Qui sont les ouvriers d’aujourd’hui ?

Lorsque Martin Thibault, sociologue du travail à l’université de Limoges, a entamé son enquête, Ouvriers malgré tout (Raison d’agir éditions, 2013), auprès des agents de maintenance de la RATP, l’entreprise lui a répondu qu’il n’y avait pas d’ouvrier chez elle. Souvent, les agents eux-mêmes ne se disaient pas ouvriers, jusqu’à ce qu’ils soient rattrapés par la réalité de leur métier – physique, répétitif, très encadré et exercé dans des hangars où il fait trop chaud ou trop froid. Dans les entrepôts de la grande distribution, même constat : ni les préparateurs de commandes ni les caristes ne se disent ouvriers. Et chez Amazon, les salariés sont des « associates »
Mais alors, comment définir les ouvriers d’aujourd’hui si eux-mêmes ne se disent pas ouvriers ? Où est la classe ouvrière qui, au moins en partie, se vivait comme telle, avec ses codes, ses fiertés, ses savoir-faire et ses représentants ? Où sont les bataillons d’ouvriers entrant et sortant en même temps de l’usine ? L’ouvrier est-il une espèce en voie de disparition ? La notion de classe ouvrière a-t-elle encore un sens ?

Un monde ouvrier tertiarisé

Maçons, chauffeurs, soudeurs, jardiniers, métalliers, commis de cuisine, dockers, ostréiculteurs… Selon l’Insee, la France compte 6,3 millions d’ouvriers, classés en trois catégories : qualifiés, non qualifiés et agricoles. Un chiffre en net recul par rapport aux années 1970. Alors qu’ils occupaient 40 % des emplois il y a quarante ans, ils n’en occupent plus que 20,5 % aujourd’hui. Continental, Metaleurop, Goodyear… Ce sont avant tout des postes non qualifiés du secteur industriel qui ont disparu : en moins de quinze ans, l’industrie a perdu près de 1,4 million d’emplois.
Mais si la figure mythique de l’ouvrier en bleu de travail sur une chaîne de production n’est plus centrale, les ouvriers ont investi d’autres secteurs : la moitié d’entre eux travaillent désormais dans le tertiaire, ils sont 15 % dans le bâtiment et, dans certains domaines, comme la logistique, leur nombre augmente.
Au total, un homme français sur trois ayant un emploi est encore un ouvrier. Et s’ils ont vieilli, les ouvriers restent plus jeunes que les « jeunes cadres dynamiques » : un sur quatre a moins de 30 ans, contre un cadre sur huit. « Leur déclin numérique est réel mais relatif, affirme David Gaborieau, sociologue du travail. Les ouvriers représentent encore près du quart (21,5 %) de la population active, c’est important. Ce qui a vraiment décliné, c’est leur visibilité. »

Des ouvriers invisibles

« Avant, il y avait les mines, la sidérurgie, Boulogne-Billancourt, de gros établissements dans de grandes régions industrielles où les ouvriers étaient regroupés, observe Roger Cornu, sociologue et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Depuis, il y a eu une baisse drastique de la main-d’œuvre dans les grandes unités de production : aujourd’hui, plus de la moitié des ouvriers travaillent dans des établissements de moins de cinquante salariés, souvent situés dans des zones rurales. Tout ce qui était spectaculaire s’est démantelé progressivement. Du coup, les ouvriers disparaissent. »
Peu visibles dans l’espace public, les ouvriers le sont aussi dans les médias. A la télévision, seules 3 % des personnes interviewées sont des ouvriers, contre 61 % de cadres, selon le baromètre de la diversité du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). « Lorsqu’ils apparaissent dans les médias, les ouvriers sont soit accusés d’être responsables de la montée du Front national, ce qui est en partie faux puisqu’ils sont très largement abstentionnistes, soit interrogés alors qu’ils viennent de perdre leur emploi après une délocalisation, regrette Martin Thibault. Ils apparaissent comme un monde vieux, finissant. On s’intéresse rarement à l’intérieur des usines, comme s’il n’y avait plus que des ouvriers sans emploi. »
Un autre facteur a contribué à la perte de visibilité des ouvriers : l’affaiblissement des organisations syndicales et politiques qui parlaient en leur nom – même si elles n’ont jamais représenté tous les ouvriers, et notamment les immigrés et les femmes. Le Parti communiste français (PCF), en particulier, a considérablement perdu de son influence. Il a aussi cessé, dès les années 1980, d’œuvrer à former et promouvoir des élites ouvrières militantes. Dans le champ de la représentation politique, plus personne, ou presque, n’est issu du monde ouvrier. « Dans certains secteurs d’activité, le groupe [ouvrier] n’a plus les moyens de se représenter en tant que tel », résume David Gaborieau.

