Soutien

La déforestation au Brésil, une stratégie économique perdante ?

La déforestation en Amazonie aurait augmenté de 278 % en un an, apprenait-on en juillet dernier. Quelques semaines plus tard, en amont du G7, un bras de fer opposait le président brésilien Jair Bolsonaro à Emmanuel Macron à propos des incendies sévissant en Amazonie, puis le hashtag #PrayForAmazonia envahissait Twitter.

Le 3 septembre, nouveau rebondissement : le président brésilien annonçait qu’il ne participerait pas au sommet régional sur l’Amazonie, prévu quelques jours plus tard en Colombie, pour des raisons médicales.

L’attention médiatique que suscite actuellement la déforestation offre l’occasion de réfléchir à la pertinence de la stratégie de développement défendue par le gouvernement actuel au Brésil. Car au-delà des considérations environnementales, le choix de mettre en avant l’agriculture interroge aussi, à long terme, en matière de croissance économique.

La question de la « transition forestière »

Entre 2005 et 2013, la déforestation au Brésil a reculé de 70 %. Il n’était alors pas absurde de penser que le pays allait tôt ou tard entamer une phase de reforestation, et que l’enjeu était que celle-ci arrive le plus tôt possible.

Certains travaux suggèrent en effet, sur la base d’observations empiriques, qu’il y aurait une relation « systématique » entre le niveau de développement d’un pays et la déforestation. À un certain stade de développement, de sécurité alimentaire et de dynamisme économique dans les secteurs non agricoles, la conversion des forêts en terres cultivables est supposée ralentir, puis prendre fin. C’est ce que la littérature en géographie a appelé la transition forestière, et qui fut observé en France, aux États-Unis, ou plus récemment en Chine, en Inde ou au Vietnam.

En économie de l’environnement et de la croissance, une large littérature portant sur la courbe environnementale de Kuznets a également cherché à tester une relation similaire, avec plus ou moins de succès. L’idée est la suivante : le niveau de dégradation environnementale par unité de PIB augmente jusqu’à un certain seuil de revenu par tête, puis diminue durablement.

Si ces liens entre croissance économique, ressources naturelles et environnement demeurent, le relatif optimisme d’il y a quelques années quant à la reforestation au Brésil semble aujourd’hui remis en cause.

Un choix au nom du développement économique

Le président brésilien a fondé une partie de sa stratégie de développement économique sur l’exploitation des ressources naturelles nationales – les forêts, la terre, les mines, etc. Dans nombre de pays, ces ressources fournissent une rente à laquelle certains gouvernements refusent de renoncer, même au nom de l’environnement.

Cette situation fait écho au débat qui a eu lieu en France en 2015 à propos du forage pour l’exploitation des gaz de schiste ; ou encore, plus récemment, à propos de l’exploitation de la mine de la Montagne d’or en Guyane. Dans ces deux cas, le gouvernement a choisi d’interdire l’exploitation de ressources naturelles (au moins temporairement) face à l’incertitude quant aux dommages environnementaux que peut engendrer leur activité extractive.

Le gouvernement brésilien pourrait tout à fait renoncer à autoriser et encourager l’exploitation des sols en Amazonie, au nom du réchauffement climatique, de la biodiversité, mais aussi des dernières populations indigènes vivant sur place. Mais Jaïr Bolsonaro ne semble pas disposé à aller dans ce sens, et y perçoit plutôt un potentiel énorme de conversion des forêts pour produire du soja ou faire paître du bétail, pour résumer les choses simplement.

Si cette vision peut se justifier par la logique d’équité en matière de développement entre les pays du Nord et ceux du Sud, des interrogations subsistent. Car même en faisant fi de toute considération environnementale ou humaniste, l’histoire suggère que cette stratégie n’est pas une garantie de développement ; du moins, pas nécessairement la meilleure.

Un pari pas assuré

Historiquement, c’est le secteur industriel qui semble garantir les plus grands progrès en matière de croissance économique pour les nations.

Ceci s’explique principalement par un fort taux de progrès technique, un taux d’absorption élévé de la population active (y compris pour les travailleurs peu qualifiés), des économies d’échelle et un accès au marché international. C’est la révolution industrielle qui a permis la croissance soutenue de la productivité et des revenus en Grande-Bretagne, puis dans les pays qui ont suivi. C’est aussi l’industrialisation qui a rendu possible les « miracles » de croissance asiatiques et la convergence des niveaux de vie entre des pays comme le Japon et ceux de l’Ouest.

