Mobilité sociale

La structure sociale évolue favorablement, mais un quart des personnes de 30 à 59 ans expriment un sentiment de déclassement par rapport à leur père

Sur une génération, la structure sociale s’est modifiée vers le haut : en 2014-2015, 41 % des personnes de France métropolitaine âgées de 30 à 59 ans sont ou étaient cadres ou professions intermédiaires alors que ce n’était le cas que pour 29 % de leurs pères (figure 1). Ainsi, 27 % des personnes estiment que le niveau ou le statut de leur profession est plus élevé que celui atteint par leur père lorsqu’elles terminaient leurs études et 9 % qu’il est bien plus élevé (figure 2). Au total, près de quatre personnes sur dix expriment un sentiment d’ascension sociale par rapport à leur père.

Malgré cette progression globale de l’emploi vers des métiers plus qualifiés, un quart des personnes se considèrent déclassées socialement par rapport à leur père : 19 % jugent que le niveau ou le statut de leur profession est plus bas et 6 % qu’il est bien plus bas. Le sentiment de déclassement est donc minoritaire au sein de la population et moins fréquent que celui d’ascension sociale.

Enfin, 22 % des personnes pensent que leur profession est à peu près équivalente à celle de leur père et 9 % que leur profession n’est pas comparable.

Figure 1 – Catégorie socioprofessionnelle des personnes en 2014-2015 et de leurs parents

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Figure 1 – Catégorie socioprofessionnelle des personnes en 2014-2015 et de leurs parents
Ensemble Femmes Hommes Mère Père
Agriculteurs exploitants 1,7 0,9 2,5 5,5 7,8
Artisans et commerçants 6,0 3,7 8,4 5,9 11,1
Cadres et assimilés* 16,5 13,5 19,7 3,8 14,4
Professions intermédiaires 24,5 24,7 24,2 10,6 14,5
Employés et ouvriers qualifiés 31,1 29,0 33,3 22,8 33,9
Employés et ouvriers non qualifiés 18,9 25,7 11,6 25,2 13,0
N’a jamais travaillé ou profession inconnue 1,5 2,5 0,3 26,1 5,3
Ensemble 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
  • Lecture : en 2014-2015, 19,7 % des hommes sont cadres, 25,2 % des personnes ont une mère qui était employée ou ouvrière non qualifiée à la fin de leurs études.
  • Champ : France métropolitaine, personnes de 30 à 59 ans.
  • Source : Insee, enquête FQP 2014-2015.

Figure 2 – Appréciation de sa propre profession par comparaison avec celle de ses parents

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Figure 2 – Appréciation de sa propre profession par comparaison avec celle de ses parents
Comparaison avec le père Comparaison avec la mère
Ensemble Femmes Hommes Ensemble Femmes Hommes
Par rapport au parent, le niveau ou statut de la profession est…
Bien plus élevé ou plus élevé (ascension) 35,8 31,7 40,3 40,4 38,0 43,0
Bien plus élevé 9,3 7,5 11,4 14,4 12,4 16,6
Plus élevé 26,5 24,3 29,0 26,0 25,7 26,4
À peu près le même 21,8 20,3 23,5 15,5 17,8 13,1
Plus bas ou bien plus bas (déclassement) 25,0 27,3 22,5 10,3 11,2 9,4
Plus bas 18,7 20,2 17,0 8,2 9,0 7,5
Bien plus bas 6,3 7,1 5,5 2,1 2,2 1,9
Pas comparable 9,3 11,0 7,5 6,2 5,9 6,4
Pas de réponse 3,3 3,8 2,8 2,4 2,5 2,2
Non concerné* 4,7 5,9 3,4 25,2 24,6 25,9
Ensemble 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
  • Lecture : 40,3 % des hommes considèrent que le niveau ou le statut de leur profession est plus élevé ou bien plus élevé que celui de leur père.
  • Champ : France métropolitaine, personnes de 30 à 59 ans.
  • Source : Insee, enquête FQP 2014-2015.

Les sentiments de déclassement ou d’ascension sociale concernent, avec une intensité variable, tous les milieux sociaux

L’appréciation des personnes sur leur situation sociale, comparativement à celle de leur père, est, assez naturellement, très liée à leur propre catégorie socioprofessionnelle. Plus les personnes se situent en haut de l’échelle sociale, plus elles expriment un sentiment de promotion sociale : 50 % des cadres se considèrent mieux classés que leur père, contre 22 % des employés ou ouvriers non qualifiés (figure 3). Inversement, les employés et ouvriers non qualifiés sont les plus nombreux (36 %) à se sentir déclassés. Cependant, les sentiments de déclassement ou d’ascension sociale sont assez largement diffusés au sein de la population et concernent toutes les catégories socioprofessionnelles : quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle considérée, six à sept personnes sur dix estiment occuper une position sociale différente de celle de leur père. Par ailleurs, près d’un cadre sur cinq se sent moins bien classé socialement que son père ; une même proportion d’ouvriers et d’employés non qualifiés se considèrent mieux classés que leur père.

L’appréciation de sa propre position sociale dépend encore plus nettement du milieu d’origine. Ainsi, seuls 16 % des enfants de cadres considèrent que leur profession est plus élevée que celle de leur père, illustrant un effet « plafond » : lorsque la position d’origine est élevée, il est a priori difficile de progresser encore dans la hiérarchie sociale. Symétriquement, seuls 13 % des enfants d’employés ou d’ouvriers non qualifiés se sentent déclassés, traduisant un effet « plancher ». Les enfants d’agriculteurs se sentent également peu souvent déclassés par rapport à leur père (13 %). Dans leur grande majorité, ils ont quitté le monde agricole et leur appréciation se réfère sans doute aux conditions de travail très difficiles de leur père.

Le lien est fort entre la mobilité sociale et la mobilité ressentie

Afin de confronter le ressenti des personnes sur leur position sociale à leur mobilité sociale, une typologie des trajectoires sociales, croisant la catégorie socioprofessionnelle des personnes et celle de leur père, est construite. Quatre grands types de trajectoires sont ainsi définis : mobilité sociale ascendante, mobilité sociale descendante, immobilité sociale et mobilité de statut.

Les situations de mobilité sociale, ascendante ou descendante, sont moins fréquentes avec cette mesure qu’à partir du ressenti des personnes (figures 2 et 4). Une personne peut en effet exercer la même profession que son père et en avoir une appréciation très différente. Néanmoins, pour les hommes, la mobilité sociale ascendante est plus importante que la mobilité sociale descendante (27 % contre 16 %), soit un rapport de 1,6, comparable à celui observé pour la mobilité ressentie (1,8). Par contre, pour les femmes, la trajectoire observée et le ressenti discordent : relativement à leur père, les femmes sont plus nombreuses à avoir une trajectoire sociale descendante qu’ascendante (27 % contre 21 %), mais elles se considèrent plus souvent mieux classées que leur père que l’inverse (32 % contre 27 %).

