Nouvelle réduction des inégalités en 2014

Les inégalités entre Français se sont (légèrement) réduites l’an dernier, selon le portrait social de l’Insee, publié ce matin. Et ce, pour la seconde année consécutive. Après une baisse des écarts de niveaux de vie entre les plus riches et les plus modestes en 2013, la politique sociale et fiscale menée en 2014 a de nouveau conduit à pénaliser – de manière progressive – la moitié des Français les plus aisés, tout en épargnant les 50% les plus pauvres. Même si l’objectif initial du gouvernement était surtout de remplir les caisses de l’Etat.

Ainsi, pour la moitié de la population la plus aisée, les mesures fiscales de 2014 ont amputé de quelques dizaines d’euros par an le niveau vie médian (près de 20 000 euros annuels), et jusqu’à plus de 500 euros celui des 10% les plus riches (qui reste confortable, à 57 500 euros par an en moyenne). Dans les 50% du bas de l’échelle, les mesures sociales et les réductions d’impôts ont permis de rehausser de quelques dizaines d’euros le niveau de vie des 10% les plus pauvres (9820 euros) et de quasi-stabiliser celui des 40% suivant.

Pour les plus aisés, ce sont les mesures fiscales qui ont tiré le niveau de vie à la baisse. La réduction du plafond du quotient familial, tout d’abord, qui a concerné 1,4 million de ménages pour une perte moyenne de 820 euros, mais aussi la limitation des crédits et réductions d’impôt, qui ont touché 30 000 ménages, pour une perte moyenne de 4260 euros. Les plus modestes, eux, ont bénéficié des réductions d’impôt exceptionnelles pour les bas revenus, qui a concerné de manière « massive » 3 millions de ménages pour un gain moyen de 480 euros. A elle seule, cette mesure a représenté 30 % de la réduction des inégalités en 2014. De façon moins importante, ces foyers ont aussi profité des revalorisations exceptionnelles du RSA et du minimum vieillesse.

Au global, estime l’Insee, ces mesures ont conduit «à une diminution non-négligeable des inégalités de niveau de vie», relevant que «les 3/4 de cette réduction des inégalités sont imputables aux réformes de l’impôt sur le revenu». Et de noter que l’écart de niveau de vie entre les 10% les plus pauvres et les 10% les plus aisés, a été de 6,32, contre 6,40 sans ces nouvelles mesures.

Luc Peillon

Libération 4 novembre 2015

Synthèse 1.2 Sociologie

Comment rendre compte de la mobilité sociale ?

La mobilité sociale correspond au changement de position sociale au cours de la vie active d’un individu (intragénérationnelle) ou entre génération (intergénérationnelle).

C’est une notion importante dans une démocratie, car un forte mobilité sociale signifierait que les individus ne sont pas ou sont peu victime de déterminisme ; c’est à dire qu’ils sont maître de leur destin et qu’ils sont donc responsable de leur situation sociale.

Il existe différentes formes de mobilité dans nos sociétés : la mobilité géographique (résidentielle ou liée à une migration), elle peut être temporaire (Erasmus) …

La mobilité peut être verticale (ascension  ou démotion) ; horizontale (lorsqu’on change de profession mais que l’on garde le même statut). Elle peut être voulue (choix des individus) ou subie (contrainte par l’évolution de la société)

On parle de mobilité brute pour évoquer la mobilité totale observée dans un pays. La mobilité peut être structurelle (évolution de la société comme la désindustrialisation ou la tertiarisation) ou nette (mobilité qui excède ce que requiert l’évolution de la structure de la population active)

Les tables de mobilité permettent de mesurer la reproduction sociale. Elles concernent les  hommes de 40 à 59 ans (ce qui réduit nettement le champ d’observation). A partir des tables brutes, on peut construire des tables de destinées (que deviennent les fils de cadre ?) ou des tables de recrutement (d’où viennent les employés ?).

Les tables de mobilité permettent également de mesurer la fluidité sociale (mesure des chances d’accéder à une catégorie sociale). La fluidité se mesure en comparant la mobilité d’un groupe par rapport à celle d’un autre groupe. En fonction du nombre d’individus dans ces groupes respectifs, on peut déterminer la fluidité (les fils d’employés ont X fois plus de chance de devenir cadre que les fils d’ouvriers).

 

Lorsque l’on regarde la mobilité sociale en France, on constate qu’elle a tendance sur le long terme à augmenter, mais il s’agit le plus souvent d’une mobilité de proximité (employé / cadre) et d’une mobilité structurelle. Néanmoins la mobilité est également descendante. On constate avec le paradoxe d’Anderson que les diplômes ne préservent pas du déclassement (c’est d’ailleurs une peur qui se répand).