À l’heure de l’avènement annoncé de l’intelligence artificielle, il ne s’agit pas de reproduire à l’identique l’industrialisation telle qu’elle a existé ailleurs, et encore moins de la considérer comme l’unique voie possible vers le développement. Mais la ligne défendue par Jaïr Bolsonaro ne résiste pas à une question : poursuivre l’expansion de secteurs non agricoles perçus comme à fort potentiel (par exemple les services échangeables) ne pourrait-il pas générer plus de croissance à long terme ?

Il n’est pas garanti qu’une spécialisation trop importante dans le secteur agricole, par exemple pour répondre à la demande mondiale de soja, offre à un pays les mêmes perspectives de progrès à long terme. Même s’il présente l’avantage de l’accès au marché international, ce modèle pourrait s’avérer fragile. Au-delà des questions cruciales de taux de croissance de la productivité et de taux d’emploi, des chocs de demande – comme un changement dans les préférences des consommateurs en faveur de l’environnement, ou encore un apaisement dans la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, pourraient compromettre cette stratégie même à court terme.

Il faut aussi ajouter que la conversion de la forêt amazonienne en terres cultivables pourrait à terme bouleverser le cycle hydrologique et réduire les précipitations, ce qui impacterait en retour les rendements agricoles. Certaines régions pourraient alors perdre leur avantage comparatif dans la production agricole.

Soulignons enfin que la part de l’agriculture dans le PIB brésilien est passée de 18 à 4 % entre 1960 et 2018, et que le taux d’emploi dans ce secteur a diminué de plus de 50 % depuis 1991.

Ces chiffres sont le signe d’une transformation structurelle de l’économie brésilienne, de l’agriculture vers l’industrie et les services. C’est le modèle de croissance, et donc de développement, qui a permis de faire reculer la pauvreté et d’augmenter les niveaux de vie dans la plupart des pays où il a eu lieu. Même à considérer que le réchauffement climatique et la disparition de la biodiversité ne seraient que le problème des pays riches, quel sens cela a-t-il de vouloir rediriger, au moins dans les paroles, l’effort productif vers l’agriculture ?

Une vision en décalage avec son temps

Cette orientation pourrait aussi faire perdre au Brésil des partenariats économiques majeurs. L’Allemagne et la Norvège ont par exemple bloqué l’équivalent de 65 millions d’euros d’aide destinée à la lutte contre la déforestation ; à terme, c’est l’économie brésilienne tout entière qui pourrait souffrir de cette mauvaise image au niveau mondial.

Il faut bien entendu rester très prudent quant à la réelle mise en œuvre et au succès de ces politiques publiques, mais signalons que d’autres pays en développement envoient des signaux totalement différents sur la question environnementale. L’Afrique du Sud met en place un marché carbone, l’Éthiopie annonce planter 4 milliards d’arbres et le Costa Rica a depuis plusieurs années développé un tourisme écologique. Si l’on se fie aux déclarations de son dirigeant, le Brésil quant à lui ne marquera sans doute pas les esprits par ses choix de politiques publiques novatrices et en phase avec leur temps, celui de l’urgence climatique. Et ce sans pour autant que cela lui garantisse les meilleures performances de croissance à très long terme.

http://theconversation.com/la-deforestation-au-bresil-une-strategie-economique-perdante-122897

11 septembre 2019, Julien Wolfersberger

Maître de conférences en économie, Agro ParisTech – Université Paris-Saclay

L’Allemagne a révisé ses prévisions de croissance à la baisse. Le moteur économique de la zone euro est en train de caler ?

Oui, on peut dire ça. C’est la deuxième fois en moins de deux mois que le gouvernement allemand abaisse sa prévision : Berlin n’espère plus qu’un petit 0,8 % de croissance en 2019. Alors qu’on attend presque deux fois plus de croissance en France. On en avait perdu l’habitude : chaque année ou presque depuis presque quinze ans, l’Allemagne nous coiffait au poteau.

Mais voilà, le moteur allemand s’est enrayé brusquement et le pays a échappé de justesse à la récession en fin d’année dernière.

Que s’est-il passé ?

« Rien n’indique que la lame de fond populiste menée par Trump s’estompera »

Eh bien l’industrie automobile allemande, qui représente à elle seule 14 % du PIB, continue de payer les conséquences du dieselgate. A l’automne dernier, Volkswagen ou BMW ont eu du mal à faire homologuer certains de leurs modèles aux nouvelles normes européennes, plus strictes, qui encadrent les émissions des véhicules neufs. Au point d’interrompre temporairement leur production.