Figure 4 – Mobilité sociale observée par rapport au père

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Figure 4 – Mobilité sociale observée par rapport au père
Ensemble Femmes Hommes
Mobilité sociale ascendante 23,9 21,2 26,8
Immobilité sociale (même catégorie que le père) 32,8 30,5 35,2
Mobilité sociale descendante 21,7 26,9 16,3
Mobilité de statut 21,6 21,4 21,7
Ensemble 100,0 100,0 100,0
  • Lecture : 23,9 % des personnes connaissent une mobilité sociale ascendante par rapport à leur père.
  • Champ : France métropolitaine, personnes de 30 à 59 ans.
  • Source : Insee, enquête FQP 2014-2015.

Le lien est cependant fort entre la mobilité sociale et la mobilité ressentie. Ainsi, il est logiquement bien plus fréquent de se sentir déclassé lorsque l’on connaît une mobilité sociale descendante (53 % ; figure 5). De fait, 43 % des personnes qui se sentent déclassées connaissent effectivement une mobilité sociale descendante. Dans près de la moitié des cas, il s’agit d’employés ou ouvriers non qualifiés dont le père était employé ou ouvrier qualifié (10 %) ou de professions intermédiaires dont le père était cadre (11 %).

Plus l’origine et la destinée sociales sont éloignées, plus les personnes sont nombreuses à se sentir déclassées. Ainsi, 63 % des professions intermédiaires dont le père était cadre jugent leur profession moins élevée que celle de leur père (figure 5). Ce taux est de 21 points supérieur pour les employés ou ouvriers non qualifiés enfants de cadres. Passer de cadre à employé ou ouvrier est ressenti très négativement, avec la même fréquence, que l’emploi soit qualifié ou non. En revanche, lorsque le père occupait une profession intermédiaire, le sentiment de déclassement est beaucoup moins fort chez les employés ou ouvriers qualifiés (45 %) que chez les non qualifiés (66 %).

Figure 5 – Mobilité sociale et sentiment de déclassement par rapport au père

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Figure 5 – Mobilité sociale et sentiment de déclassement par rapport au père
Part au sein des personnes qui se sentent déclassées Sentiment de déclassement
Mobilité sociale ascendante 7,6 8,5
Immobilité sociale (même catégorie que le père) 29,5 24,1
Cadres et assimilés* 7,9 34,1
Professions intermédiaires 4,5 24,0
Artisans, commerçants 1,4 26,5
Agriculteurs 0,8 15,9
Employés et ouvriers qualifiés 11,4 21,5
Employés et ouvriers non qualifiés 3,5 20,7
Mobilité sociale descendante (Position du père → Position de la personne) 43,3 53,3
Cadres et assimilés* → Professions intermédiaires 10,9 62,7
Cadres et assimilés* → Employés et ouvriers qualifiés 6,9 76,6
Cadres et assimilés* → Employés et ouvriers non qualifiés 3,6 83,6
Professions intermédiaires → Employés et ouvriers qualifiés 6,6 45,4
Professions intermédiaires → Employés et ouvriers non qualifiés 5,1 65,6
Employés et ouvriers qualifiés → Employés et ouvriers non qualifiés 10,2 36,1
Mobilité de statut 19,6 23,0
Ensemble 100,0 25,0
  • Lecture : 43,3 % des personnes qui se considèrent moins bien classées que leur père connaissent une mobilité sociale descendante. 53,3 % des personnes qui connaissent une mobilité sociale descendante se sentent déclassées par rapport à leur père.
  • Champ : France métropolitaine, personnes de 30 à 59 ans.
  • Source : Insee, enquête FQP 2014-2015.

Le sentiment de déclassement concerne un quart des personnes qui appartiennent à la même catégorie que leur père

Le sentiment de déclassement ne concerne pas uniquement les personnes dont la mobilité sociale est descendante. En effet, 57 % des personnes qui se sentent déclassées connaissent soit une mobilité ascendante (8 %), soit une mobilité de statut (20 %) ou encore appartiennent à la même catégorie socioprofessionnelle que leur père (30 % ; figure 5). Par ailleurs, 24 % des personnes qui occupent la même position sociale que leur père estiment qu’elles sont moins bien classées que lui. Cette tendance est particulièrement marquée en haut de l’échelle sociale : 34 % des personnes qui, comme leur père, sont cadres se sentent déclassées. À l’inverse, ce ressenti est plus faible (16 %) chez les agriculteurs enfants d’agriculteurs, compte tenu sans doute de la profonde transformation du monde agricole : en 2014-2015, les agriculteurs sont plus diplômés que leurs pères et plus fréquemment à la tête d’exploitations de grande taille.

Pour les femmes, un ressenti plus favorable lorsqu’elles se comparent à leur mère

Se comparant à leur père, l’appréciation des femmes est en général moins favorable que celle des hommes : 27 % d’entre elles se considèrent moins bien classées socialement que leur père, contre 23 % pour les hommes (figure 2). Cet écart s’explique en grande partie par les inégalités de genre sur le marché du travail : femmes et hommes n’occupent pas les mêmes professions. En effet, si la mixité professionnelle progresse, la surreprésentation masculine dans les métiers les plus qualifiés et la surreprésentation féminine dans les emplois non qualifiés existent toujours (figure 1). À trajectoire sociale donnée, les écarts de ressenti entre femmes et hommes sont moindres. La différence de ressenti entre femmes et hommes reste marquée chez les enfants de cadres. Quand leur trajectoire sociale est descendante, les femmes se sentent plus souvent déclassées que les hommes. Il en est de même lorsqu’elles sont cadres comme leur père.

Les inégalités de genre dans les positions sociales étaient plus prononcées encore dans la génération des parents (figure 1). Ainsi, le sentiment de déclassement est nettement moins fréquent lorsque les personnes, femmes ou hommes, se comparent à leur mère : il est exprimé par 10 % des personnes quand elles se comparent à leur mère contre 25 % quand elles se réfèrent à leur père. Aussi, une autre façon de mesurer les écarts de ressenti entre femmes et hommes est de mener la comparaison avec le parent de même sexe. Les femmes se sentent alors deux fois moins souvent déclassées que les hommes (11 % contre 23 %). Et cet écart ne peut s’expliquer uniquement par la faible participation des mères au marché du travail : quand on se limite aux cas où parent et enfant travaillent ou ont travaillé, l’écart entre femmes et hommes se réduit, mais reste très marqué. Lorsqu’elles se comparent à leur mère, les femmes sont ainsi trois fois plus nombreuses à déclarer une ascension sociale plutôt qu’un déclassement.