 

Les déterminants de la mobilité sociale sont multiples. L’école joue un rôle important dans la reproduction (cf. Pierre Bourdieu et le rôle du capital culturel) par le déterminisme qu’elle impose ou par choix (Cf. Raymond Boudon). La famille est un autre déterminant important de la mobilité (capital social)

 

Synthèse 1.1 Sociologie

Comment analyser la structure sociale ?

La stratification sociale permet une analyse de la société dans laquelle nous visons.

L’analyse de Marx a permis au XIXème siècle de construire une stratification sous formes de classes sociales? Ces classes sont des groupes sociaux ayant une existence objective, les individus ont une conscience de classe. on parle de classe pour soi. C’est la place dans le système de production qui détermine l’appartenance de classe chez Marx. Il détermine deux classes fondamentales (le prolétariat qui ne dispose que de sa force de travail et la bourgeoisie qui détient les moyens de production).

Pour Marx, l’histoire de toute société est l’histoire de la lutte des classes. C’est le conflit qui va donner la conscience de classes aux individus.

 

Weber va développer une analyse de la stratification sociale plus large. la classe sociale regroupe, pour lui, les individus ayant une situation économique semblable ( ce qui leur permet d’acquérir des biens et des services semblables). Il n’existe pas nécessairement dans cette classe, de conscience de classe.

Par ailleurs, les classes permettent la structuration économique de la société, mais la société est également structurée par un ordre lié au prestige (social et politique).

 

Aujourd’hui, il est difficile de dire si la notion de classe est toujours pertinente, en France. S’il semble que la montée de l’individualisme, et la progression des niveau de vie a rapproché les individus, jusqu’à faire disparaître un conscience de classe ; on constate tout de même que la notion de classe, n’a pas totalement disparue en France.

Les sociologues comme Pierre Bourdieu montre que la domination et l’habitus structure encore la société en classe ; M.Pinçon Charlot et M.Pinçon ont montré que la bourgeoisie conservait aujourd’hui toute les caractéristiques d’une classe sociale au sens de Marx.

D’autres auteurs estiment que la classe sociale est sociologiquement marquée et  correspond à une époque révolue. Les groupes sociaux ne seraient plus structurés sous forme de classes sociales. On retrouve Mendras ou Warner parmi ces auteurs.

 

Lorsque l’on souhaite étudier la structure sociale de la France aujourd’hui, on dispose d’un instrument : la nomenclature des PCS. Crée en 1954, elle permet de regrouper des individus ayant des caractéristiques communes, dans des catégories homogènes.

Cette nomenclature fait l’objet de critiques, car elle n’est pas neutre. Elle doit évoluer avec la disparition et l’apparition de métier mais aussi avec le changement de nature de certaines professions.

Il semble donc difficile de classer ne manière neutre, une population, d’autant que de nouveau groupes apparaissent (les bourgeois bohème) lorsque d’autres voient leur frontière se troubler (les ouvriers). On assiste à une certaine moyennisation de la société parallèlement à une individualisation des positions sociales. ce qui complexifie l’analyse.

.

Evolution de la consommation des ménages (source INSEE)

 

Tendances longues de la consommation des ménages
Évolution de la structure de la consommation par fonction
Structure en %
valeurs en 2009
millions d’euros
Taux de variation annuel
moyen en %,
1960-2009*
1960
1970
1980
1990
2000
2009
Alimentation
27,5
20,8
16,4
14,9
13,8
12,6
189,4
1,9
Habillement
10,1
8,3
6,1
5,4
4,2
3,4
47,4
1,6
Logement
9,7
14,5
15,4
16,1
18,1
19,7
279,2
3,8
Equipement du logement
7,9
7,0
6,4
5,4
4,8
4,5
64,2
2,9
Santé
1,9
1,7
1,6
2,3
2,5
2,9
41,1
5,5
Transports, communications
9,5
10,7
13,3
13,8
13,8
13,0
183,9
3,9
Loisirs et culture
6,1
6,7
6,9
6,8
7,2
7,0
98,9
4,9
Autres
13,1
13,5
13,7
15,1
13,2
14,0
198,5
2,4
Dépense de consommation socialisée
14,1
16,9
20,1
20,2
22,4
23,5
334,0
3,7
TOTAL : consommation effective des ménages
100
100
100
100
100
100
1418,6
3,2
* taux de variation des quantités consommées

Qu’est devenue la classe ouvrière ?

Ils sont six millions en France et pourtant les ouvriers semblent devenus presque invisibles.