Ouvriers et employés, une frontière floue

Autre évolution, la frontière entre le monde des ouvriers et celui des employés n’a jamais été aussi floue. Une caissière qui accomplit une tâche d’exécution répétitive, codifiée et fortement encadrée n’est-elle pas, d’une certaine façon, une ouvrière ? Et un employé d’un centre d’appel ? D’une chaîne de restauration rapide ? Les classifications de l’Insee disent-elles tout du travail ouvrier ?
En décembre, la revue Savoir/Agir (éditions du Croquant) titrait : « De la classe ouvrière aux classes populaires ». « La notion de classe populaire, qui rassemble ouvriers et employés, permet de prendre en compte un double mouvement, explique Cédric Lomba, chargé de recherche au CNRS. D’un côté, le travail des employés s’est industrialisé, standardisé. Et à l’inverse, une partie des ouvriers réalise des tâches éloignées du monde manuel. Dans la sidérurgie par exemple, les opérateurs de production interviennent assez peu sur le produit et contrôlent un processus informatique. »
La notion de « classes populaires » traduit aussi une mixité nouvelle. Avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, les familles ouvrières ont été remplacées par des familles « hybrides », avec un père ouvrier – le secteur reste masculin à 80 % – et une mère employée – plus de 75 % des employés sont des femmes. « C’est une évolution importante, insiste Henri Eckert, professeur de sociologie à l’université de Poitiers. Historiquement, ouvriers et employés n’avaient pas les mêmes comportements vis-à-vis de la propriété, de la consommation… Et pendant longtemps, être employé était plus prestigieux. »
Si le monde employé a perdu de son aura, c’est aussi le cas du monde ouvrier. « A l’époque, quand on obtenait un CAP ou que l’on était apprenti, c’était une promotion, indique Roger Cornu. Aujourd’hui, si vous n’avez pas le bac, vous êtes considéré comme un déchet. Devenir ouvrier ne fait plus rêver. »
« Beaucoup d’enfants deviennent ouvriers comme leurs parents – plus d’un ouvrier sur deux est un enfant d’ouvrier, quasiment comme il y a trente ans –, alors qu’ils ont fait des études beaucoup plus longues, ajoute Martin Thibault. Ils ont une autre grille de lecture et sont plus sensibles à la représentation dominante, très dévalorisante. Mais la position ouvrière est souvent la seule à laquelle on peut accéder sans diplôme d’enseignement général. »

Les ouvriers, des précaires

De fait, les ouvriers sont les premiers touchés par la précarisation de la société. Ils sont la catégorie professionnelle la plus frappée par le chômage (14,7 % en 2014) et la plus exposée aux contrats temporaires. Dans les grands groupes, le chômage partiel se multiplie. « Les fermetures d’usine ne sont souvent que l’aboutissement d’une longue série de restructurations partielles, détaille Cédric Lomba. A chaque fois, on diminue le nombre d’intérimaires, on ne reconduit pas un CDD, on licencie une partie des travailleurs stables ou on ne remplace pas des départs à la retraite… Cette condition d’incertitude, cet état de restructuration permanente font partie du quotidien des ouvriers. »
« Des jeunes travaillent six mois dans une usine, puis sont au chômage, puis se retrouvent deux mois dans une société de surveillance, ajoute Henri Eckert. Ils vivotent d’emplois ouvriers en emplois non ouvriers. Ce sont des précaires avant d’être des ouvriers. »
Si une partie des emplois se sont qualifiés, par exemple dans l’automobile, l’automatisation n’a pas toujours permis de rendre le travail plus gratifiant, et les possibilités d’ascension sociale se sont tassées. Avec la réduction des effectifs, les postes d’encadrement sont moins nombreux ou réservés aux plus diplômés. « Dans la logistique pharmaceutique par exemple, quand il y a deux chefs d’atelier pour 150 personnes, les ouvrières essaient au fil des années de trouver un poste un peu moins pénible mais ne changent pas de salaire ni de statut, raconte Cédric Lomba. Ce sont des carrières horizontales. »
Invisibles et souvent précaires, privés d’une représentation forte et valorisante, les ouvriers n’ont pourtant pas disparu. « La notion de classe populaire a un sens, assure Cédric Lomba. La bourgeoisie est la classe la plus mobilisée pour défendre ses intérêts, mais ce n’est pas parce que les autres classes sont moins mobilisées qu’elles n’existent pas. »

Quand les banques font payer les plus pauvres

« L’avalanche de frais prélevés en cas d’incident ne fait qu’aggraver la situation des personnes fragilisées. » L’association 60 Millions de consommateurs a publié une étude, jeudi 26 octobre, dans laquelle elle épingle les pratiques des banques. 