Le sentiment de déclassement social diminue quand l’âge augmente

Se sentir déclassé par rapport à son père, tout comme le fait de connaître une mobilité sociale descendante, est moins fréquent à mesure que l’âge augmente : 29 % des personnes de 30 à 39 ans se considèrent moins bien classées que leur père, contre 22 % pour les personnes de 50 à 59 ans (figure 3). Ces différences selon l’âge pourraient refléter davantage de mobilités descendantes pour les plus jeunes générations, sans qu’il ne soit possible de conclure. En effet, les différentes générations ne sont pas observées au même stade de leur carrière : les plus jeunes sont encore au début de leur carrière alors que les plus anciennes sont plus avancées.

Minoritaire, le sentiment de déclassement existe aussi chez les cadres

Les cadres occupent une position plutôt privilégiée dans la stratification sociale et, par construction de la typologie des mobilités retenue, ils ne peuvent pas connaître de mobilité sociale descendante. D’ailleurs, la majorité se déclare mieux classée que leur père. Malgré tout, 18 % d’entre eux se considèrent moins bien classés que leur père (figure 3). Ce taux global de déclassement recouvre une certaine diversité selon la profession. En particulier, les professions de l’information, des arts et des spectacles se distinguent assez nettement des autres : le sentiment de déclassement y est particulièrement fort (30 %). La moindre proportion de contrats à durée indéterminée et la faiblesse relative des rémunérations dans ces professions expliquent probablement ce sentiment.

Les femmes cadres sont globalement plus nombreuses (20 %) à se sentir déclassées par rapport à leur père que les hommes (15 %). Cette différence ne relève ni d’un effet de structure lié aux professions exercées (elle concerne toutes les professions), ni d’un effet de structure lié aux origines sociales (femmes et hommes cadres sont aussi nombreux à avoir un père cadre). Ces écarts peuvent en revanche refléter les différences de rémunérations qui existent entre femmes et hommes.

Les conditions d’emploi expliquent en partie le ressenti des employés et des ouvriers

Les employés et les ouvriers sont les plus sujets au sentiment de déclassement : 30 % d’entre eux se sentent déclassés et ils représentent près de 60 % des personnes qui se sentent déclassées. 53 % des employés et ouvriers non qualifiés ont une position sociale moins élevée que celle de leur père et 36 % se sentent effectivement déclassés. La mobilité sociale descendante et le sentiment de déclassement sont, logiquement, moins fréquents chez les employés et les ouvriers qualifiés, avec des taux respectifs de 19 % et de 26 %.

Au sein des employés et des ouvriers, le sentiment de déclassement varie fortement selon les professions. Il est ainsi plus élevé pour les ouvriers agricoles (45 %), les caissiers (43 %), les serveurs, aides de cuisine et employés d’hôtel (40 %) ou encore les vendeurs non spécialisés (37 %). Dans ces professions, les conditions d’emploi sont en effet moins favorables (davantage de temps partiel, risque de chômage plus élevé et revenu plus faible) et les mobilités sociales descendantes plus fréquentes. À l’inverse, le sentiment de déclassement est plus faible chez les ouvriers qualifiés, notamment ceux de l’industrie, du bâtiment et des travaux publics ou de la mécanique et du travail des métaux, pour lesquels la mobilité sociale descendante est très rare (environ 10 %). Ce sentiment est également peu répandu parmi les militaires, les policiers, les surveillants pénitentiaires et les pompiers (17 %). Ces professions s’inscrivent plus souvent dans une trajectoire sociale descendante (environ 30 %), mais le risque de chômage y est plus faible et les rémunérations plus élevées que pour les autres employés ou ouvriers.

https://www.insee.fr/fr/statistiques/2897850

 

Les inégalités de niveau de vie continuent d’augmenter

Si l’on prend comme point de comparaison le début des années 1970, les inégalités de revenus ont baissé. Depuis une vingtaine d’années, changement de cap : les inégalités repartent à la hausse. Dans un premier temps, les niveaux de vie des très riches se sont envolés. Puis, à partir de la fin des années 2000 les revenus des plus pauvres ont baissé. Le jugement que l’on peut porter sur l’évolution des inégalités de revenus dépend de l’échelle de temps et de l’instrument de mesure que l’on utilise.

L’outil le plus souvent utilisé pour mesurer les inégalités de revenus est appelé « rapport interdécile », rapport entre le niveau de vie minimum des 10 % les plus riches (ce qui s’appelle un décile, le neuvième) et le niveau de vie maximum des 10 % les plus pauvres (le premier décile). Tout cela, après impôts directs et prestations sociales, pour une personne seule.

Avec cet outil, et si on observe les choses depuis les années 1970, la diminution des inégalités est nette : en 1970, les plus modestes avaient un niveau de vie maximum 4,6 fois moins élevé que les 10 % les plus riches. En 2015, ce rapport est de 3,5. La baisse des inégalités de revenus a été continue des années 1970 au début des années 1990. Depuis, ce rapport stagne aux alentours de 3,5 avec un pic à 3,6 en 2011

L’indice de Gini est un autre outil de mesure des inégalités de revenus. Il les décrit mieux que le rapport précédent car il tient compte de l’ensemble des revenus de la population, des plus faibles aux plus élevés. Le rapport interdécile ne donne aucune information sur les revenus moyens ou extrêmes notamment. Si quelques très hauts revenus (parmi les 5 % les plus riches par exemple) s’envolent, le rapport interdécile ne bouge pas alors que l’indice de Gini en tient compte. Plus cet indice est proche de zéro, plus on s’approche de l’égalité. Plus il tend vers un, plus l’inégalité est forte. Comme le rapport interdécile, l’indice de Gini montre que la situation s’est nettement améliorée entre les années 1970 et le début des années 1990 puis qu’elle s’est inversée. L’indice de Gini est remonté, avec un sommet en 2011.

Les inégalités de revenus n’explosent pas, notamment parce que notre système de protection sociale limite le creusement des écarts. Les hausses d’impôts de 2011 à 2013 ont également contribué à réduire les inégalités de niveaux de vie. Reste le changement de tendance : notre pays, comme bien d’autres, ne marche plus vers l’égalité en matière de revenus. La hausse des inégalités est réelle depuis le milieu des années 1990 même si elle reste globalement modérée.

Depuis 2003, le niveau de vie moyen des 10 % les plus pauvres ne progresse plus, alors que, jusqu’au début des années 2000, la tendance était à l’augmentation. Sur la période, le niveau de vie moyen des 10 % les plus pauvres a évolué en dents de scie [3]. En 2015, il est au même niveau que dix ans plus tôt, en 2005. Cette stagnation globale masque des périodes de progrès et de vaches maigres. La baisse notable que nous avions soulignée entre 2008 et 2012 s’est heureusement interrompue et le niveau de vie moyen des 10 % les plus pauvres a progressé depuis. Si on fait abstraction des effets conjoncturels, depuis le début des années 2000, ce niveau de vie stagne.