Thomas n’a que 32 ans mais il dit que la société le considère comme une espèce en voie de disparition. Comme un anachronisme social. « Dernièrement, dans un dîner avec des amis de ma sœur, à Paris, on m’a demandé ma profession, raconte ce salarié de l’industrie chimique dans la région marseillaise. Lorsque j’ai dit que j’étais ouvrier, on m’a regardé avec étonnement. L’un des invités a même avoué : “Il ne doit pas en rester beaucoup”… Comme si l’on nous avait rayés de la carte. »

Enseignant à l’université d’Évry (Essonne) et à l’École des hautes études en sciences sociales, spécialiste de l’histoire ouvrière, Nicolas Hatzfeld ne s’étonne pas de cette « occultation ». « Chaque année, lorsqu’on demande aux étudiants combien il reste d’ouvriers en France, les réponses sont ahurissantes. Certains disent 100.000, d’autres 500.000. Il y en a toujours un qui par bravade va aller jusqu’à les estimer à un million. »

Étrange oubli puisque la France compte près… de 6 millions d’ouvriers. Leur nombre, certes, a fortement baissé. Michel Simon, professeur émérite à l’université des sciences et technologies de Lille (Nord), rappelle que 80 % des salariés français étaient des ouvriers en 1900. Ils représentent encore, malgré tout, près d’un quart de la population active. Et pourtant, insiste Michel Simon, ces ouvriers ont disparu autant de l’imaginaire collectif que du vocabulaire patronal : « Les directions de ressources humaines emploient des mots comme opérateur ou collaborateur et les manifestants de Renault deviennent tout d’un coup des employés. »

« Travailleurs, ouvriers (…) Ce ne sont pas des gros mots »

Cette invisibilité du monde ouvrier s’est même retrouvée dans le discours politique qui semble un temps avoir été victime d’amnésie, sans doute guidé par des raisons stratégiques. « Travailleurs, ouvriers (…) Ce ne sont pas des gros mots », avait cru bon d’insister en 2002 l’ancien premier ministre socialiste Pierre Mauroy à l’attention de Lionel Jospin, alors candidat à l’élection présidentielle, pour lui recommander de ne pas les oublier dans ses discours. Et d’ajouter que « la classe ouvrière existe toujours »…

Fille d’un mineur lorrain et députée PS de Moselle, Aurélie Filippetti, auteur des Derniers Jours de la classe ouvrière, reconnaît que la gauche s’est coupée un temps de ce monde. « L’effondrement des pays de l’Est avait jeté le discrédit sur la notion de monde ouvrier, indique-t elle. Plus personne n’osait prononcer le terme pour ne pas renvoyer, même injustement, à l’idéologie du bloc communiste. »

Derrière les mots, ou plutôt derrière l’absence de mots, il y a malgré tout des réalités sociales et culturelles. Même si le nombre d’ouvriers est encore important, d’autres catégories, comme celle des employés, d’autres secteurs d’activité, comme les services, ont progressé de manière très importante, donnant peut-être parfois l’impression que les ouvriers n’avaient plus leur place dans l’économie. « Dans l’imaginaire de la société française, les usines sont vouées à la fermeture, synonymes des pays du tiers-monde, estime Nicolas Hatzfeld. C’est comme si l’on anticipait que la France peut vivre sans industrie. Or l’on assimile les ouvriers uniquement au monde des usines et de l’industrie, alors qu’ils sont bien plus nombreux à travailler ailleurs. »

« Etre ouvrier, cela implique aussi des valeurs « 

Julia, 44 ans, est depuis vingt ans dans l’agroalimentaire en Bretagne. « Parfois, lorsque je leur décris mon atelier, j’ai l’impression que les gens n’imaginaient pas que le travail à la chaîne existe ailleurs que chez les constructeurs automobiles, dit-elle avec ironie. Comme si seuls ceux qui sont employés dans la sidérurgie ou dans la construction automobile peuvent porter le nom d’ouvrier. »

Romuald, lui, à 22 ans, n’a fait que de l’intérim en usine dans l’Aube. À un poste de maintenance industrielle. Chercheur d’emploi, il dit préférer utiliser le mot de salarié lorsqu’il évoque son travail devant des personnes qu’il ne connaît pas. « Pour moi, être ouvrier, cela impliquait aussi des valeurs de respect et de solidarité. De fierté aussi. Ces valeurs ont un peu disparu dans le monde du travail et c’est pour cela que je suis venu à la Jeunesse ouvrière chrétienne. Parce qu’elles y existent encore… »