« Les consommateurs en difficulté financière persistante se voient prélever près de 300 euros de frais par an, contre huit à neuf fois moins – 34 euros – pour les clients lambda en moyenne », explique l’association dans le cadre d’une étude effectuée de concert avec l’Union nationale des associations familiales (Unaf).

Pour établir cette comparaison, 60 Millions de consommateurs se fonde, d’un côté, sur un panel de près de 400 lecteurs, et, de l’autre, sur plus de 200 foyers auprès desquels intervient l’Unaf pour des situations de fragilité financière.

En cause, selon les associations, l’explosion des coûts facturés au client – agios, « frais d’incidents » –, dès qu’un découvert est dépassé ou qu’un paiement est rejeté, au risque d’empêcher sa situation financière de se redresser.

« La victime type n’appartient pas forcément aux populations les plus pauvres », assure 60 Millions, estimant que les frais augmentent proportionnellement aux revenus mensuels lorsque ces derniers dépassent 2 000 euros chez les clients en difficulté. Comme cas extrême, l’étude cite l’exemple d’une personne gagnant 2 000 euros par mois, à qui sa banque – BNP Paribas – a prélevé 3 000 euros de frais pour incident de paiement en 2016.

Dans le viseur de 60 Millions de consommateurs figure notamment la « commission d’intervention » facturée par les banques en cas de dépassement du découvert. Alors que la somme, d’un maximum de 8 euros, a pour objectif de rémunérer le travail d’analyse sur le bien-fondé d’une autorisation de paiement, 60 Millions de consommateurs affirme que l’opération est automatisée dans plus de la moitié des cas, citant comme source la branche bancaire de la CGT.

http://www.francetvinfo.fr/economie/votre-argent/les-personnes-les-plus-pauvres-mises-en-difficulte-a-cause-de-frais-bancaires-disproportionnes_2437901.html     27 octobre 2017

 

Bal des débutantes

Le traditionnel Bal des débutantes se tient ce samedi 30 novembre à Paris. Cet événement, qui rassemble des filles d’aristocrates, d’artistes, de personnalités politiques ou de grands industriels, répond il à une logique de caste ? Faut-il y voir une tendance à s’enfermer dans une classe sociale, qui répond à l’éternel besoin des humains à s’élever au-dessus des autres sans se mélanger avec eux ?

Michel Maffesoli : Le Bal des Débutantes, tel qu’il se présente actuellement n’a sans doute plus rien à voir avec ceux du siècle passé. En effet, ces bals de débutantes, de niveaux d’ailleurs différents, selon qu’ils se passaient en préfecture ou à Paris ou Versailles, avaient pour objectif essentiel de permettre aux jeunes filles et jeunes gens de « bonne famille » de se rencontrer pour favoriser les mariages endogamiques, c’est à dire éviter les « mésalliances ».
Sans doute est-ce encore l’objectif poursuivi par nombre de rallyes et autres festivités de classe ou de castes. Mais deux caractéristiques viennent affadir cet objectif :
D’une part, il est de notoriété publique que les rejetons de ces bonnes familles, filles et garçons d’ailleurs, transgressent les codes de bonne conduite : il n’est pas rare que l’ivresse alcoolique, voire celle provoquée par d’autres adjuvants soit au rendez-vous, sans compter que le temps où le jeune marié découvrait le soir des noces la nudité de sa fiancée est bien révolu.
Alors, à quoi servent encore ces festivités ?
Mais je pense que le tribut que paient ces jeunes gens à leur « tribu » n’est pas léger et nombre de drames relatés par les médias en attestent. Être « fils de » n’est pas forcément un sort enviable et devoir se plier aux règles d’enfermement de la tribu non plus.