Surtout, à force d’avoir tout misé sur le diesel, les constructeurs allemands sont incapables pour l’instant de répondre à la demande croissante des consommateurs pour les véhicules électriques, même s’ils investissent massivement pour rattraper leur retard.

C’est une mauvaise passe temporaire pour l’Allemagne ?

Non, c’est plus sérieux que ça. L’économie allemande est toute entière tournée vers les exportations, qui représentent quasiment la moitié de la richesse nationale produite chaque année. Ce modèle de croissance est menacé par deux grands dangers.

Le premier, c’est le ralentissement brutal de la croissance en Chine. Depuis vingt ans, l’empire du Milieu achetait à tour de bras des biens d’équipement et les voitures de luxe allemands. Cet âge d’or semble bel et bien révolu.

L’autre péril, c’est la politique de l’America First de Donald Trump. Le président américain veut faire baisser le déficit commercial des Etats-Unis avec l’Europe. Dans son viseur, les ventes de berlines allemandes sur le marché américain : Donald Trump menace d’instaurer des droits de douane de 25 % sur ces importations.

Que peut faire le gouvernement allemand pour éviter le mur ?

Changer sa politique économique pour que sa demande intérieure prenne le relais. Par exemple, en investissant massivement dans les infrastructures du pays : les ponts, les routes, les écoles qui sont souvent dans un état inquiétant. Ou en compensant les effets sociaux négatifs des réformes du marché du travail menées il y a quinze ans et qui ont créé des millions de travailleurs pauvres et précarisé les chômeurs.

Ça supposerait que le gouvernement d’Angela Merkel accepte d’augmenter la dépense publique et de s’affranchir des règles constitutionnelles limitant le déficit : pour les Allemands, ce serait briser un véritable tabou.

https://www.alternatives-economiques.fr/panne-de-croissance-de-lallemagne-va-durer/00088678

La hausse des salaires fait débat

Les économistes sont partagés sur l’augmentation des salaires. Pour les uns, elle détruirait l’emploi local, pour d’autres, elle le doperait, voire ferait progresser l’activité.

Que se passe-t-il dans une entreprise lorsque les salaires augmentent sous la pression des salariés ou à la suite d’une décision de l’Etat (hausse du Smic, des cotisations sociales patronales, réduction du temps de travail sans baisse de salaire…) ? Il n’en résultera que des malheurs pour l’emploi, avance la majorité des économistes « traditionnels » (Pierre Cahuc, Francis Kramarz, Thomas Philippon…). Car si l’entreprise répercute cette hausse dans ses prix de vente, elle risque de voir ses clients se détourner d’elle au profit de concurrents, notamment étrangers, ce qui réduira d’autant son activité. Et si, à l’inverse, elle décide de ne pas augmenter ses prix, sa rentabilité diminuera, voire deviendra nulle ou négative, condamnant du même coup sa capacité à se développer ou à innover. Elle peut certes s’efforcer de gagner en productivité pour effacer ce qu’elle a perdu en compétitivité, mais cela implique des suppressions de postes par intensification du travail, robotisation ou abandon des productions les moins rentables. Enfin, l’entreprise peut aussi choisir de délocaliser son activité dans des pays à moindres coûts salariaux, voire être contrainte à la fermeture. Bref, dans tous les cas, moins d’emplois dans le pays d’origine.

Quantité et qualité

Ce n’est pas (toujours) faux : la désindustrialisation de la France au cours des quarante dernières années en porte témoignage. Mais ce n’est pas (toujours) vrai pour autant. Henry Ford, en 1908, a doublé le salaire des ouvriers de l’automobile, tout en divisant par trois le prix de vente des voitures, le tout grâce aux gains de productivité issus du travail à la chaîne. Plus près de nous, en 1968, la forte augmentation du Smig (devenu Smic par la suite) a stimulé l’activité économique et l’emploi, tout comme, aux Etats-Unis en 1992, lorsque l’Etat du New Jersey a augmenté de 19 % le salaire minimum, alors que l’Etat voisin de Virginie le laissait inchangé. L’emploi dans les fast-foods (au personnel le plus souvent payé au salaire minimum) a augmenté au New Jersey, mais pas en Virginie : l’effet « pouvoir d’achat » l’a emporté sur l’effet « coût salarial ».