Selon Maxime Parodi, du Centre de recherches en économie de Sciences-Po (OFCE), le bouleversement des conditions de travail a, de fait, entraîné l’explosion de ce qu’on appelait la classe ouvrière . « Dans les années 1950 et 1960, le travail ouvrier était encore marqué par des tâches similaires et par peu d’individualité, indique-t-il. Il a évolué vers plus d’initiative et, par là même, une individualisation des rôles. Les ouvriers ont commencé à estimer qu’ils pouvaient améliorer leur condition par eux-mêmes et moins grâce au collectif. »

À défaut de classe ouvrière, les ouvriers sont donc toujours là

D’autres facteurs ont favorisé la désagrégation de ce sentiment de « masse ouvrière », capable de peser dans le combat revendicatif. Il y a eu l’implosion de secteurs symboliques : les mines, le textile, la métallurgie… « La massification de la scolarité et l’arrivée de nombreux titulaires du bac professionnel dans les ateliers ont également contribué à dévaloriser ceux qui avaient appris par l’expérience, souligne Michel Simon. Cela a rendu plus difficile la transmission de la culture syndicale que l’on acquérait en même temps que les gestes du métier. » Selon le chercheur, le sentiment d’appartenance à une « classe ouvrière » s’est donc effondré il y a moins de dix ans.

Un sentiment qui était cependant « ambivalent », selon Aurélie Filippetti. « Cela signifiait qu’on appartenait au prolétariat mais qu’on était en même temps fier du travail réalisé avec ses mains », dit-elle. De ce point de vue, rien n’a totalement changé. « La fierté de notre travail est peut-être affaiblie, explique Bruno Lemerle, délégué CGT chez PSA Peugeot Citroën à Sochaux, mais je continue à la ressentir tous les jours et pas seulement lors des luttes syndicales. »

Ces luttes, Christian Carouge, 58 ans, retoucheur tôlier également chez PSA, les considère plus que jamais d’actualité. « Il y a encore une classe ouvrière, dit-il. Les tentatives de faire disparaître la solidarité et le sentiment de collectivité ont échoué. Même si l’on a cassé l’image de l’ouvrier, même s’il a disparu de la télévision ou de la littérature, les choses commencent à changer. Pendant un moment, on ne voyait plus de jeunes venir ou repartir de l’usine en tenue de travail. Cela revient. »

À défaut de classe ouvrière, les ouvriers sont donc toujours là, et sans doute pour longtemps, estiment nombre d’économistes. Mais leurs conditions de travail, leurs difficultés, leurs revendications ont gagné d’autres formes de salariat. « Je me sens liée à eux, dit ainsi Maria, hôtesse de caisse dans un hypermarché et déléguée CFDT. Nous aussi, nous avons l’impression de travailler à la chaîne, avec des gestes répétitifs, avec un rendement à l’heure imposé par la direction. Et puis, les caissières, ce sont souvent des filles ou des sœurs d’ouvriers… »

