Soutien

Les paradoxes de l’égalité des chances

L’ouverture continue de l’école secondaire et de l’enseignement supérieur a permis d’accueillir des élèves qui en avaient longtemps été exclus, mais le long mouvement de massification scolaire a déçu. Quand on y regarde de près, le recrutement des élites scolaires ne change guère, la distribution des élèves dans les diverses filières reste déterminée par leurs origines sociales et ceux qui échouent et quittent l’école sans diplôme sont issus des catégories sociales les moins favorisées.

Le niveau scolaire s’est déplacé vers le haut, sans bousculer profondément la structure des inégalités. Cela est d’autant plus choquant que l’égalité des chances apparaît aujourd’hui comme la figure dominante de la justice sociale. En fait, ce sont moins les inégalités entre les divers segments du système scolaire qui nous scandalisent que les obstacles à la mobilité sociale et à l’égalité des chances offertes aux jeunes d’accéder à toutes les positions scolaires et sociales, aussi inégales entre elles soient-elles. Aussi, tout un ensemble de dispositifs, d’institutions, de chartes de bonne conduite, de réglementations, de déclarations politiques venues de droite et de gauche, ainsi que d’appareils statistiques dénoncent les discriminations dont sont victimes les filles, les enfants issus des  » minorités visibles  » et les plus pauvres afin de promouvoir l’égalité des chances devant le travail, le logement, la santé, l’éducation…

A l’école, l’égalité des chances supposerait que la composition sociale des élites scolaires soit le reflet de la société en termes de classes sociales, de sexes, d’origines culturelles. Comme nous sommes loin du compte, il faut soutenir ceux qui ont décidé de construire des dispositifs permettant aux bons élèves des groupes sociaux défavorisés et des minorités d’accéder aux formations d’excellence. Personne n’ignorant que, derrière une rhétorique de l’objectivité républicaine, les concours et les examens aveugles aux différences et aux inégalités sociales sont les moyens les plus sûrs de reproduire ces différences et ces inégalités, il fallait que des politiques volontaires donnent aux moins favorisés les mêmes chances qu’aux autres. On doit donc approuver toutes les initiatives qui, comme celles de Sciences Po Paris, de quelques grandes écoles et de quelques grands lycées parisiens, permettent aux meilleurs élèves des établissements les moins favorisés de prétendre à la reconnaissance de leur mérite. Mais le fait que l’égalité des chances méritocratique soit un principe de justice incontestable ne doit pas nous laisser penser qu’il s’agirait là de la totalité de la justice sociale et que ces politiques ne soient pas, à leur tour, aveugles à bien d’autres inégalités.

Dans les faits, l’égalité des chances méritocratique est dominée par un tropisme élitiste. On fixe plus volontiers le regard et les indignations sur les classes préparatoires aux grandes écoles que sur les lycées professionnels, où la ségrégation n’est pas moins forte quand on examine les origines sociales des élèves. On mesure plus volontiers le taux de filles dans les écoles d’ingénieurs que dans les filières de secrétariat et de techniciens de surface des lycées professionnels. On croit, ou on fait semblant de croire, qu’il suffirait d’ouvrir l’accès aux filières les plus prestigieuses pour changer profondément l’ordre des choses. Or les masses en présence ne sont pas du même ordre en haut et en bas du système scolaire. Le doublement du nombre d’élèves d’origine modeste dans les classes préparatoires serait un exploit, mais il concernerait, au mieux, quelques milliers d’élèves, alors que 150 000 élèves quittent l’école sans le moindre diplôme.

Imaginons que, demain, le mérite des élèves soit vraiment reconnu ; le jeu social n’en serait pas moins cruel. Dans la mesure où les vainqueurs de la compétition scolaire ne devraient leur succès qu’à eux-mêmes et pas à des avantages liés à leur naissance, on ne voit guère ce qu’ils devraient aux autres et rien ne pourrait entraver leur prétention à accaparer les meilleures positions et les meilleurs revenus puisqu’ils pourraient se prévaloir d’un vrai mérite. De ce point de vue, le mérite scolaire ne servirait plus seulement à  » blanchir  » les inégalités de naissance puisque ce sont généralement les plus favorisés qui en bénéficient, mais il  » blanchirait  » plus encore les inégalités issues de la compétition scolaire dès lors qu’elle serait perçue comme plus juste.