Certes, aujourd’hui, les gains de productivité sont faibles, voire nuls, dans bon nombre de services. Mais la valorisation boursière croissante de la plupart des sociétés cotées montre que les actionnaires anticipent des résultats néanmoins croissants. Cela tient à une cause essentielle : la bonne santé des entreprises tient désormais plus à leur capacité à innover qu’à leurs gains de productivité. Dit autrement, les gains de qualité sont désormais plus importants que les gains de quantité : cela vaut aussi bien pour l’industrie pharmaceutique ou automobile que pour la distribution, les transports, les logements ou l’alimentation. En outre, l’innovation se traduit le plus souvent en brevets ou en marques qui réduisent – au moins pour un temps – l’intensité de la concurrence et donnent davantage de marges de manœuvre aux entreprises concernées. Cela se traduit par un niveau d’exigence plus élevé de la part des employeurs sur leurs salariés, en matière de compétences, de capacités d’adaptation ou d’autonomie. Autant de dimensions qui justifient que les salariés deviennent davantage partie prenante dans le partage des revenus, au lieu que l’actionnaire dormant s’arroge un résultat largement dû aux efforts des salariés.

Salaire d’équilibre ou salaire d’efficience

Les « économistes traditionnels » ont du mal à intégrer ces raisonnements. Ils en sont restés à l’idée que le marché du travail, en confrontant l’offre de travail (ceux qui recherchent un emploi) et la demande de travail (les employeurs ayant un poste à pourvoir), aboutissait à un « salaire d’équilibre » pour une qualification et une expérience données. Les chercheurs d’emploi qui refusent de travailler pour ce salaire se retrouvent au chômage : ils n’ont qu’à s’en prendre à leurs prétentions excessives.

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Pourtant, Adam Smith, dès 1776, avait souligné que cet « équilibre » était biaisé : « Les ouvriers désirent gagner le plus possible, les maîtres donner le moins qu’ils peuvent. […]. [Ceux-ci] pourraient en général vivre un an ou deux sur les fonds qu’ils ont déjà amassés. Beaucoup d’ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail une semaine. […]. Il n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis doit avoir l’avantage dans le débat et imposer forcément à l’autre toutes ses conditions. » Mais les économistes « traditionnels » ignorent savamment l’asymétrie des forces, ou bien tiennent les chômeurs pour des victimes soit d’un salaire minimum fixé au-dessus du niveau d’équilibre, soit de syndicats qui empêchent le marché du travail de fixer « librement » le salaire d’équilibre.

Des économistes contemporains plus futés – George Akerlof et Joseph Stiglitz, tous deux « nobélisés » en 2001 – ont franchi un pas important avec le « salaire d’efficience » : bien payer les salariés est source d’efficacité, parce que, leur patron les traitant correctement, ils sont incités à travailler correctement (Akerlof), et parce qu’ils savent qu’ils perdraient beaucoup en étant licenciés (Stiglitz). Ce qui inverse l’approche habituelle : ce ne sont pas les gains de productivité qui permettent les hausses de salaire, mais les hausses de salaire qui permettent les gains de productivité.

Approche « micro » ou approche « macro »

D’autres économistes (qualifiés de « post­keynésiens ») sont allés encore plus loin, généralisant une analyse développée par John Maynard Keynes lors de la crise des années 1930 : augmenter les salaires est bénéfique pour l’emploi même en période sans crise, car un pouvoir d’achat salarial plus élevé engendre plus de dépenses, donc plus d’activité économique1. Ils insistent sur les effets « macroéconomiques » (sur toute la société) de la hausse des salaires, alors que les « économistes traditionnels » focalisent sur la dimension microéconomique (à l’échelle de l’entreprise). L’Insee et l’OFCE ont récemment renforcé l’approche « macro » en indiquant que, en 2019, la progression du pouvoir d’achat liée aux mesures prises pour répondre à la crise des gilets jaunes en faveur des personnes à bas salaire (augmentation et extension de la « prime d’activité ») aurait pour conséquence une progression de l’activité économique un peu plus forte.

Ceci dit, n’oublions pas que le remède peut parfois devenir poison pour les plus fragiles des entreprises. Dans des activités comme le nettoyage, le gardiennage, les services à la personne, la propreté, l’hôtellerie-restauration, de nombreuses personnes faiblement qualifiées travaillent pour des salaires bruts proches du Smic (de 10 à 12 euros de l’heure) en raison de la forte sensibilité des clients au prix pratiqué. C’est ce qui justifie la « prime d’activité », ce complément social aux revenus d’activité trop faibles. En fin de compte, même si une hausse des salaires, surtout pour les plus faibles d’entre eux, est souhaitable afin de réduire des inégalités insupportables aussi bien entre travail et capital qu’entre les salariés eux-mêmes, sa mise en musique dépend avant tout des comptes de chacune des entreprises concernées. Bref, une potion bénéfique, mais à manier quand même avec précaution.

DENIS CLERC29/04/2019