L’évolution du niveau de vie moyen des 10 % les plus aisés est marquée par une progression quasiment ininterrompue entre 2003 et 2011, d’autant plus étonnante que la France a connu un profond ralentissement économique. Au cours de cette période, le niveau de vie moyen mensuel des 10 % les plus riches a augmenté de 678 euros. Entre 2011 et 2013, il a diminué très nettement, sous l’effet notamment des hausses d’impôts : – 434 euros en deux ans. Depuis 2013, il est reparti à la hausse, avec un gain de 112 euros en deux ans. De 2003 à 2015, le gain est net : + 356 euros mensuels. Ce n’est plus l’euphorie de la fin des années 2000, mais les gains demeurent notables et contrastent avec la stagnation du niveau de vie des 10 % les plus pauvres.

En douze ans (de 2003 à 2015), le niveau de vie mensuel moyen des plus riches a progressé de 356 euros quand celui des plus pauvres n’a gagné que 6 euros (après inflation). L’écart entre le niveau de vie mensuel moyen des 10 % les plus riches et celui des 10 % les plus pauvres s’est fortement accru entre 2003 et 2011, du fait de la hausse des revenus des plus riches. De 3 700 euros par mois en 2003, l’écart est passé à près de 4 400 euros en 2011. Il a diminué ensuite pour passer sous la barre des 4 000 euros en 2013. Cette baisse est en partie due aux hausses d’impôts qui ont touché les plus aisés. Depuis 2014, l’écart a repris sa progression, principalement sous l’effet d’une hausse du niveau de vie des plus riches. En 2015, chaque mois les 10 % les plus favorisés disposent en moyenne d’environ 4 000 euros de plus après impôts à dépenser, que les 10 % les plus modestes.

Les commentaires sur l’évolution des inégalités de revenus sont souvent erronés. En effet, ils ne tiennent pas compte des ruptures de séries de 2010 et 2012 qui faussent les comparaisons. L’Observatoire des inégalités est le seul organisme à publier des séries qui tiennent compte des changements de méthode de l’Insee. Les exagérations sont nombreuses, entre ceux qui veulent absolument montrer que les écarts se réduisent ou, inversement, qu’ils explosent, alors que ni l’un ni l’autre n’est vrai. Le modèle social français (grâce aux systèmes de retraites et aux prestations sociales notamment) amortit les chocs même s’il n’empêche pas la stagnation du niveau de vie des plus pauvres. Nous soulignons de longue date la situation dans laquelle se trouvent les catégories populaires, qui génère de fortes tensions.

Il est difficile de préjuger de l’évolution des inégalités depuis 2015, date à laquelle s’arrêtent les données de l’Insee sur les revenus. Le niveau de vie des catégories aisées a repris sa progression depuis 2013 et on voit mal ce qui aurait pu l’interrompre depuis. Les revenus financiers notamment sont en hausse et les politiques fiscales sont redevenues plus favorables aux plus aisés. En bas de l’échelle, la baisse du chômage a un effet favorable, qui se traduit par une diminution du nombre d’allocataires de minima sociaux. Mais les politiques de baisse des allocations logement ou de suppression des contrats aidés vont avoir un effet inverse très direct. Cette situation laisse présager le retour de fortes tensions autour du partage de la richesse dans un contexte de stagnation des revenus pour les couches moyennes.

https://www.inegalites.fr/Les-inegalites-de-niveau-de-vie-continuent-d-augmenter

 

Qui sont les ouvriers d’aujourd’hui ?

Lorsque Martin Thibault, sociologue du travail à l’université de Limoges, a entamé son enquête, Ouvriers malgré tout (Raison d’agir éditions, 2013), auprès des agents de maintenance de la RATP, l’entreprise lui a répondu qu’il n’y avait pas d’ouvrier chez elle. Souvent, les agents eux-mêmes ne se disaient pas ouvriers, jusqu’à ce qu’ils soient rattrapés par la réalité de leur métier – physique, répétitif, très encadré et exercé dans des hangars où il fait trop chaud ou trop froid. Dans les entrepôts de la grande distribution, même constat : ni les préparateurs de commandes ni les caristes ne se disent ouvriers. Et chez Amazon, les salariés sont des « associates »
Mais alors, comment définir les ouvriers d’aujourd’hui si eux-mêmes ne se disent pas ouvriers ? Où est la classe ouvrière qui, au moins en partie, se vivait comme telle, avec ses codes, ses fiertés, ses savoir-faire et ses représentants ? Où sont les bataillons d’ouvriers entrant et sortant en même temps de l’usine ? L’ouvrier est-il une espèce en voie de disparition ? La notion de classe ouvrière a-t-elle encore un sens ?

Un monde ouvrier tertiarisé

Maçons, chauffeurs, soudeurs, jardiniers, métalliers, commis de cuisine, dockers, ostréiculteurs… Selon l’Insee, la France compte 6,3 millions d’ouvriers, classés en trois catégories : qualifiés, non qualifiés et agricoles. Un chiffre en net recul par rapport aux années 1970. Alors qu’ils occupaient 40 % des emplois il y a quarante ans, ils n’en occupent plus que 20,5 % aujourd’hui. Continental, Metaleurop, Goodyear… Ce sont avant tout des postes non qualifiés du secteur industriel qui ont disparu : en moins de quinze ans, l’industrie a perdu près de 1,4 million d’emplois.
Mais si la figure mythique de l’ouvrier en bleu de travail sur une chaîne de production n’est plus centrale, les ouvriers ont investi d’autres secteurs : la moitié d’entre eux travaillent désormais dans le tertiaire, ils sont 15 % dans le bâtiment et, dans certains domaines, comme la logistique, leur nombre augmente.
Au total, un homme français sur trois ayant un emploi est encore un ouvrier. Et s’ils ont vieilli, les ouvriers restent plus jeunes que les « jeunes cadres dynamiques » : un sur quatre a moins de 30 ans, contre un cadre sur huit. « Leur déclin numérique est réel mais relatif, affirme David Gaborieau, sociologue du travail. Les ouvriers représentent encore près du quart (21,5 %) de la population active, c’est important. Ce qui a vraiment décliné, c’est leur visibilité. »