Autrement dit, rien ne permet de penser que les élites sélectionnées de manière plus équitables seraient plus généreuses et plus solidaires. En revanche, il est certain que les vaincus de la compétition méritocratique seront de plus en plus conduits à ne s’en prendre qu’à eux-mêmes puisqu’ils auront simplement manifesté leur absence de mérite en ayant eu la même chance que les autres de réussir. Non seulement on pourra blâmer les victimes, mais celles-ci seront invitées à se blâmer elles-mêmes. Ce qu’elles ne feront certainement pas de bon gré, comme l’indiquent déjà les conduites de décrochage scolaire, d’absentéisme et, parfois, de violence chez les élèves se sachant condamnés à perdre la partie.

Plus nous sommes convaincus que les politiques scolaires sont capables de reconnaître le mérite des individus, plus nous pensons qu’il est juste que les diplômes déterminent encore davantage la vie professionnelle des individus et plus s’accroît l’emprise des diplômes sur la société. Mais dans ce cas, l’égalité des chances peut se retourner contre elle-même. Les familles et les élèves acceptant que tout le destin des individus se joue à l’école, ils développent des conduites compétitives et instrumentales (choix judicieux des établissements et des filières…) afin de creuser les petites différences scolaires qui font les grandes différences sociales.

Comment imaginer que les catégories sociales qui ont aujourd’hui le quasi-monopole de l’accès aux filières d’élite aient la courtoisie de laisser la place aux challengers sans se défendre en renforçant la sélectivité scolaire ? Ce scénario n’est pas une fiction : plus l’emprise des diplômes sur l’accès à l’emploi est forte, plus les inégalités scolaires sont élevées et plus la reproduction sociale est importante, plus les enfants ont de grandes chances d’occuper les mêmes positions que celles de leurs parents.

La confiance dans la méritocratie scolaire et l’emprise des diplômes qui en découle expliquent, pour une part, le paradoxe de l’école française : alors que, comparée aux pays équivalents, la France est un pays plutôt égalitaire, les inégalités scolaires y sont plus fortes qu’elles ne devraient l’être. Comment pourrait-il en être autrement quand on croit que les hiérarchies scolaires sont justes et qu’il est donc juste qu’elles déterminent les hiérarchies sociales ?

Nous pourrions aussi nous demander s’il est véritablement souhaitable que l’école ait une quasi-exclusivité de la définition du mérite des individus. Il existe bien des formes de mérite, de compétences et de qualités que l’école ignore ou méprise. Or personne ne pourrait nier que les individus n’ayant guère eu de mérite scolaire occupent des emplois dont notre société ne pourrait se passer. Quitte à croire au mérite, dont la définition est toujours des plus flottantes, il n’est certainement pas juste de croire que l’école doit en avoir le monopole et sans doute serait-il plus juste de diversifier les systèmes de formation capables de faire émerger des formes de mérite que l’école ignore. C’est en multipliant la nature des épreuves, y compris non scolaires, que les individus auraient plus de chances de faire valoir leurs mérites.

Toutefois, l’égalité des chances est un principe de justice incontestable parce qu’il est juste que les sociétés démocratiques permettent à tous les individus de prétendre occuper toutes les positions sociales. Mais rien ne prouve que la justice faite aux individus se transforme naturellement en justice pour la société. Au contraire, même. Imaginons que, demain, 10 % des élèves parmi les plus méritants des quartiers les plus défavorisés quittent leur école pour des filières d’excellence : ce qui sera bon pour eux sera catastrophique pour leur quartier alors privé de ses éléments les plus actifs, les plus  » intelligents  » et les plus ouverts. Dans ce cas, le quartier défavorisé sera progressivement appauvri et ghettoïsé.

Ce scénario n’est pas une fiction, si l’on en croit certains sociologues américains qui ont montré que les politiques de discrimination positive menées aux Etats-Unis ont réussi à créer une classe moyenne noire quittant le ghetto noir pour des middle classsuburbs noires. Ce qui est bien, mais ce qui a eu pour effet de dégrader très profondément la situation des ghettos noirs, de plus en plus noirs, de plus en plus pauvres et de plus en plus criminalisés.