Certaines catégories sociales sont-elles plus concernées que d’autres par ce réflexe ? Quelles sont-elles, et quels sont les ressorts psychologiques et sociaux qui les motivent pour « court-circuiter » cette logique d’ascenseur social, et in fine rester entre soi ?
L’entre-soi est un autre mot pour dire le réflexe communautaire. Celui-ci est de tous les temps, car seule cette solidarité de proximité permet d’affronter  les vicissitudes de la vie. La différence entre les communautés-tribus contemporaines et celles d’avant la Révolution française est qu’elles n’assignent plus à identité sociale à vie, ni qu’elles ne sont uniques. Même une jeune débutante peut appartenir, outre son cercle aristocratique ou people, à d’autres tribus, musicales, sportives, sexuelles… D’ailleurs l’adjonction aux débutantes descendantes de familles aristocratiques de filles d’artistes (parfois fils ou filles de prolétaires), d’industriels ou de politiques montre bien que même cette tribu là se métisse. Elle n’est qu’une tribu parmi les autres, et en tant que telle peut-être a-t-elle plus d’importance comme tribu totémique que comme tribu réelle.

Peut-on dire que notre héritage aristocratique a toujours une forte influence, que la logique des classes hermétiques perdure en dépit de toutes les révolutions sociales de ces derniers siècles ?
Société de castes et société de classes sont deux modèles sociétaux qui d’une certaine manière se succèdent. Très clairement les XIXème et XXème siècles européens ont été des sociétés de classes. Dans notre société postmoderne, il me semble qu’il y a comme un retour à une société de castes. Mais bien sûr, ce n’est pas un retour à l’identique. La société de castes postmoderne n’est pas aussi cloisonnée et séparée en communautés hermétiques que ne l’était la société médiévale par exemple ou que ne l’est la société indienne. Et ceci notamment parce que chaque individu peut, sous des masques divers (la personna, c’est l’acteur portant un masque) s’identifier à de multiples tribus. Ce sont ces identifications multiples qui finalement relativisent la hiérarchie entre tribus et empêchent l’enfermement identitaire. Le bal des débutantes est en quelque sorte un bal de marionnettes et l’on aurait tort de s’en scandaliser ; ce n’est qu’une fête de quartier parmi d’autres.
Sans doute à marquer une appartenance de caste (curieux que ce mot ne soit employé que pour les aristocrates), c’est-à-dire sociologiquement parlant une appartenance communautaire qui n’est au fond pas différente dans sa nostalgie des origines perdues de celles de nombre de communautés immigrées qui louent en banlieue des garages et autres gymnases pour y organiser les bals qui feront se rencontrer entre eux leurs enfants !
D’autre part, on peut aussi se demander si ce bal des débutantes n’est pas essentiellement organisé pour être relaté dans les médias : ce qui fait évènement ce n’est pas tant le bal lui-même que son compte rendu dans quelques médias spécialisés, Paris Match, Gala etc.

Bien sûr qu’il n’y aura à ce bal que des jeunes gens et jeunes filles triés sur le volet, propres sur eux, au moins en début de soirée. Mais rien ne dit qu’ils n’iront pas ensuite s’encanailler dans quelqu’autre soirée, sinon aujourd’hui, du moins demain. Car comme tous les autres, ils appartiennent à de multiples tribus et celle-ci est devenue l’une parmi d’autres.

Alors que dans notre société occidentale, et notamment en France, il est beaucoup question d’ascenseur social et de méritocratie républicaine, le réflexe de constitution en castes n’entre-t-il pas en totale contradiction avec ces beaux discours ? Pourquoi ?

Tout d’abord, la notion même d’ascenseur social ne se comprend que s’il y a un haut et un bas, il faut donc bien qu’il y ait des riches et des pauvres pour que les seconds puissent espérer prendre la place des premiers. Une société égalitaire éliminerait toute ascension ! Alors bien sûr, l’existence de festivités réservées aux « enfants de », que ces « distingués nobles » le soient de naissance, de par le talent de leurs parents ou de par l’héritage peut choquer l’adage républicain selon lequel les seules distinctions doivent être celles du talent et du mérite et non la naissance
Mais je pense que le tribut que paient ces jeunes gens à leur « tribu » n’est pas léger et nombre de drames relatés par les médias en attestent. Être « fils de » n’est pas forcément un sort enviable et devoir se plier aux règles d’enfermement de la tribu non plus.

Certaines catégories sociales sont-elles plus concernées que d’autres par ce réflexe ? Quelles sont-elles, et quels sont les ressorts psychologiques et sociaux qui les motivent pour « court-circuiter » cette logique d’ascenseur social, et in fine rester entre soi ?