MICHEL WAINTROP

12 décembre 2008 . La Croix


Entre les riches et les pauvres, les classes moyennes

Par Louis Chauvel, sociologue, observatoire sociologique du changement, CNRS
L’approche comparative retenue dans les contributions précédentes présente l’intérêt, en
définitive peu fréquent, de confronter riches (Pinçon et Charlot) et pauvres (Thomas), et de compléter le point de vue par un panorama sur la répartition globale du revenu (Lollivier). Lachose n’est pas banale : les organismes officiels ayant en charge la gestion des problèmes sociaux auraient plutôt tendance à s’intéresser aux seuls pauvres, et les recherches académiques, en économie sociale notamment, se livrent plus fréquemment à une analyse des indicateurs d’inégalité globale, sans nécessairement s’intéresser aux expériences vécues par les individus situés à la cime ou dans l’abîme des courbes de répartition du revenu.L’approche que nous avons ici permet en revanche de comparer et de renvoyer dos à dos deux expériences limites : celles des extrêmes, de l’opulence et des difficultés.Néanmoins, dans ce choix de présentation, on notera la mise à l’écart d’un troisième groupe,d’un tiers ici exclu, c’est-à-dire, quel que soit le terme que l’on veut utiliser, des classes ou des catégories moyennes : un groupe moyen ou intermédiaire (de nombreux guillemets seraient ici de rigueur). On remarquera également que, d’emblée, la discussion s’est polarisée sur des différences quantitatives entre ceux qui ont plus et ceux qui ont moins et a plutôt mis à l’écart d’autres modes de représentation de l’architecture sociale, à savoir des approches plus catégoriques, ou, pour utiliser une vieille terminologie, des approches en termes de classes sociales.
J’y reviendrai, après avoir souligné trois éléments importants que les analyses présentées ici ont apporté à la réflexion. D’abord, le fait qu’il est devenu impossible de comprendre les positions sociales en ne faisant appel qu’à une dimension ; la question sociale est devenue profondément multidimensionnelle. Ensuite, le fait que l’on ne peut plus rien comprendre avec une simple observation statique des conditions, et qu’il existe une dynamique, une trajectoire et une carrière, tant au sein des grandes fortunes, qui exigent la longue mobilisation de générations et de lignées complexes, qu’au sein de la pauvreté, où la pauvreté transitoire et passagère est moins problématique que celle qui semble se structurer actuellement, avec la formation d’une « sous classe » (underclass), qui n’est pas sans rappeler le Lumpen proletariat d’hier, que le plein emploi avait peu à peu intégré à la société salariale « normale ». Enfin, le fait qu’entre riches et pauvres, aux deux extrémités de l’échelle sociale, les situations sont totalement dissymétriques : la richesse n’est pas le contraire de la pauvreté. Enfin, que Pauvreté et richesse, des problèmes multidimensionnels
La question de la multidimensionnalité pose de plus en plus un problème de fond, difficile à
gérer, dans la recherche sociologique : le constat que pauvreté, comme richesse, correspond à des cumuls de situations. L’observation du seul revenu ne permet pas de repérer des catégories fragilisées, cumulant des handicaps nombreux, handicaps que le revenu ne permet pas nécessairement de pallier. Le revenu à lui seul ne suffit pas non plus à définir la puissance sociale de certains individus ou familles dans l’organisation sociale. Le questionnaire « Etes vous une ou un bourgeois ? » de Pinçon et Charlot correspond à une multitude de critères,assez spécifiques, en mesure de juger de ressources sociales qui ne peuvent à la limite pas s’acheter. Le revenu, à lui seul (non plus que le patrimoine, à lui seul, non plus que tout autre critère, à lui seul), ne permet pas de repérer ou de définir de façon univoque les conditions d’existence de groupes typiques. Il est donc nécessaire, pour tout chercheur comme pour tout gestionnaire de populations spécifiques, de se fonder sur la position des individus non plus sur une échelle unique mais dans un espace aux dimensions multiples. La position sociale ne se définit pas sur un simple critère, mais par le croisement d’une multitude de ressource et de handicaps cumulés. Il ne fait pas de doute que pour le gestionnaire, qui aime cibler des populations par un critère précis permettant de repérer des frontières sociales certaines entre un groupe spécifique qui l’intéresse et les autres, c’est là une très mauvaise nouvelle : la résolution des problèmes sociaux ne se contentera pas de frappes chirurgicales sur des populations circonscrites. La population cible est une groupe plus flou aux frontières plus poreuses que ce que l’on a cru ; pire, la cible est mouvante.
Pauvreté et richesse, de la statique à la dynamique
En effet, le problème posé par la multidimensionnalité a son pendant dès que la question du temps est intégrée à la démarche. Pinçon et Charlot nous montrent que le propre des grandes familles est de se perpétuer dans une certaine forme d’immobilité séculaire de génération en génération. Il ne faut pas insister sur les mots « immobilité » mais sur « séculaire » et « génération » : la richesse et la grandeur des familles se conquiert dans la dynamique d’un temps infiniment long. De la même façon, la pauvreté n’est pas le problème d’une chute de quelques mois à un niveau de revenu vu comme indigent ; la difficulté est celle de sa structuration diachronique en un état susceptible de se transmettre de parents en enfants.Autour de 1985, lorsque l’on découvrait progressivement les problèmes de la « nouvelle pauvreté », le plein emploi n’était aboli que depuis dix ans, et les ravages de la nouvelle ère ne pouvaient encore être évalués ; en 2000, un quart de siècle après l’émergence du chômage de masse, nous allons commencer à observer la création de lignées de désaffiliés. En définitive, la richesse et la pauvreté individuelle se jugent à une carrière, une trajectoire et une dynamique plutôt qu’à un état transitoire ; les riches, comme les pauvres, ne peuvent se concevoir que comme des groupes inscrits dans des carrières familiales intergénérationnelles,en mesure de dépasser l’horizon des périodes de l’histoire sociale.
Pauvreté et richesse en dissymétrie
Jusqu’ici, nous avons vu la richesse et la pauvreté comme des états contraires, mais
susceptibles d’être jugés selon la même aune : les manques des uns étant les excès des autres.
C’est un peu ce que nous avons vu pour les deux premiers points. En définitive, beaucoup les voient comme occupant des positions opposées mais symétriques dans l’échiquier sociales. Il ne faut pourtant pas se méprendre : les conditions des uns et des autres sont bien au contraire totalement dissymétriques. On le conçoit aisément en comprenant que s’il est possible de produire le nom et l’identité des « 200 familles », comme naguère, ou des « 500 fortunes professionnelles » comme dans la presse hebdomadaire d’aujourd’hui, personne ne recherche l’identité des « 200 pauvres ». Le RMI permet certes de connaître l’identité d’un million de pauvres, mais ce n’est pas à titre personnel, contrairement à Mme Bettencourt ou Mr Owen-Jones (resp. principale actionnaire et PDG de l’Oréal, ici à titre d’exemples). Personne ne s’intéresse au titulaire du RMI de l’année. On notera aussi la très forte dissymétrie entre le questionnaire de Pinçon et Charlot (« Etes-vous un(e) bourgeois(e) ? ») et celui qui correspondrait à « êtes vous un ou une pauvre ? ».Les critères qui permettent de définir la richesse, l’appartenance à la haute société sont
extrêmement variés mais ne sont pas les mêmes que ceux qui permettent d’appréhender la pauvreté. On ne va guère s’intéresser à l’état de santé des riches ou des super-riches, en termes de privation de capacités fonctionnelles ou de difficulté à effectuer seul un ensemble d’action ; la richesse, ce n’est pas disposer de facultés physiques plus qu’olympiques. Il ne fait pas de doute que, même en chaise roulante, un riche reste riche, alors que l’incapacité àf aire soi-même son ménage ou ses courses est privatif de ressources pour qui dispose de moyens marchands (ou de ressources sociales) insuffisant(e)s pour acheter (se voir mettre à disposition) le travail d’autrui. Pour ce qui est de l’accès du riche aux services de santé, la question pertinente sera la disponibilité d’un encadrement médical à plein temps, la possibilité d’accéder à l’Hôpital Américain ou au Val-de-Grâce, le cas échéant, etc. Pour le pauvre,l’accès à un dispensaire et la régularité des visites médicales seront des variables plus pertinentes.
Pour ce qui est des pauvres on va s’intéresser à tout un ensemble de situations qu’il ne
viendrait pas à l’idée pour repérer les riches, et réciproquement. Le fait qu’une rue de Paris ou d’ailleurs porte le nom d’un membre de la famille n’a pas de question proche ou ne serait-ce qu’homologue chez les pauvres. Ce constat n’est pas neutre : même si, en partie, les riches et les pauvres sont susceptibles d’être opposés sur une échelle, quelque chose d’autre les distingue néanmoins…