A l’opposé de ce qui a été souvent dit après les révoltes des banlieues françaises, si l’égalité des chances est une justice faite aux individus stigmatisés et discriminés, elle n’est pas une justice faite à la communauté ou à la classe dont viennent ces individus méritants. Le problème est exactement le même pour ce qui est du desserrement de la carte scolaire : il est juste que des élèves puissent quitter des établissements réputés faibles, mais on ne peut ignorer que leur fuite dégrade profondément les conditions de travail et d’éducation des établissements qu’ils abandonnent. Pire encore, on pourra toujours reprocher à ceux qui restent dans ces quartiers et ces établissements de n’avoir pas eu assez de mérite et de vertu pour s’en échapper.

De ce point de vue, il n’y a d’ailleurs pas de contradiction dans la politique d’un gouvernement qui, d’un côté, lutte contre les discriminations et promeut l’égalité des chances d’accès à l’élite, et, d’un autre côté, stigmatise comme des classes dangereuses les jeunes des quartiers qui n’ont pas su saisir leur chance. Il est même possible que les deux politiques soient logiquement articulées : internats d’excellence pour les uns, police pour les autres.

Il reste que si l’égalité des chances est un modèle incontestablement juste, la promotion du mérite individuel est indifférente aux inégalités sociales elles-mêmes. Elle ne met pas en cause le fait que les plus méritants occuperont les meilleures positions et les autres, les plus mauvaises. Peut-être est-il temps de rappeler avec force qu’il existe un autre modèle de justice visant moins l’égalité des chances que l’égalisation des conditions.

On peut sans doute promettre aux enfants d’ouvriers qu’ils ont le droit d’échapper à leur sort, mais on pourrait aussi améliorer la condition des ouvriers afin que ceux qui seront un jour ouvriers ne soient pas  » punis  » de n’avoir pas saisi leur chance. Et comme les opportunités de mobilité ascendante sont fatalement plus rares que les concurrents à la mobilité, comme l’égalité des chances exige sa part de vaincus, la justice sociale passe d’abord par la réduction des inégalités entre les revenus, les conditions de vie et les conditions d’éducation. Ajoutons que plus une société est relativement égalitaire, moins l’égalité des chances y est une chimère : plus il est facile de monter puisque les distances sociales sont faibles, moins il est tragique de descendre puisque, là aussi, les distances sociales y sont plus faibles. Autrement dit, l’égalité sociale devrait avoir la priorité sur l’égalité des chances.

FRANÇOIS DUBET01/03/2010HORS-SÉRIE PRATIQUE N°043

ENTRETIEN François Dubet : « Notre modèle social est devenu illisible » Extraits

Vous dites que le régime des inégalités a changé. Qu’entendez-vous par là ?

Les explications généralement avancées à ces ressentiments mettent en avant l’explosion des inégalités. Les ressentiments exprimés constitueraient, tout d’abord, une réaction à cette dernière. Bien sûr, les inégalités se sont beaucoup accrues dans certains pays ; dans d’autres, comme la France, cela a moins été le cas. Les très riches se sont renforcés, mais ils restent une minorité. Mon hypothèse est que l’expérience des inégalités a changé de nature. En effet, pendant très longtemps, sous l’Ancien Régime, le système des inégalités était plutôt un ordre de castes, comme dans l’Inde actuelle où les individus sont assignés à leur catégorie sociale sans pouvoir en sortir. Puis, les sociétés industrielles ont longtemps constitué un régime d’inégalités de classes : les classes sociales ont enchâssé les inégalités de telle sorte que les individus se sentaient d’abord victimes d’une sorte de destin collectif, pris dans un « nous » de classe. Surtout, les inégalités de classes ont engendré un mode d’expression politique très particulier opposant la gauche à la droite, les travailleurs aux bourgeois, etc.

Mon hypothèse est que les mutations du capitalisme, d’un côté, et les transformations des parcours individuels, de l’autre, font que les inégalités se sont à la fois multipliées et individualisées. Il existe toujours des classes dirigeantes, mais l’expérience des inégalités, elle, est devenue beaucoup plus singulière, puisque les individus peuvent dire : « Je suis inégal, je suis méprisé “en tant que” :  en tant que femme ; en tant que minoritaire ; en  tant que personne vivant dans tel territoire ; en tant que non-diplômé ; en tant que jeune… »

Avec le déclin du régime des classes sociales, nous avons progressivement abandonné un idéal de justice sociale que l’on pouvait appeler le socialisme : la réduction progressive des inégalités entre les positions sociales, entre les classes. Aujourd’hui, la figure de l’injustice est plutôt celle des discriminations. Je suis « inégal » parce que je suis discriminé en tant qu’individu – en tant que femme, jeune, vieux, etc. L’horizon de justice n’est plus le socialisme, mais l’égalité des chances. Or, ce régime d’inégalités multiples et individualisées n’a pas d’expression politique, ni de prise en charge par les syndicats.