L’entre-soi est un autre mot pour dire le réflexe communautaire. Celui-ci est de tous les temps, car seule cette solidarité de proximité permet d’affronter  les vicissitudes de la vie.La différence entre les communautés-tribus contemporaines et celles d’avant la Révolution française est qu’elles n’assignent plus à identité sociale à vie, ni qu’elles ne sont uniques.Même une jeune débutante peut appartenir, outre son cercle aristocratique ou people, à d’autres tribus, musicales, sportives, sexuelles…D’ailleurs l’adjonction aux débutantes descendantes de familles aristocratiques de filles d’artistes (parfois fils ou filles de prolétaires), d’industriels ou de politiques montre bien que même cette tribu là se métisse. Elle n’est qu’une tribu parmi les autres, et en tant que telle peut-être a-t-elle plus d’importance comme tribu totémique que comme tribu réelle.

Peut-on dire que notre héritage aristocratique a toujours une forte influence, que la logique des classes hermétiques perdure en dépit de toutes les révolutions sociales de ces derniers siècles ?
Société de castes et société de classes sont deux modèles sociétaux qui d’une certaine manière se succèdent. Très clairement les XIXème et XXème siècles européens ont été des sociétés de classes. Dans notre société postmoderne, il me semble qu’il y a comme un retour à une société de castes. Mais bien sûr, ce n’est pas un retour à l’identique. La société de castes postmoderne n’est pas aussi cloisonnée et séparée en communautés hermétiques que ne l’était la société médiévale par exemple ou que ne l’est la société indienne. Et ceci notamment parce que chaque individu peut, sous des masques divers (c’est l’acteur portant un masque) s’identifier à de multiples tribus. Ce sont ces identifications multiples qui finalement relativisent la hiérarchie entre tribus et empêchent l’enfermement identitaire. Le bal des débutantes est en quelque sorte un bal de marionnettes et l’on aurait tort de s’en scandaliser ; ce n’est qu’une fête de quartier parmi d’autres.

Michel Maffesoli, sociologue, membre de l’Institut universitaire de France, est professeur à la Sorbonne.

http://www.atlantico.fr/decryptage/bal-debutantes-schizophrenie-supreme-france-tout-aussi-obsedee-ascenseur-social-que-besoin-effrene-se-distinguer-michel-913110.html/page/0/1

Fluidité sociale

Lexique

Définition

Indicateurs

Tendances

Enjeux

Erreurs Fréquentes


http://ses.webclass.fr/notion/fluidite-sociale

Actualisation des tables de mobilité

Cédric Hugrée, sociologue, chargé de recherche CNRS, membre de l’équipe « Cultures et sociétés urbaines » (CSU) du Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris (Cresppa) – CNRS/Université Paris 8, a actualisé les tables de mobilité avec les données des enquêtes emploi 2010 à 2014

Tables de mobilité 2010 – 2014


Ces tableaux statistiques confortent, avec quelques nuances, des résultats déjà mis en évidence à partir de données plus anciennes : les catégories «agriculteurs», «cadres et professions intellectuelles supérieures» et «ouvriers» sont relativement immobiles, tandis que les catégories «employés» et «professions intermédiaires» sont plus mobiles en termes de destinée et de recrutement ; les trajets de mobilité «courts» (vers des catégories socialement proches) sont plus fréquents que les trajets «longs» ; une large part de la mobilité totale observée s’explique par la mobilité dite structurelle entre les deux générations résultant des évolutions de la structure de la population active au cours du temps (différence entre les marges des deux tableaux). Si l’on fait abstraction de la mobilité structurelle, il apparait que l’hérédité sociale reste assez forte aux extrémités de la hiérarchie sociale.

Ces tableaux agrégés sont utiles pour travailler la lecture des tables de mobilité en classe et fournir une première approche empirique de cette question. Cependant, leur interprétation est parfois délicate et leur intérêt pour la connaissance de la mobilité sociale reste limité, notamment en raison de leur échelle d’observation :

– La signification sociale du passage d’un groupe à un autre n’est pas toujours déterminée, car les PCS ne sont pas entièrement hiérarchisées sur une échelle verticale. Ainsi, le passage de la catégorie ouvrier à celle d’employé doit-il être interprété comme une relative ascension sociale ou une mobilité horizontale ? Comment comprendre les déplacements entre les groupes d’indépendants et les groupes majoritairement salariés ? Comment situer la catégorie «artisans, commerçants, chefs d’entreprise», très hétérogène, dans la hiérarchie sociale ?