Il s’agit des premières pages d’un article de Louis CHAUVEL sur les classes moyennes. Vous pouvez trouver sur internet la totalité de l’article

Les classes sociales

Les classes sociales

XAVIER MOLÉNAT

Qu’est-ce que c’est ?
Classes réelles ou classes à faire ?
La France s’est-elle « moyennisée » ?
Peut-on encore parler de classes sociales ?

Qu’est-ce que c’est ?

Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas Karl Marx qui a créé le concept de classe sociale. Lui-même reconnaissait volontiers avoir repris le terme et le schéma de la lutte des classes à ses prédécesseurs. Aux économistes tels que David Ricardo, il emprunte l’idée que les classes sont des ensembles d’individus occupant une position similaire dans le processus de production (qui est toujours, pour Marx, un processus d’exploitation), et définis par la nature de leur revenu (dans le système capitaliste : rente du propriétaire foncier, profit du capitaliste ou salaire du prolétaire). Mais, avec des historiens tels qu’Alexis de Tocqueville ou François Guizot, il leur donne également la dimension politique de groupes en lutte pour le contrôle de la société.

Les classes ne se définissent donc que dans un rapport de classe : « Les individus isolés ne forment une classe que pour autant qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe. » Leur nombre est sujet à fluctuation : parfois deux (comme dans le Manifeste du parti communiste), trois (dans le dernier volume, inachevé, du Capital) ou sept (comme dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte). L’existence d’une classe comme groupe réel, mobilisé (la classe « en soi »), se double nécessairement, chez ses membres, d’une conscience de classe, c’est-à-dire la conscience d’appartenir à cette classe et d’en partager les intérêts (la classe « pour soi »).

Chez Max Weber, la division en classes se fonde aussi sur le processus économique. Mais il est beaucoup plus prudent que Marx : les classes regroupent simplement des individus possédant des chances égales d’acquérir certains biens sur le marché, porteurs des mêmes « chances de vie » (Lebenschancen). Elles n’impliquent aucun sentiment d’appartenance (ce dernier étant propre à la communauté) : les classes sociales sont simplement une manière (d’autres sont possibles) de découper et d’analyser la réalité.