Des ouvriers invisibles

« Avant, il y avait les mines, la sidérurgie, Boulogne-Billancourt, de gros établissements dans de grandes régions industrielles où les ouvriers étaient regroupés, observe Roger Cornu, sociologue et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Depuis, il y a eu une baisse drastique de la main-d’œuvre dans les grandes unités de production : aujourd’hui, plus de la moitié des ouvriers travaillent dans des établissements de moins de cinquante salariés, souvent situés dans des zones rurales. Tout ce qui était spectaculaire s’est démantelé progressivement. Du coup, les ouvriers disparaissent. »
Peu visibles dans l’espace public, les ouvriers le sont aussi dans les médias. A la télévision, seules 3 % des personnes interviewées sont des ouvriers, contre 61 % de cadres, selon le baromètre de la diversité du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). « Lorsqu’ils apparaissent dans les médias, les ouvriers sont soit accusés d’être responsables de la montée du Front national, ce qui est en partie faux puisqu’ils sont très largement abstentionnistes, soit interrogés alors qu’ils viennent de perdre leur emploi après une délocalisation, regrette Martin Thibault. Ils apparaissent comme un monde vieux, finissant. On s’intéresse rarement à l’intérieur des usines, comme s’il n’y avait plus que des ouvriers sans emploi. »
Un autre facteur a contribué à la perte de visibilité des ouvriers : l’affaiblissement des organisations syndicales et politiques qui parlaient en leur nom – même si elles n’ont jamais représenté tous les ouvriers, et notamment les immigrés et les femmes. Le Parti communiste français (PCF), en particulier, a considérablement perdu de son influence. Il a aussi cessé, dès les années 1980, d’œuvrer à former et promouvoir des élites ouvrières militantes. Dans le champ de la représentation politique, plus personne, ou presque, n’est issu du monde ouvrier. « Dans certains secteurs d’activité, le groupe [ouvrier] n’a plus les moyens de se représenter en tant que tel », résume David Gaborieau.

Ouvriers et employés, une frontière floue

Autre évolution, la frontière entre le monde des ouvriers et celui des employés n’a jamais été aussi floue. Une caissière qui accomplit une tâche d’exécution répétitive, codifiée et fortement encadrée n’est-elle pas, d’une certaine façon, une ouvrière ? Et un employé d’un centre d’appel ? D’une chaîne de restauration rapide ? Les classifications de l’Insee disent-elles tout du travail ouvrier ?
En décembre, la revue Savoir/Agir (éditions du Croquant) titrait : « De la classe ouvrière aux classes populaires ». « La notion de classe populaire, qui rassemble ouvriers et employés, permet de prendre en compte un double mouvement, explique Cédric Lomba, chargé de recherche au CNRS. D’un côté, le travail des employés s’est industrialisé, standardisé. Et à l’inverse, une partie des ouvriers réalise des tâches éloignées du monde manuel. Dans la sidérurgie par exemple, les opérateurs de production interviennent assez peu sur le produit et contrôlent un processus informatique. »
La notion de « classes populaires » traduit aussi une mixité nouvelle. Avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, les familles ouvrières ont été remplacées par des familles « hybrides », avec un père ouvrier – le secteur reste masculin à 80 % – et une mère employée – plus de 75 % des employés sont des femmes. « C’est une évolution importante, insiste Henri Eckert, professeur de sociologie à l’université de Poitiers. Historiquement, ouvriers et employés n’avaient pas les mêmes comportements vis-à-vis de la propriété, de la consommation… Et pendant longtemps, être employé était plus prestigieux. »
Si le monde employé a perdu de son aura, c’est aussi le cas du monde ouvrier. « A l’époque, quand on obtenait un CAP ou que l’on était apprenti, c’était une promotion, indique Roger Cornu. Aujourd’hui, si vous n’avez pas le bac, vous êtes considéré comme un déchet. Devenir ouvrier ne fait plus rêver. »
« Beaucoup d’enfants deviennent ouvriers comme leurs parents – plus d’un ouvrier sur deux est un enfant d’ouvrier, quasiment comme il y a trente ans –, alors qu’ils ont fait des études beaucoup plus longues, ajoute Martin Thibault. Ils ont une autre grille de lecture et sont plus sensibles à la représentation dominante, très dévalorisante. Mais la position ouvrière est souvent la seule à laquelle on peut accéder sans diplôme d’enseignement général. »

Les ouvriers, des précaires

De fait, les ouvriers sont les premiers touchés par la précarisation de la société. Ils sont la catégorie professionnelle la plus frappée par le chômage (14,7 % en 2014) et la plus exposée aux contrats temporaires. Dans les grands groupes, le chômage partiel se multiplie. « Les fermetures d’usine ne sont souvent que l’aboutissement d’une longue série de restructurations partielles, détaille Cédric Lomba. A chaque fois, on diminue le nombre d’intérimaires, on ne reconduit pas un CDD, on licencie une partie des travailleurs stables ou on ne remplace pas des départs à la retraite… Cette condition d’incertitude, cet état de restructuration permanente font partie du quotidien des ouvriers. »
« Des jeunes travaillent six mois dans une usine, puis sont au chômage, puis se retrouvent deux mois dans une société de surveillance, ajoute Henri Eckert. Ils vivotent d’emplois ouvriers en emplois non ouvriers. Ce sont des précaires avant d’être des ouvriers. »
Si une partie des emplois se sont qualifiés, par exemple dans l’automobile, l’automatisation n’a pas toujours permis de rendre le travail plus gratifiant, et les possibilités d’ascension sociale se sont tassées. Avec la réduction des effectifs, les postes d’encadrement sont moins nombreux ou réservés aux plus diplômés. « Dans la logistique pharmaceutique par exemple, quand il y a deux chefs d’atelier pour 150 personnes, les ouvrières essaient au fil des années de trouver un poste un peu moins pénible mais ne changent pas de salaire ni de statut, raconte Cédric Lomba. Ce sont des carrières horizontales. »
Invisibles et souvent précaires, privés d’une représentation forte et valorisante, les ouvriers n’ont pourtant pas disparu. « La notion de classe populaire a un sens, assure Cédric Lomba. La bourgeoisie est la classe la plus mobilisée pour défendre ses intérêts, mais ce n’est pas parce que les autres classes sont moins mobilisées qu’elles n’existent pas. »

Quand les banques font payer les plus pauvres

« L’avalanche de frais prélevés en cas d’incident ne fait qu’aggraver la situation des personnes fragilisées. » L’association 60 Millions de consommateurs a publié une étude, jeudi 26 octobre, dans laquelle elle épingle les pratiques des banques. 

« Les consommateurs en difficulté financière persistante se voient prélever près de 300 euros de frais par an, contre huit à neuf fois moins – 34 euros – pour les clients lambda en moyenne », explique l’association dans le cadre d’une étude effectuée de concert avec l’Union nationale des associations familiales (Unaf).

Pour établir cette comparaison, 60 Millions de consommateurs se fonde, d’un côté, sur un panel de près de 400 lecteurs, et, de l’autre, sur plus de 200 foyers auprès desquels intervient l’Unaf pour des situations de fragilité financière.

En cause, selon les associations, l’explosion des coûts facturés au client – agios, « frais d’incidents » –, dès qu’un découvert est dépassé ou qu’un paiement est rejeté, au risque d’empêcher sa situation financière de se redresser.

« La victime type n’appartient pas forcément aux populations les plus pauvres », assure 60 Millions, estimant que les frais augmentent proportionnellement aux revenus mensuels lorsque ces derniers dépassent 2 000 euros chez les clients en difficulté. Comme cas extrême, l’étude cite l’exemple d’une personne gagnant 2 000 euros par mois, à qui sa banque – BNP Paribas – a prélevé 3 000 euros de frais pour incident de paiement en 2016.