– Les tables de mobilité agrégées tendent à surestimer l’immobilité sociale du fait de leur échelle de construction. Elles ne permettent pas de saisir certaines formes de mobilité à l’intérieur des catégories agrégées, telles que le passage de la catégorie ouvrier non qualifié à celle d’ouvrier qualifié, ou de contremaître à technicien au sein des professions intermédiaires, les changements de statuts ou de secteur d’activité. Or les «petits» déplacements, qu’ils soient verticaux ou horizontaux, sont statistiquement beaucoup plus fréquents que les grands déplacements entre des catégories socialement éloignées, comme l’a souligné Bernard Lahire dans La culture des individus. Invisibles dans l’approche sociologique surplombante des tables de mobilités, ils peuvent être perçus comme de la mobilité sociale ou professionnelle si l’on se place du point de vue de l’expérience sociale des individus.

– Plus généralement, la «mobilité objective» appréhendée à partir des statistiques peut difficilement être confrontée à la «mobilité subjective» ressentie par les individus, dont les échelles d’observation sont très variables et qui est sensible à la fois aux trajectoires individuelles et familiales et à l’évolution du statut et des conditions de vie attachés aux catégories professionnelles.

Article de référence : Cédric Hugrée, « Les sciences sociales face à la mobilité sociale. Les enjeux d’une démesure statistique des déplacements sociaux entre générations », Politix 2016/2 (n°114), p.47-72.

http://ses.ens-lyon.fr/ressources/stats-a-la-une/la-mobilite-intergenerationnelle-des-actifs-au-debut-des-annees-2010

 

Le ressenti des inégalités

Plusieurs études récentes de l’Insee font état d’une réduction des inégalités en France, et viennent contredire les discours alarmistes sur un creusement perpétuel de celles-ci. Le coefficient de Gini, indicateur de mesure des inégalités de niveau de vie, est ainsi revenu au même niveau qu’avant la crise de 2008. L’étude sur l’évolution du patrimoine, parue lundi, fait aussi état d’une réduction, certes très minime, des inégalités entre 2010 et 2015. La pauvreté monétaire, quant à elle, est plutôt stable. Une chose est sûre, les changements observés en France n’ont rien à voir avec ceux qui ont cours aux Etats-Unis, où la spectaculaire envolée des revenus des 1 % les plus riches a fortement alimenté les débats pendant la campagne électorale. Comment, dès lors, expliquer que la perception des Français soit plus sombre que la réalité ? D’abord parce que, comme le souligne l’économiste Jean Pisani-Ferry, la demande d’égalité est plus forte en France qu’ailleurs. Ensuite, parce que, globalement, le niveau de vie a tendance à stagner depuis 2008, une durée sans précédent. Ce qui est source d’insatisfactions à tous les niveaux de richesse. Autre explication, plus politique : plutôt que de vanter les réalisations sociales du quinquennat (hausse du RSA, prime d’activité, etc.), la gauche s’est sabordée en faisant un procès en trahison au chef de l’Etat, accusé de trop soutenir les entreprises. Enfin, derrière ces données globales se cachent des inégalités entre générations, qui marquent les familles. Le rapport sur le patrimoine montre que les inégalités augmentent avec l’âge, jusqu’à 70 ans, avant de décliner. Les difficultés rencontrées par les jeunes pour se loger et intégrer le marché du travail inquiètent particulièrement. Seules des réponses à ces deux défis permettront de vaincre le pessimisme ambiant.

Etienne Lefebvre lesechos.fr 8 novembre 2016
Article intéressant qui montre qu’il existe deux « aspects » de l’inégalité :
– un constat « objectif », réalisé à partir d’indicateurs
– un ressenti subjectif
La difficulté pour un état réside dans le traitement de ces deux aspects de l’inégalité. Il est évident et urgent de traiter les inégalités, afin de les limiter. Mais cela repose sur leur mesure et l’efficacité de celle-ci. Ainsi la pauvreté absolu diminue mais la pauvreté relative semble augmenter.  Est ce une bonne chose ,
L’état doit se préoccuper du bien être de ses citoyens. Or la perception des inégalités est essentielle à ce bien être. Si les ménages estiment que dans leur pays les inégalités augmentent, ils seront moins « heureux » (à moins d’être profondément égoïste) . Dans ce cas cela peut avoir des conséquences sur la productivité des travailleurs, sur la consommation, sur la confiance en l’avenir. Ces éléments pourraient être moins importants ce qui pourrait provoquer un ralentissement de la croissance !
La perception des inégalités est donc tout aussi importante que le niveau des inégalités.
Shukuru

Ségrégation spatiale

La France, mais elle n’est pas une exception, a vu s’aggraver depuis les années quatre-vingt, la ségrégation sociale et spatiale.