Une autre approche a été entreprise par le sociologue américain Loyd W. Warner. Analysant une ville moyenne des Etats-Unis, il recueille les représentations spontanées qu’ont certains habitants de la structure sociale. Il définit ainsi trois grandes classes et sept sous-classes hiérarchisées, de la lower-lower class (population précaire) à l’upper-upper class (aristocratie sociale). Originale, sa méthode a été vivement critiquée, car « la structure sociale [y] semble réduite à la représentation qu’en ont certains membres de la communauté » (1). En fait, il s’agit plus d’une étude du statut perçu que des divisions en classes.

Classes réelles ou classes à faire ?

L’oeuvre de Pierre Bourdieu constitue une synthèse originale des approches classiques des classes sociales. Il reprend l’idée d’un espace social hiérarchisé, mais, au capital économique comme principe de division, il ajoute le capital culturel (saisi essentiellement par le diplôme). Ainsi, les positions sociales se définissent-elles non seulement par le volume global de capital (toutes espèces confondues), mais aussi par sa structure. Au sein des classes dominantes, possédant un important volume global de capital, les enseignants (riches en capital culturel mais pauvres en capital économique) s’opposent aux patrons de commerce à la structure de capital inversée. Au bas de l’échelle sociale, les ouvriers spécialisés possèdent peu des deux espèces de capitaux.

Bourdieu adresse cependant une critique plus fondamentale à la théorie de Marx. Il lui reproche son réalisme, c’est-à-dire de considérer les classes sociales comme des groupes réellement mobilisés, existant concrètement dans la réalité, que le chercheur n’aurait en quelque sorte plus qu’à nommer. Pour Bourdieu, les classes telles que les construit le chercheur, les classes « théoriques », ne sont pas des classes réelles, mais seulement des classes « probables » : elles agrègent, sur le papier, des agents qui, occupant des positions proches dans l’espace social, sont susceptibles de se rassembler dans la réalité. Mais les classes ne sont pas données : elles sont à construire, par un travail de mobilisation et de construction d’une identité collective (via une représentation politique ou syndicale par exemple), qu’il appartient au sociologue de décrire. Marx a en fait omis d’intégrer, dans sa théorie, l’effet de théorie qu’il a lui-même exercé : en nommant les classes, il a plus qu’aucun autre contribué à les faire exister.

Cette critique avait été précédée de celle de l’historien Edward P. Thompson. Dans la préface à son livre La Fabrication de la classe ouvrière anglaise (2), il critiquait la tendance des marxistes à « voir dans les classes une chose ». Pour lui, la classe est avant tout « un phénomène historique, unifiant des événements disparates et sans lien apparent, tant dans l’objectivité de l’expérience que dans la conscience. […] Je ne conçois la classe ni comme une “structure”, ni même comme une catégorie, mais comme quelque chose qui se passe en fait […] dans les rapports humains ».

L’ensemble de ces réflexions « constructivistes » a inspiré, en France, le travail de Luc Boltanski sur les cadres (3), ainsi que ceux d’Alain Desrosières et Laurent Thévenot sur les catégories socioprofessionnelles (CSP) (4).

La France s’est-elle « moyennisée » ?

L’hypothèse d’une « fin des classes » apparaît en même temps que se développe la société de consommation et, en son sein, une importante classe moyenne. Dès 1959, aux Etats-Unis, Robert Nisbet relève plusieurs phénomènes qui appuient cette hypothèse :

– Au plan politique, diffusion du pouvoir dans l’ensemble de la société et autonomisation des comportements vis-à-vis du groupe social d’appartenance.

– Au plan économique, développement du secteur des services dont les emplois n’entrent pas dans le schéma de classe habituel.

– Au plan social, une certaine harmonisation de la consommation et des niveaux de vie brouille les clivages habituels, vouant la lutte des classes au déclin (5).