Dès lors, dans ce vide, explosent les ressentiments, les haines, les malaises, les dénonciations. Ce que l’on appelle les populismes essaient de donner une expression à ces émotions inégalitaires. Les électeurs de Trump se sentent moins exploités qu’humiliés. Ceux qui ont voté pour le Brexit se sentent moins exploités qu’ignorés. On a changé d’imaginaire social ainsi que de répertoire d’interprétation des inégalités. Chacun veut être reconnu et traité dans sa singularité. Une revendication qui est parfaitement légitime mais très difficile à satisfaire, puisque la reconnaissance des uns appelle parfois la non-reconnaissance des autres.

Assiste-t-on du coup à la lutte de tous contre tous, à une nouvelle conception de la justice ?

Non, ce n’est pas forcément la guerre de tous contre tous. Mais les individus qui sont victimes d’une injustice vont à la fois dénoncer les riches, les élites, et ceux qui sont en dessous d’eux. Ils se sentent déclassés et ignorés. Les électeurs du Rassemblement national dénoncent à la fois les riches et ceux qui « ne méritent pas » qu’on s’occupe d’eux : les « faux chômeurs », les « faux pauvres », ceux qui « abusent » des aides sociales, les immigrés… On vit un moment où les sentiments d’inégalités n’ont pas trouvé d’expression politique capable de les transformer en vision de l’avenir et en revendications politiques.

Si on se projette sur la façon dont cette perception des inégalités par tout un chacun fait son chemin, comment voyez-vous l’avenir à moyen terme ?

Depuis une trentaine d’années, nous avons construit des politiques sociales de plus en plus fractionnées, de plus en plus singulières et particulières, et cette évolution a complètement fait éclater le sentiment de solidarité. La France est un pays dans lequel les prélèvements sociaux et la redistribution sont extrêmement élevés, ce qui a permis d’éviter que les inégalités explosent autant qu’ailleurs. Mais en même temps, ce système est devenu complètement illisible. Plus personne ne perçoit le contrat social qui sous-tend ces politiques, et il y a une véritable crise de confiance. Ceux qui payent disent « je paye pour rien » et ceux qui reçoivent disent « je ne reçois rien ». Et dans les deux cas, c’est faux. Il faudrait être capable, et c’est peut-être un enjeu pour la gauche, de reconstruire l’idée de contrat social, c’est-à-dire de repréciser ce que l’on doit à la société et ce qu’elle nous doit. Cette idée était forte au lendemain de la Libération, alors qu’aujourd’hui, ce maillage de politiques et de dispositifs a pour effet que plus personne ne se sent solidaire et redevable, et que tout le monde se sent abandonné.PROPOS RECUEILLIS PAR CATHERINE ANDRÉ

29/08/2019 ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°393

La déforestation au Brésil, une stratégie économique perdante ?

La déforestation en Amazonie aurait augmenté de 278 % en un an, apprenait-on en juillet dernier. Quelques semaines plus tard, en amont du G7, un bras de fer opposait le président brésilien Jair Bolsonaro à Emmanuel Macron à propos des incendies sévissant en Amazonie, puis le hashtag #PrayForAmazonia envahissait Twitter.

Le 3 septembre, nouveau rebondissement : le président brésilien annonçait qu’il ne participerait pas au sommet régional sur l’Amazonie, prévu quelques jours plus tard en Colombie, pour des raisons médicales.

L’attention médiatique que suscite actuellement la déforestation offre l’occasion de réfléchir à la pertinence de la stratégie de développement défendue par le gouvernement actuel au Brésil. Car au-delà des considérations environnementales, le choix de mettre en avant l’agriculture interroge aussi, à long terme, en matière de croissance économique.