Le lien avec la montée des inégalités est évident : quand le chômage pèse sur l’insertion professionnelle, que la précarité devient la règle pour la frange la plus fragile de la population, que le marché toujours plus « libre » maintient en permanence les petites entreprises et la sous-traitance à la limite de la rupture, les inégalités progressent mécaniquement, la ségrégation s’installe et rien ne peut entraver son expansion.
Il n’est nullement besoin, pour en comprendre le mécanisme de faire appel aux explications morales : les stratégies d’évitement des classes sociales les plus favorisées qui conduisent à spécialiser les territoires existent depuis toujours et reposent moins sur l’ostracisme à l’égard des moins favorisés que sur la recherche de l’entre-soi et la rationalité individuelle des choix de localisation. Les mécanismes, également très anciens et sans lien avec un développement récent du « communautarisme », qui conduisent les migrants à se localiser près de leurs « semblables » pour pouvoir bénéficier des solidarités familiales et des effets de réseaux amicaux ou tout simplement de connaissance, sont à l’œuvre depuis toujours. Ils expliquent que les bretons d’Ile de France soient plutôt localisés près de la gare Montparnasse !

La question n’est donc pas celle de la spécialisation spatiale en général mais celle de son expansion, de son enkystement et de l’aggravation de la pauvreté au sein des zones ou se regroupent les moins favorisés. Comment en sortir ? Combattre le retour à une société de classe liée à la montée des inégalités et à l’éviction de la classe moyenne implique de revenir en partie sur la libéralisation économique car le marché est par essence inégalitaire. La « liberté » ne peut pas justifier le maintien du pouvoir de plus en plus absolu des grandes entreprises. A cet égard les agriculteurs, les salariés et les patrons des petites entreprises du bâtiment ou ceux des sous-traitants externalisés sont dans la même situation : la recherche du prix le plus bas (seul critère d’efficacité pour une économie dominée par le marché) ne peut que conduire à l’affaiblissement des plus faibles.

Il y a donc un premier chantier de régulation du marché qui doit être rouvert d’urgence. La difficulté dans ce domaine est qu’il ne peut l’être dans une économie ouverte qu’au niveau international. L’Europe doit se saisir d’urgence de cette question. Le second chantier concerne le chômage : sa réduction doit devenir l’objectif central de la politique économique général. Réduire le chômage, sans passer par le canal de la flexibilisation qui ne fait que partager le travail en affaiblissant un peu plus le pouvoir de marché des salariés, est le meilleur moyen de retrouver le chemin vers une société plus fluide et moins inégalitaire.

En attendant que ces évolutions (utopiques ?) remettent les sociétés occidentales sur la voie du progrès, il reste à soutenir les politiques de transferts sociaux qui limitent quand même les inégalités et les initiatives microéconomiques et microsociales qui permettent, autant que faire se peut, d’apporter un peu d’air à des zones de relégation des plus pauvres qui sont le symbole de l’échec des politiques publiques depuis le milieu des années quatre vingt.

Gérard Cornilleau www.economiematin.fr/  12 avril 2016

 

On constate depuis quelques années que les  groupes sociaux les plus favorisés se déplacent vers des espaces dans lesquels ils sont majoritaires créant une forme de « ghettoïsation par le haut ». La mixité sociale existe de moins en moins, ainsi 53 % des cadres et professions intellectuelles supérieures résident dans ces espaces marqués. Ce n’est pas le cas des groupes sociaux moins favorisés. Ils habitent dans des espaces « mélangés ».

Les cadres vivent essentiellement en ville (76% d’entre eux), L’éloignement des pôles urbains devient une nécessité pour les classes populaires (prix des logements inférieurs).

Selon Anne Lambert (sociologue et chercheuse à l’INED), la localisation résidentielle des ménages influe sur les chances d’accéder à certaines ressources offertes par les grands centres urbains (emploi, établissements d’enseignement supérieur).

Le département de naissance apparaît désormais comme une cause majeure d’inégalités sociales. Le lieu où l’on naît va jouer sur notre réussite sociale.

Plus que jamais l’espace devient le lieu des inégalités

 

Shukuru

 

 

Nouvelle réduction des inégalités en 2014

Les inégalités entre Français se sont (légèrement) réduites l’an dernier, selon le portrait social de l’Insee, publié ce matin. Et ce, pour la seconde année consécutive. Après une baisse des écarts de niveaux de vie entre les plus riches et les plus modestes en 2013, la politique sociale et fiscale menée en 2014 a de nouveau conduit à pénaliser – de manière progressive – la moitié des Français les plus aisés, tout en épargnant les 50% les plus pauvres. Même si l’objectif initial du gouvernement était surtout de remplir les caisses de l’Etat.