Dans le viseur de 60 Millions de consommateurs figure notamment la « commission d’intervention » facturée par les banques en cas de dépassement du découvert. Alors que la somme, d’un maximum de 8 euros, a pour objectif de rémunérer le travail d’analyse sur le bien-fondé d’une autorisation de paiement, 60 Millions de consommateurs affirme que l’opération est automatisée dans plus de la moitié des cas, citant comme source la branche bancaire de la CGT.

http://www.francetvinfo.fr/economie/votre-argent/les-personnes-les-plus-pauvres-mises-en-difficulte-a-cause-de-frais-bancaires-disproportionnes_2437901.html     27 octobre 2017

 

Bal des débutantes

Le traditionnel Bal des débutantes se tient ce samedi 30 novembre à Paris. Cet événement, qui rassemble des filles d’aristocrates, d’artistes, de personnalités politiques ou de grands industriels, répond il à une logique de caste ? Faut-il y voir une tendance à s’enfermer dans une classe sociale, qui répond à l’éternel besoin des humains à s’élever au-dessus des autres sans se mélanger avec eux ?

Michel Maffesoli : Le Bal des Débutantes, tel qu’il se présente actuellement n’a sans doute plus rien à voir avec ceux du siècle passé. En effet, ces bals de débutantes, de niveaux d’ailleurs différents, selon qu’ils se passaient en préfecture ou à Paris ou Versailles, avaient pour objectif essentiel de permettre aux jeunes filles et jeunes gens de « bonne famille » de se rencontrer pour favoriser les mariages endogamiques, c’est à dire éviter les « mésalliances ».
Sans doute est-ce encore l’objectif poursuivi par nombre de rallyes et autres festivités de classe ou de castes. Mais deux caractéristiques viennent affadir cet objectif :
D’une part, il est de notoriété publique que les rejetons de ces bonnes familles, filles et garçons d’ailleurs, transgressent les codes de bonne conduite : il n’est pas rare que l’ivresse alcoolique, voire celle provoquée par d’autres adjuvants soit au rendez-vous, sans compter que le temps où le jeune marié découvrait le soir des noces la nudité de sa fiancée est bien révolu.
Alors, à quoi servent encore ces festivités ?
Mais je pense que le tribut que paient ces jeunes gens à leur « tribu » n’est pas léger et nombre de drames relatés par les médias en attestent. Être « fils de » n’est pas forcément un sort enviable et devoir se plier aux règles d’enfermement de la tribu non plus.

Certaines catégories sociales sont-elles plus concernées que d’autres par ce réflexe ? Quelles sont-elles, et quels sont les ressorts psychologiques et sociaux qui les motivent pour « court-circuiter » cette logique d’ascenseur social, et in fine rester entre soi ?
L’entre-soi est un autre mot pour dire le réflexe communautaire. Celui-ci est de tous les temps, car seule cette solidarité de proximité permet d’affronter  les vicissitudes de la vie. La différence entre les communautés-tribus contemporaines et celles d’avant la Révolution française est qu’elles n’assignent plus à identité sociale à vie, ni qu’elles ne sont uniques. Même une jeune débutante peut appartenir, outre son cercle aristocratique ou people, à d’autres tribus, musicales, sportives, sexuelles… D’ailleurs l’adjonction aux débutantes descendantes de familles aristocratiques de filles d’artistes (parfois fils ou filles de prolétaires), d’industriels ou de politiques montre bien que même cette tribu là se métisse. Elle n’est qu’une tribu parmi les autres, et en tant que telle peut-être a-t-elle plus d’importance comme tribu totémique que comme tribu réelle.

Peut-on dire que notre héritage aristocratique a toujours une forte influence, que la logique des classes hermétiques perdure en dépit de toutes les révolutions sociales de ces derniers siècles ?
Société de castes et société de classes sont deux modèles sociétaux qui d’une certaine manière se succèdent. Très clairement les XIXème et XXème siècles européens ont été des sociétés de classes. Dans notre société postmoderne, il me semble qu’il y a comme un retour à une société de castes. Mais bien sûr, ce n’est pas un retour à l’identique. La société de castes postmoderne n’est pas aussi cloisonnée et séparée en communautés hermétiques que ne l’était la société médiévale par exemple ou que ne l’est la société indienne. Et ceci notamment parce que chaque individu peut, sous des masques divers (la personna, c’est l’acteur portant un masque) s’identifier à de multiples tribus. Ce sont ces identifications multiples qui finalement relativisent la hiérarchie entre tribus et empêchent l’enfermement identitaire. Le bal des débutantes est en quelque sorte un bal de marionnettes et l’on aurait tort de s’en scandaliser ; ce n’est qu’une fête de quartier parmi d’autres.
Sans doute à marquer une appartenance de caste (curieux que ce mot ne soit employé que pour les aristocrates), c’est-à-dire sociologiquement parlant une appartenance communautaire qui n’est au fond pas différente dans sa nostalgie des origines perdues de celles de nombre de communautés immigrées qui louent en banlieue des garages et autres gymnases pour y organiser les bals qui feront se rencontrer entre eux leurs enfants !
D’autre part, on peut aussi se demander si ce bal des débutantes n’est pas essentiellement organisé pour être relaté dans les médias : ce qui fait évènement ce n’est pas tant le bal lui-même que son compte rendu dans quelques médias spécialisés, Paris Match, Gala etc.

Bien sûr qu’il n’y aura à ce bal que des jeunes gens et jeunes filles triés sur le volet, propres sur eux, au moins en début de soirée. Mais rien ne dit qu’ils n’iront pas ensuite s’encanailler dans quelqu’autre soirée, sinon aujourd’hui, du moins demain. Car comme tous les autres, ils appartiennent à de multiples tribus et celle-ci est devenue l’une parmi d’autres.

Alors que dans notre société occidentale, et notamment en France, il est beaucoup question d’ascenseur social et de méritocratie républicaine, le réflexe de constitution en castes n’entre-t-il pas en totale contradiction avec ces beaux discours ? Pourquoi ?

Tout d’abord, la notion même d’ascenseur social ne se comprend que s’il y a un haut et un bas, il faut donc bien qu’il y ait des riches et des pauvres pour que les seconds puissent espérer prendre la place des premiers. Une société égalitaire éliminerait toute ascension ! Alors bien sûr, l’existence de festivités réservées aux « enfants de », que ces « distingués nobles » le soient de naissance, de par le talent de leurs parents ou de par l’héritage peut choquer l’adage républicain selon lequel les seules distinctions doivent être celles du talent et du mérite et non la naissance
Mais je pense que le tribut que paient ces jeunes gens à leur « tribu » n’est pas léger et nombre de drames relatés par les médias en attestent. Être « fils de » n’est pas forcément un sort enviable et devoir se plier aux règles d’enfermement de la tribu non plus.