La question de la « transition forestière »

Entre 2005 et 2013, la déforestation au Brésil a reculé de 70 %. Il n’était alors pas absurde de penser que le pays allait tôt ou tard entamer une phase de reforestation, et que l’enjeu était que celle-ci arrive le plus tôt possible.

Certains travaux suggèrent en effet, sur la base d’observations empiriques, qu’il y aurait une relation « systématique » entre le niveau de développement d’un pays et la déforestation. À un certain stade de développement, de sécurité alimentaire et de dynamisme économique dans les secteurs non agricoles, la conversion des forêts en terres cultivables est supposée ralentir, puis prendre fin. C’est ce que la littérature en géographie a appelé la transition forestière, et qui fut observé en France, aux États-Unis, ou plus récemment en Chine, en Inde ou au Vietnam.

En économie de l’environnement et de la croissance, une large littérature portant sur la courbe environnementale de Kuznets a également cherché à tester une relation similaire, avec plus ou moins de succès. L’idée est la suivante : le niveau de dégradation environnementale par unité de PIB augmente jusqu’à un certain seuil de revenu par tête, puis diminue durablement.

Si ces liens entre croissance économique, ressources naturelles et environnement demeurent, le relatif optimisme d’il y a quelques années quant à la reforestation au Brésil semble aujourd’hui remis en cause.

Un choix au nom du développement économique

Le président brésilien a fondé une partie de sa stratégie de développement économique sur l’exploitation des ressources naturelles nationales – les forêts, la terre, les mines, etc. Dans nombre de pays, ces ressources fournissent une rente à laquelle certains gouvernements refusent de renoncer, même au nom de l’environnement.

Cette situation fait écho au débat qui a eu lieu en France en 2015 à propos du forage pour l’exploitation des gaz de schiste ; ou encore, plus récemment, à propos de l’exploitation de la mine de la Montagne d’or en Guyane. Dans ces deux cas, le gouvernement a choisi d’interdire l’exploitation de ressources naturelles (au moins temporairement) face à l’incertitude quant aux dommages environnementaux que peut engendrer leur activité extractive.

Le gouvernement brésilien pourrait tout à fait renoncer à autoriser et encourager l’exploitation des sols en Amazonie, au nom du réchauffement climatique, de la biodiversité, mais aussi des dernières populations indigènes vivant sur place. Mais Jaïr Bolsonaro ne semble pas disposé à aller dans ce sens, et y perçoit plutôt un potentiel énorme de conversion des forêts pour produire du soja ou faire paître du bétail, pour résumer les choses simplement.

Si cette vision peut se justifier par la logique d’équité en matière de développement entre les pays du Nord et ceux du Sud, des interrogations subsistent. Car même en faisant fi de toute considération environnementale ou humaniste, l’histoire suggère que cette stratégie n’est pas une garantie de développement ; du moins, pas nécessairement la meilleure.

Un pari pas assuré

Historiquement, c’est le secteur industriel qui semble garantir les plus grands progrès en matière de croissance économique pour les nations.

Ceci s’explique principalement par un fort taux de progrès technique, un taux d’absorption élévé de la population active (y compris pour les travailleurs peu qualifiés), des économies d’échelle et un accès au marché international. C’est la révolution industrielle qui a permis la croissance soutenue de la productivité et des revenus en Grande-Bretagne, puis dans les pays qui ont suivi. C’est aussi l’industrialisation qui a rendu possible les « miracles » de croissance asiatiques et la convergence des niveaux de vie entre des pays comme le Japon et ceux de l’Ouest.

À l’heure de l’avènement annoncé de l’intelligence artificielle, il ne s’agit pas de reproduire à l’identique l’industrialisation telle qu’elle a existé ailleurs, et encore moins de la considérer comme l’unique voie possible vers le développement. Mais la ligne défendue par Jaïr Bolsonaro ne résiste pas à une question : poursuivre l’expansion de secteurs non agricoles perçus comme à fort potentiel (par exemple les services échangeables) ne pourrait-il pas générer plus de croissance à long terme ?

Il n’est pas garanti qu’une spécialisation trop importante dans le secteur agricole, par exemple pour répondre à la demande mondiale de soja, offre à un pays les mêmes perspectives de progrès à long terme. Même s’il présente l’avantage de l’accès au marché international, ce modèle pourrait s’avérer fragile. Au-delà des questions cruciales de taux de croissance de la productivité et de taux d’emploi, des chocs de demande – comme un changement dans les préférences des consommateurs en faveur de l’environnement, ou encore un apaisement dans la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, pourraient compromettre cette stratégie même à court terme.