Ainsi, pour la moitié de la population la plus aisée, les mesures fiscales de 2014 ont amputé de quelques dizaines d’euros par an le niveau vie médian (près de 20 000 euros annuels), et jusqu’à plus de 500 euros celui des 10% les plus riches (qui reste confortable, à 57 500 euros par an en moyenne). Dans les 50% du bas de l’échelle, les mesures sociales et les réductions d’impôts ont permis de rehausser de quelques dizaines d’euros le niveau de vie des 10% les plus pauvres (9820 euros) et de quasi-stabiliser celui des 40% suivant.

Pour les plus aisés, ce sont les mesures fiscales qui ont tiré le niveau de vie à la baisse. La réduction du plafond du quotient familial, tout d’abord, qui a concerné 1,4 million de ménages pour une perte moyenne de 820 euros, mais aussi la limitation des crédits et réductions d’impôt, qui ont touché 30 000 ménages, pour une perte moyenne de 4260 euros. Les plus modestes, eux, ont bénéficié des réductions d’impôt exceptionnelles pour les bas revenus, qui a concerné de manière « massive » 3 millions de ménages pour un gain moyen de 480 euros. A elle seule, cette mesure a représenté 30 % de la réduction des inégalités en 2014. De façon moins importante, ces foyers ont aussi profité des revalorisations exceptionnelles du RSA et du minimum vieillesse.

Au global, estime l’Insee, ces mesures ont conduit «à une diminution non-négligeable des inégalités de niveau de vie», relevant que «les 3/4 de cette réduction des inégalités sont imputables aux réformes de l’impôt sur le revenu». Et de noter que l’écart de niveau de vie entre les 10% les plus pauvres et les 10% les plus aisés, a été de 6,32, contre 6,40 sans ces nouvelles mesures.

Luc Peillon

Libération 4 novembre 2015

Synthèse 1.2 Sociologie

Comment rendre compte de la mobilité sociale ?

La mobilité sociale correspond au changement de position sociale au cours de la vie active d’un individu (intragénérationnelle) ou entre génération (intergénérationnelle).

C’est une notion importante dans une démocratie, car un forte mobilité sociale signifierait que les individus ne sont pas ou sont peu victime de déterminisme ; c’est à dire qu’ils sont maître de leur destin et qu’ils sont donc responsable de leur situation sociale.

Il existe différentes formes de mobilité dans nos sociétés : la mobilité géographique (résidentielle ou liée à une migration), elle peut être temporaire (Erasmus) …

La mobilité peut être verticale (ascension  ou démotion) ; horizontale (lorsqu’on change de profession mais que l’on garde le même statut). Elle peut être voulue (choix des individus) ou subie (contrainte par l’évolution de la société)

On parle de mobilité brute pour évoquer la mobilité totale observée dans un pays. La mobilité peut être structurelle (évolution de la société comme la désindustrialisation ou la tertiarisation) ou nette (mobilité qui excède ce que requiert l’évolution de la structure de la population active)

Les tables de mobilité permettent de mesurer la reproduction sociale. Elles concernent les  hommes de 40 à 59 ans (ce qui réduit nettement le champ d’observation). A partir des tables brutes, on peut construire des tables de destinées (que deviennent les fils de cadre ?) ou des tables de recrutement (d’où viennent les employés ?).

Les tables de mobilité permettent également de mesurer la fluidité sociale (mesure des chances d’accéder à une catégorie sociale). La fluidité se mesure en comparant la mobilité d’un groupe par rapport à celle d’un autre groupe. En fonction du nombre d’individus dans ces groupes respectifs, on peut déterminer la fluidité (les fils d’employés ont X fois plus de chance de devenir cadre que les fils d’ouvriers).

 

Lorsque l’on regarde la mobilité sociale en France, on constate qu’elle a tendance sur le long terme à augmenter, mais il s’agit le plus souvent d’une mobilité de proximité (employé / cadre) et d’une mobilité structurelle. Néanmoins la mobilité est également descendante. On constate avec le paradoxe d’Anderson que les diplômes ne préservent pas du déclassement (c’est d’ailleurs une peur qui se répand).

 

Les déterminants de la mobilité sociale sont multiples. L’école joue un rôle important dans la reproduction (cf. Pierre Bourdieu et le rôle du capital culturel) par le déterminisme qu’elle impose ou par choix (Cf. Raymond Boudon). La famille est un autre déterminant important de la mobilité (capital social)