Certaines catégories sociales sont-elles plus concernées que d’autres par ce réflexe ? Quelles sont-elles, et quels sont les ressorts psychologiques et sociaux qui les motivent pour « court-circuiter » cette logique d’ascenseur social, et in fine rester entre soi ?

L’entre-soi est un autre mot pour dire le réflexe communautaire. Celui-ci est de tous les temps, car seule cette solidarité de proximité permet d’affronter  les vicissitudes de la vie.La différence entre les communautés-tribus contemporaines et celles d’avant la Révolution française est qu’elles n’assignent plus à identité sociale à vie, ni qu’elles ne sont uniques.Même une jeune débutante peut appartenir, outre son cercle aristocratique ou people, à d’autres tribus, musicales, sportives, sexuelles…D’ailleurs l’adjonction aux débutantes descendantes de familles aristocratiques de filles d’artistes (parfois fils ou filles de prolétaires), d’industriels ou de politiques montre bien que même cette tribu là se métisse. Elle n’est qu’une tribu parmi les autres, et en tant que telle peut-être a-t-elle plus d’importance comme tribu totémique que comme tribu réelle.

Peut-on dire que notre héritage aristocratique a toujours une forte influence, que la logique des classes hermétiques perdure en dépit de toutes les révolutions sociales de ces derniers siècles ?
Société de castes et société de classes sont deux modèles sociétaux qui d’une certaine manière se succèdent. Très clairement les XIXème et XXème siècles européens ont été des sociétés de classes. Dans notre société postmoderne, il me semble qu’il y a comme un retour à une société de castes. Mais bien sûr, ce n’est pas un retour à l’identique. La société de castes postmoderne n’est pas aussi cloisonnée et séparée en communautés hermétiques que ne l’était la société médiévale par exemple ou que ne l’est la société indienne. Et ceci notamment parce que chaque individu peut, sous des masques divers (c’est l’acteur portant un masque) s’identifier à de multiples tribus. Ce sont ces identifications multiples qui finalement relativisent la hiérarchie entre tribus et empêchent l’enfermement identitaire. Le bal des débutantes est en quelque sorte un bal de marionnettes et l’on aurait tort de s’en scandaliser ; ce n’est qu’une fête de quartier parmi d’autres.

Michel Maffesoli, sociologue, membre de l’Institut universitaire de France, est professeur à la Sorbonne.

http://www.atlantico.fr/decryptage/bal-debutantes-schizophrenie-supreme-france-tout-aussi-obsedee-ascenseur-social-que-besoin-effrene-se-distinguer-michel-913110.html/page/0/1

Fluidité sociale

Lexique

Définition

Indicateurs

Tendances

Enjeux

Erreurs Fréquentes


http://ses.webclass.fr/notion/fluidite-sociale

Actualisation des tables de mobilité

Cédric Hugrée, sociologue, chargé de recherche CNRS, membre de l’équipe « Cultures et sociétés urbaines » (CSU) du Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris (Cresppa) – CNRS/Université Paris 8, a actualisé les tables de mobilité avec les données des enquêtes emploi 2010 à 2014

Tables de mobilité 2010 – 2014


Ces tableaux statistiques confortent, avec quelques nuances, des résultats déjà mis en évidence à partir de données plus anciennes : les catégories «agriculteurs», «cadres et professions intellectuelles supérieures» et «ouvriers» sont relativement immobiles, tandis que les catégories «employés» et «professions intermédiaires» sont plus mobiles en termes de destinée et de recrutement ; les trajets de mobilité «courts» (vers des catégories socialement proches) sont plus fréquents que les trajets «longs» ; une large part de la mobilité totale observée s’explique par la mobilité dite structurelle entre les deux générations résultant des évolutions de la structure de la population active au cours du temps (différence entre les marges des deux tableaux). Si l’on fait abstraction de la mobilité structurelle, il apparait que l’hérédité sociale reste assez forte aux extrémités de la hiérarchie sociale.

Ces tableaux agrégés sont utiles pour travailler la lecture des tables de mobilité en classe et fournir une première approche empirique de cette question. Cependant, leur interprétation est parfois délicate et leur intérêt pour la connaissance de la mobilité sociale reste limité, notamment en raison de leur échelle d’observation :

– La signification sociale du passage d’un groupe à un autre n’est pas toujours déterminée, car les PCS ne sont pas entièrement hiérarchisées sur une échelle verticale. Ainsi, le passage de la catégorie ouvrier à celle d’employé doit-il être interprété comme une relative ascension sociale ou une mobilité horizontale ? Comment comprendre les déplacements entre les groupes d’indépendants et les groupes majoritairement salariés ? Comment situer la catégorie «artisans, commerçants, chefs d’entreprise», très hétérogène, dans la hiérarchie sociale ?

– Les tables de mobilité agrégées tendent à surestimer l’immobilité sociale du fait de leur échelle de construction. Elles ne permettent pas de saisir certaines formes de mobilité à l’intérieur des catégories agrégées, telles que le passage de la catégorie ouvrier non qualifié à celle d’ouvrier qualifié, ou de contremaître à technicien au sein des professions intermédiaires, les changements de statuts ou de secteur d’activité. Or les «petits» déplacements, qu’ils soient verticaux ou horizontaux, sont statistiquement beaucoup plus fréquents que les grands déplacements entre des catégories socialement éloignées, comme l’a souligné Bernard Lahire dans La culture des individus. Invisibles dans l’approche sociologique surplombante des tables de mobilités, ils peuvent être perçus comme de la mobilité sociale ou professionnelle si l’on se place du point de vue de l’expérience sociale des individus.

– Plus généralement, la «mobilité objective» appréhendée à partir des statistiques peut difficilement être confrontée à la «mobilité subjective» ressentie par les individus, dont les échelles d’observation sont très variables et qui est sensible à la fois aux trajectoires individuelles et familiales et à l’évolution du statut et des conditions de vie attachés aux catégories professionnelles.