En France, Henri Mendras a soutenu, dans les années 80, la thèse de « l’émiettement des classes » (6). Selon lui, entre 1965 et 1984, la société paysanne traditionnelle a disparu en s’ouvrant au confort et à la technique moderne. Les ouvriers, qui représentent une part décroissante de la population active, ont accédé eux aussi au confort bourgeois. Leur activité professionnelle elle-même a évolué vers des tâches qui ne demandent plus d’effort physique important. Dès lors, « s’il n’y a plus de prolétaires, il ne peut plus y avoir de bourgeois ». D’autres facteurs viennent brouiller les schémas ordinaires : travail des femmes, multiplication de nouveaux métiers, diversification des situations familiales. H. Mendras envisage ainsi la société française bâtie autour d’une vaste « constellation centrale », qui engloberait l’ensemble de la population à l’exception d’une « élite » d’un côté, des pauvres et des immigrés de l’autre. Au sein de cette vaste classe moyenne, les frontières entre les différents groupes sont poreuses, et une culture commune apparaît. Par exemple, le barbecue et son rituel campagnard ne sont plus une pratique discriminante : elle s’est diffusée dans tous les milieux, de l’ouvrier au cadre supérieur. Seules les modalités de la pratique varient.

Plus généralement, les vingt dernières années ont vu diminuer, dans la population, le sentiment d’appartenance à une classe donnée. Parallèlement au déclin du marxisme scientifique et politique, d’autres grilles de lectures et d’autres découpages de la société ont surgi, basés sur des critères « ethniques » (clivage Français/immigrés, « beurs »), culturels (homosexualité, religion) ou sociaux (« chômeurs », « exclus », « bobos ») qui ont contribué à délégitimer l’approche en termes de classes.

Peut-on encore parler de classes sociales ?

Certains auteurs s’efforcent aujourd’hui de réhabiliter les classes sociales. Louis Chauvel, dans un article synthétique (7), montre que les tenants de la « fin des classes » s’appuient sur l’exceptionnelle conjoncture économique des trente glorieuses, qui fut effectivement une période de forte réduction des inégalités salariales, avec une croissance annuelle du pouvoir d’achat ouvrier supérieur à 3 %. Mais, selon lui, cette dynamique a été stoppée dès 1975 et, depuis, les écarts stagnent : un cadre gagne aujourd’hui en moyenne 2,5 fois le salaire d’un ouvrier, contre 3,9 fois en 1955, mais le pouvoir d’achat ouvrier ne progresse plus que de 0,6 % l’an… D’autre part, la stagnation des salaires masque les très fortes inégalités de patrimoine, qui tendent à devenir déterminantes. Les écarts dans le domaine vont de 1 à 70, et 20 % de la population n’en possède aucun.

Les styles de consommation continuent d’être très différenciés : alors que les ouvriers se contentent globalement de couvrir les besoins de base, les cadres peuvent acheter le travail des autres sous forme de services (garde à domicile, par exemple). Leurs vacances sont plus fréquentes et plus longues. L’accès aux écoles les plus sélectives est devenu encore plus difficile pour les enfants des catégories populaires : ils représentent 16,2 % des effectifs à la fin des années 90, contre 26,9 % au début des années 80. L’homogamie (fait de se marier au sein du même groupe social), elle non plus, ne faiblit pas.

Chauvel montre aussi que l’identité de classe, certes fragilisée, se maintient. S’il a diminué en trente ans, le sentiment d’appartenance à une classe, mesuré par les sondages, s’est toujours maintenu à un haut niveau, et remonte depuis la fin des années 80. Dans le domaine politique, le « non-vote », ajouté au vote PCF et FN, distingue nettement un vote populaire, « critique, voire radical », d’un vote bourgeois porté vers le Parti socialiste, les centristes ou la droite libérale.

Enfin, paradoxalement, la focalisation sur le « peuple » empêche de voir que, à l’autre bout de l’échelle sociale, un groupe possède tous les attributs d’une classe sociale au sens marxiste : la bourgeoisie. Consciente de ses intérêts et de ses limites, elle cultive, via des lieux réservés (clubs privés, rallyes), un « entre soi » qui met les importuns à l’écart. Rapprochant des personnes exerçant les plus hautes responsabilités du privé et du public, les liens de sociabilité ainsi tissés sont inséparablement des solidarités économiques. Elle se présente ainsi comme la seule classe mobilisée, capable de maîtriser son destin (8). Marx n’est donc peut-être pas tout à fait mort…


NOTES

1  S. Bosc, Stratification et classes sociales, Nathan, 4e éd. 2001.

2  E.P. Thompson, La Fabrication de la classe ouvrière anglaise, EHESS/Gallimard/Seuil, 1988.

3  L. Boltanski, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Minuit, 1982.

4  A. Desrosières et L. Thévenot, Les Catégories socioprofessionnelles, La Découverte, 1988.

5  L. Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, n° 79, octobre 2001.

6  H. Mendras, La Seconde Révolution française, 1965-1984, Folio, rééd. 1994.

7  L. Chauvel, « Le retour des classes sociales », op. cit.

8  M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, rééd. 2003