Il faut aussi ajouter que la conversion de la forêt amazonienne en terres cultivables pourrait à terme bouleverser le cycle hydrologique et réduire les précipitations, ce qui impacterait en retour les rendements agricoles. Certaines régions pourraient alors perdre leur avantage comparatif dans la production agricole.

Soulignons enfin que la part de l’agriculture dans le PIB brésilien est passée de 18 à 4 % entre 1960 et 2018, et que le taux d’emploi dans ce secteur a diminué de plus de 50 % depuis 1991.

Ces chiffres sont le signe d’une transformation structurelle de l’économie brésilienne, de l’agriculture vers l’industrie et les services. C’est le modèle de croissance, et donc de développement, qui a permis de faire reculer la pauvreté et d’augmenter les niveaux de vie dans la plupart des pays où il a eu lieu. Même à considérer que le réchauffement climatique et la disparition de la biodiversité ne seraient que le problème des pays riches, quel sens cela a-t-il de vouloir rediriger, au moins dans les paroles, l’effort productif vers l’agriculture ?

Une vision en décalage avec son temps

Cette orientation pourrait aussi faire perdre au Brésil des partenariats économiques majeurs. L’Allemagne et la Norvège ont par exemple bloqué l’équivalent de 65 millions d’euros d’aide destinée à la lutte contre la déforestation ; à terme, c’est l’économie brésilienne tout entière qui pourrait souffrir de cette mauvaise image au niveau mondial.

Il faut bien entendu rester très prudent quant à la réelle mise en œuvre et au succès de ces politiques publiques, mais signalons que d’autres pays en développement envoient des signaux totalement différents sur la question environnementale. L’Afrique du Sud met en place un marché carbone, l’Éthiopie annonce planter 4 milliards d’arbres et le Costa Rica a depuis plusieurs années développé un tourisme écologique. Si l’on se fie aux déclarations de son dirigeant, le Brésil quant à lui ne marquera sans doute pas les esprits par ses choix de politiques publiques novatrices et en phase avec leur temps, celui de l’urgence climatique. Et ce sans pour autant que cela lui garantisse les meilleures performances de croissance à très long terme.

http://theconversation.com/la-deforestation-au-bresil-une-strategie-economique-perdante-122897

11 septembre 2019, Julien Wolfersberger

Maître de conférences en économie, Agro ParisTech – Université Paris-Saclay

L’Allemagne a révisé ses prévisions de croissance à la baisse. Le moteur économique de la zone euro est en train de caler ?

Oui, on peut dire ça. C’est la deuxième fois en moins de deux mois que le gouvernement allemand abaisse sa prévision : Berlin n’espère plus qu’un petit 0,8 % de croissance en 2019. Alors qu’on attend presque deux fois plus de croissance en France. On en avait perdu l’habitude : chaque année ou presque depuis presque quinze ans, l’Allemagne nous coiffait au poteau.

Mais voilà, le moteur allemand s’est enrayé brusquement et le pays a échappé de justesse à la récession en fin d’année dernière.

Que s’est-il passé ?

« Rien n’indique que la lame de fond populiste menée par Trump s’estompera »

Eh bien l’industrie automobile allemande, qui représente à elle seule 14 % du PIB, continue de payer les conséquences du dieselgate. A l’automne dernier, Volkswagen ou BMW ont eu du mal à faire homologuer certains de leurs modèles aux nouvelles normes européennes, plus strictes, qui encadrent les émissions des véhicules neufs. Au point d’interrompre temporairement leur production.

Surtout, à force d’avoir tout misé sur le diesel, les constructeurs allemands sont incapables pour l’instant de répondre à la demande croissante des consommateurs pour les véhicules électriques, même s’ils investissent massivement pour rattraper leur retard.

C’est une mauvaise passe temporaire pour l’Allemagne ?

Non, c’est plus sérieux que ça. L’économie allemande est toute entière tournée vers les exportations, qui représentent quasiment la moitié de la richesse nationale produite chaque année. Ce modèle de croissance est menacé par deux grands dangers.

Le premier, c’est le ralentissement brutal de la croissance en Chine. Depuis vingt ans, l’empire du Milieu achetait à tour de bras des biens d’équipement et les voitures de luxe allemands. Cet âge d’or semble bel et bien révolu.