Article de référence : Cédric Hugrée, « Les sciences sociales face à la mobilité sociale. Les enjeux d’une démesure statistique des déplacements sociaux entre générations », Politix 2016/2 (n°114), p.47-72.

http://ses.ens-lyon.fr/ressources/stats-a-la-une/la-mobilite-intergenerationnelle-des-actifs-au-debut-des-annees-2010

 

Le ressenti des inégalités

Plusieurs études récentes de l’Insee font état d’une réduction des inégalités en France, et viennent contredire les discours alarmistes sur un creusement perpétuel de celles-ci. Le coefficient de Gini, indicateur de mesure des inégalités de niveau de vie, est ainsi revenu au même niveau qu’avant la crise de 2008. L’étude sur l’évolution du patrimoine, parue lundi, fait aussi état d’une réduction, certes très minime, des inégalités entre 2010 et 2015. La pauvreté monétaire, quant à elle, est plutôt stable. Une chose est sûre, les changements observés en France n’ont rien à voir avec ceux qui ont cours aux Etats-Unis, où la spectaculaire envolée des revenus des 1 % les plus riches a fortement alimenté les débats pendant la campagne électorale. Comment, dès lors, expliquer que la perception des Français soit plus sombre que la réalité ? D’abord parce que, comme le souligne l’économiste Jean Pisani-Ferry, la demande d’égalité est plus forte en France qu’ailleurs. Ensuite, parce que, globalement, le niveau de vie a tendance à stagner depuis 2008, une durée sans précédent. Ce qui est source d’insatisfactions à tous les niveaux de richesse. Autre explication, plus politique : plutôt que de vanter les réalisations sociales du quinquennat (hausse du RSA, prime d’activité, etc.), la gauche s’est sabordée en faisant un procès en trahison au chef de l’Etat, accusé de trop soutenir les entreprises. Enfin, derrière ces données globales se cachent des inégalités entre générations, qui marquent les familles. Le rapport sur le patrimoine montre que les inégalités augmentent avec l’âge, jusqu’à 70 ans, avant de décliner. Les difficultés rencontrées par les jeunes pour se loger et intégrer le marché du travail inquiètent particulièrement. Seules des réponses à ces deux défis permettront de vaincre le pessimisme ambiant.

Etienne Lefebvre lesechos.fr 8 novembre 2016
Article intéressant qui montre qu’il existe deux « aspects » de l’inégalité :
– un constat « objectif », réalisé à partir d’indicateurs
– un ressenti subjectif
La difficulté pour un état réside dans le traitement de ces deux aspects de l’inégalité. Il est évident et urgent de traiter les inégalités, afin de les limiter. Mais cela repose sur leur mesure et l’efficacité de celle-ci. Ainsi la pauvreté absolu diminue mais la pauvreté relative semble augmenter.  Est ce une bonne chose ,
L’état doit se préoccuper du bien être de ses citoyens. Or la perception des inégalités est essentielle à ce bien être. Si les ménages estiment que dans leur pays les inégalités augmentent, ils seront moins « heureux » (à moins d’être profondément égoïste) . Dans ce cas cela peut avoir des conséquences sur la productivité des travailleurs, sur la consommation, sur la confiance en l’avenir. Ces éléments pourraient être moins importants ce qui pourrait provoquer un ralentissement de la croissance !
La perception des inégalités est donc tout aussi importante que le niveau des inégalités.
Shukuru

Ségrégation spatiale

La France, mais elle n’est pas une exception, a vu s’aggraver depuis les années quatre-vingt, la ségrégation sociale et spatiale.

Le lien avec la montée des inégalités est évident : quand le chômage pèse sur l’insertion professionnelle, que la précarité devient la règle pour la frange la plus fragile de la population, que le marché toujours plus « libre » maintient en permanence les petites entreprises et la sous-traitance à la limite de la rupture, les inégalités progressent mécaniquement, la ségrégation s’installe et rien ne peut entraver son expansion.
Il n’est nullement besoin, pour en comprendre le mécanisme de faire appel aux explications morales : les stratégies d’évitement des classes sociales les plus favorisées qui conduisent à spécialiser les territoires existent depuis toujours et reposent moins sur l’ostracisme à l’égard des moins favorisés que sur la recherche de l’entre-soi et la rationalité individuelle des choix de localisation. Les mécanismes, également très anciens et sans lien avec un développement récent du « communautarisme », qui conduisent les migrants à se localiser près de leurs « semblables » pour pouvoir bénéficier des solidarités familiales et des effets de réseaux amicaux ou tout simplement de connaissance, sont à l’œuvre depuis toujours. Ils expliquent que les bretons d’Ile de France soient plutôt localisés près de la gare Montparnasse !

La question n’est donc pas celle de la spécialisation spatiale en général mais celle de son expansion, de son enkystement et de l’aggravation de la pauvreté au sein des zones ou se regroupent les moins favorisés. Comment en sortir ? Combattre le retour à une société de classe liée à la montée des inégalités et à l’éviction de la classe moyenne implique de revenir en partie sur la libéralisation économique car le marché est par essence inégalitaire. La « liberté » ne peut pas justifier le maintien du pouvoir de plus en plus absolu des grandes entreprises. A cet égard les agriculteurs, les salariés et les patrons des petites entreprises du bâtiment ou ceux des sous-traitants externalisés sont dans la même situation : la recherche du prix le plus bas (seul critère d’efficacité pour une économie dominée par le marché) ne peut que conduire à l’affaiblissement des plus faibles.

Il y a donc un premier chantier de régulation du marché qui doit être rouvert d’urgence. La difficulté dans ce domaine est qu’il ne peut l’être dans une économie ouverte qu’au niveau international. L’Europe doit se saisir d’urgence de cette question. Le second chantier concerne le chômage : sa réduction doit devenir l’objectif central de la politique économique général. Réduire le chômage, sans passer par le canal de la flexibilisation qui ne fait que partager le travail en affaiblissant un peu plus le pouvoir de marché des salariés, est le meilleur moyen de retrouver le chemin vers une société plus fluide et moins inégalitaire.

En attendant que ces évolutions (utopiques ?) remettent les sociétés occidentales sur la voie du progrès, il reste à soutenir les politiques de transferts sociaux qui limitent quand même les inégalités et les initiatives microéconomiques et microsociales qui permettent, autant que faire se peut, d’apporter un peu d’air à des zones de relégation des plus pauvres qui sont le symbole de l’échec des politiques publiques depuis le milieu des années quatre vingt.

Gérard Cornilleau www.economiematin.fr/  12 avril 2016

 

On constate depuis quelques années que les  groupes sociaux les plus favorisés se déplacent vers des espaces dans lesquels ils sont majoritaires créant une forme de « ghettoïsation par le haut ». La mixité sociale existe de moins en moins, ainsi 53 % des cadres et professions intellectuelles supérieures résident dans ces espaces marqués. Ce n’est pas le cas des groupes sociaux moins favorisés. Ils habitent dans des espaces « mélangés ».

Les cadres vivent essentiellement en ville (76% d’entre eux), L’éloignement des pôles urbains devient une nécessité pour les classes populaires (prix des logements inférieurs).

Selon Anne Lambert (sociologue et chercheuse à l’INED), la localisation résidentielle des ménages influe sur les chances d’accéder à certaines ressources offertes par les grands centres urbains (emploi, établissements d’enseignement supérieur).

Le département de naissance apparaît désormais comme une cause majeure d’inégalités sociales. Le lieu où l’on naît va jouer sur notre réussite sociale.

Plus que jamais l’espace devient le lieu des inégalités

 

Shukuru