L’autre péril, c’est la politique de l’America First de Donald Trump. Le président américain veut faire baisser le déficit commercial des Etats-Unis avec l’Europe. Dans son viseur, les ventes de berlines allemandes sur le marché américain : Donald Trump menace d’instaurer des droits de douane de 25 % sur ces importations.

Que peut faire le gouvernement allemand pour éviter le mur ?

Changer sa politique économique pour que sa demande intérieure prenne le relais. Par exemple, en investissant massivement dans les infrastructures du pays : les ponts, les routes, les écoles qui sont souvent dans un état inquiétant. Ou en compensant les effets sociaux négatifs des réformes du marché du travail menées il y a quinze ans et qui ont créé des millions de travailleurs pauvres et précarisé les chômeurs.

Ça supposerait que le gouvernement d’Angela Merkel accepte d’augmenter la dépense publique et de s’affranchir des règles constitutionnelles limitant le déficit : pour les Allemands, ce serait briser un véritable tabou.

https://www.alternatives-economiques.fr/panne-de-croissance-de-lallemagne-va-durer/00088678

La hausse des salaires fait débat

Les économistes sont partagés sur l’augmentation des salaires. Pour les uns, elle détruirait l’emploi local, pour d’autres, elle le doperait, voire ferait progresser l’activité.

Que se passe-t-il dans une entreprise lorsque les salaires augmentent sous la pression des salariés ou à la suite d’une décision de l’Etat (hausse du Smic, des cotisations sociales patronales, réduction du temps de travail sans baisse de salaire…) ? Il n’en résultera que des malheurs pour l’emploi, avance la majorité des économistes « traditionnels » (Pierre Cahuc, Francis Kramarz, Thomas Philippon…). Car si l’entreprise répercute cette hausse dans ses prix de vente, elle risque de voir ses clients se détourner d’elle au profit de concurrents, notamment étrangers, ce qui réduira d’autant son activité. Et si, à l’inverse, elle décide de ne pas augmenter ses prix, sa rentabilité diminuera, voire deviendra nulle ou négative, condamnant du même coup sa capacité à se développer ou à innover. Elle peut certes s’efforcer de gagner en productivité pour effacer ce qu’elle a perdu en compétitivité, mais cela implique des suppressions de postes par intensification du travail, robotisation ou abandon des productions les moins rentables. Enfin, l’entreprise peut aussi choisir de délocaliser son activité dans des pays à moindres coûts salariaux, voire être contrainte à la fermeture. Bref, dans tous les cas, moins d’emplois dans le pays d’origine.

Quantité et qualité

Ce n’est pas (toujours) faux : la désindustrialisation de la France au cours des quarante dernières années en porte témoignage. Mais ce n’est pas (toujours) vrai pour autant. Henry Ford, en 1908, a doublé le salaire des ouvriers de l’automobile, tout en divisant par trois le prix de vente des voitures, le tout grâce aux gains de productivité issus du travail à la chaîne. Plus près de nous, en 1968, la forte augmentation du Smig (devenu Smic par la suite) a stimulé l’activité économique et l’emploi, tout comme, aux Etats-Unis en 1992, lorsque l’Etat du New Jersey a augmenté de 19 % le salaire minimum, alors que l’Etat voisin de Virginie le laissait inchangé. L’emploi dans les fast-foods (au personnel le plus souvent payé au salaire minimum) a augmenté au New Jersey, mais pas en Virginie : l’effet « pouvoir d’achat » l’a emporté sur l’effet « coût salarial ».

Certes, aujourd’hui, les gains de productivité sont faibles, voire nuls, dans bon nombre de services. Mais la valorisation boursière croissante de la plupart des sociétés cotées montre que les actionnaires anticipent des résultats néanmoins croissants. Cela tient à une cause essentielle : la bonne santé des entreprises tient désormais plus à leur capacité à innover qu’à leurs gains de productivité. Dit autrement, les gains de qualité sont désormais plus importants que les gains de quantité : cela vaut aussi bien pour l’industrie pharmaceutique ou automobile que pour la distribution, les transports, les logements ou l’alimentation. En outre, l’innovation se traduit le plus souvent en brevets ou en marques qui réduisent – au moins pour un temps – l’intensité de la concurrence et donnent davantage de marges de manœuvre aux entreprises concernées. Cela se traduit par un niveau d’exigence plus élevé de la part des employeurs sur leurs salariés, en matière de compétences, de capacités d’adaptation ou d’autonomie. Autant de dimensions qui justifient que les salariés deviennent davantage partie prenante dans le partage des revenus, au lieu que l’actionnaire dormant s’arroge un résultat largement dû aux efforts des salariés.

Salaire d’équilibre ou salaire d’efficience

Les « économistes traditionnels » ont du mal à intégrer ces raisonnements. Ils en sont restés à l’idée que le marché du travail, en confrontant l’offre de travail (ceux qui recherchent un emploi) et la demande de travail (les employeurs ayant un poste à pourvoir), aboutissait à un « salaire d’équilibre » pour une qualification et une expérience données. Les chercheurs d’emploi qui refusent de travailler pour ce salaire se retrouvent au chômage : ils n’ont qu’à s’en prendre à leurs prétentions excessives.

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Quand le Smic sauve des vies

Pourtant, Adam Smith, dès 1776, avait souligné que cet « équilibre » était biaisé : « Les ouvriers désirent gagner le plus possible, les maîtres donner le moins qu’ils peuvent. […]. [Ceux-ci] pourraient en général vivre un an ou deux sur les fonds qu’ils ont déjà amassés. Beaucoup d’ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail une semaine. […]. Il n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis doit avoir l’avantage dans le débat et imposer forcément à l’autre toutes ses conditions. » Mais les économistes « traditionnels » ignorent savamment l’asymétrie des forces, ou bien tiennent les chômeurs pour des victimes soit d’un salaire minimum fixé au-dessus du niveau d’équilibre, soit de syndicats qui empêchent le marché du travail de fixer « librement » le salaire d’équilibre.

Des économistes contemporains plus futés – George Akerlof et Joseph Stiglitz, tous deux « nobélisés » en 2001 – ont franchi un pas important avec le « salaire d’efficience » : bien payer les salariés est source d’efficacité, parce que, leur patron les traitant correctement, ils sont incités à travailler correctement (Akerlof), et parce qu’ils savent qu’ils perdraient beaucoup en étant licenciés (Stiglitz). Ce qui inverse l’approche habituelle : ce ne sont pas les gains de productivité qui permettent les hausses de salaire, mais les hausses de salaire qui permettent les gains de productivité.

Approche « micro » ou approche « macro »

D’autres économistes (qualifiés de « post­keynésiens ») sont allés encore plus loin, généralisant une analyse développée par John Maynard Keynes lors de la crise des années 1930 : augmenter les salaires est bénéfique pour l’emploi même en période sans crise, car un pouvoir d’achat salarial plus élevé engendre plus de dépenses, donc plus d’activité économique1. Ils insistent sur les effets « macroéconomiques » (sur toute la société) de la hausse des salaires, alors que les « économistes traditionnels » focalisent sur la dimension microéconomique (à l’échelle de l’entreprise). L’Insee et l’OFCE ont récemment renforcé l’approche « macro » en indiquant que, en 2019, la progression du pouvoir d’achat liée aux mesures prises pour répondre à la crise des gilets jaunes en faveur des personnes à bas salaire (augmentation et extension de la « prime d’activité ») aurait pour conséquence une progression de l’activité économique un peu plus forte.

Ceci dit, n’oublions pas que le remède peut parfois devenir poison pour les plus fragiles des entreprises. Dans des activités comme le nettoyage, le gardiennage, les services à la personne, la propreté, l’hôtellerie-restauration, de nombreuses personnes faiblement qualifiées travaillent pour des salaires bruts proches du Smic (de 10 à 12 euros de l’heure) en raison de la forte sensibilité des clients au prix pratiqué. C’est ce qui justifie la « prime d’activité », ce complément social aux revenus d’activité trop faibles. En fin de compte, même si une hausse des salaires, surtout pour les plus faibles d’entre eux, est souhaitable afin de réduire des inégalités insupportables aussi bien entre travail et capital qu’entre les salariés eux-mêmes, sa mise en musique dépend avant tout des comptes de chacune des entreprises concernées. Bref, une potion bénéfique, mais à manier quand même avec précaution.

DENIS CLERC29/04/2019