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Brexit : cinq raisons pour lesquelles les Britanniques veulent nous quitter

Depuis des années, les eurosceptiques font campagne pour obtenir un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne. Leur argument: depuis l’adhésion du pays en 1973, ratifiée (à 67%) par la population en 1975, l’Europe a complètement changé de nature. Les Britanniques avaient rejoint un grand marché économique et se retrouvent, sans avoir eu leur mot à dire, dans une union politique en marche vers une intégration croissante. Alors qu’a lieu jeudi un sommet européen crucial pour l’avenir du Royaume-Uni dans l’Union européenne, voici leur heure venue pour justifier leurs motivations pour un Brexit.

1- Contrôler l’immigration

Si l’Europe n’apparaît pas en tête des préoccupations des électeurs, c’est en revanche le cas de l’immigration. Depuis plusieurs années se répand un sentiment de «trop plein» en Grande-Bretagne, entretenu par le parti souverainiste Ukip (United Kingdom Independence Party) et, dans son sillage, les partis de gouvernement. Plus de la moitié de l’immigration nette en Grande-Bretagne provient de l’Union européenne, en particulier des pays de l’Est (Pologne, Roumanie, pays baltes…). La liberté de circulation au sein de l’UE empêche Londres d’agir sur ces flux. Pour contrebalancer, le gouvernement a durci les critères d’entrée pour les pays du reste du monde. Les eurosceptiques estiment qu’en dehors de l’UE, le Royaume-Uni pourrait enfin reprendre le contrôle de ses frontières et de sa politique migratoire.

2- Restaurer la souveraineté nationale

La souveraineté de la représentation nationale britannique, «mère de tous les Parlements», est sacrée dans l’esprit des Anglais. Les politiques vivent très mal le sacrifice qu’impose l’appartenance à l’UE, d’où seraient originaires 70% des textes de lois applicables. Ils dénoncent le déficit démocratique des décisions d’une Commission non élue. Les plus durs des eurosceptiques réclament en vain un droit de veto sur les décisions de Bruxelles. À défaut, ils plaident pour une sortie de l’Union qui seule rendrait au Parlement de Westminster sa toute-puissance. Ils abhorrent les décisions politiques issues de consensus à Vingt-Huit, la suprématie de la Cour de justice européenne ou de la Cour européenne des droits de l’homme sur les tribunaux britanniques, ainsi que l’idée d’une politique étrangère ou, pire, d’une défense communes.

3- Quitter un navire qui prend l’eau

La crise de la zone euro qui n’en finit pas, le renflouement de la Grèce à coups de milliards d’euros (auquel le Royaume-Uni n’a pas participé), le naufrage des migrants nourrissent la vision britannique d’échec du projet européen et d’un continent à la dérive. Par contraste, le dynamisme retrouvé depuis deux ans de l’économie britannique les conforte dans l’idée qu’il est grand temps de «se détacher de ce cadavre» pour survivre et prospérer.

4- S’affranchir des régulations de Bruxelles

Si les multinationales sont largement en faveur du maintien dans l’UE, les patrons de petites et moyennes entreprises se plaignent des entraves des normes et régulations imposées par Bruxelles sur leur liberté d’entreprendre. Les agriculteurs critiquent les contraintes de la politique agricole commune. Les pêcheurs souffrent des restrictions imposées par l’UE. La directive sur le temps de travail (48 heures hebdomadaires) est vitupérée, par exemple pour les médecins hospitaliers. La Citypeste contre les normes financières européennes et les limitations imposées sur les bonus des banquiers. Le Brexit permettrait également au Royaume-Uni d’économiser les 11 milliards de livres de sa contribution nette au budget européen.

5- Commercer librement avec le monde

Si l’appartenance au premier marché mondial facilite les échanges commerciaux, les eurosceptiques estiment que Londres pourrait faire mieux hors du cadre de l’UE. Ils voudraient voir Londres reprendre son siège à l’Organisation mondiale du commerce pour signer ses propres partenariats avec des pays extérieurs, comme la Chine, l’Inde, les émergents d’Asie ou d’Amérique latine, et retrouver sa place sur la scène internationale. Ils mettent en avant les relations privilégiées avec les membres du Commonwealth pour dessiner une vision radieuse pour le commerce extérieur britannique post-Brexit.

Voilà les raisons pour lesquels les britanniques ont voté pour la sortie de l’Union Européenne. Les raisons pourraient sembler légitimes mais leur présentation permet d’omettre les conséquences de la sortie (voir article 13 conséquences du Brexit)

Comme souvent dans pareille mésaventure, les politiciens mettent en avant les mauvaises raisons. Nous l’avons vécu avec le traité de Maastricht.

Lorsque le vote a lieu, les citoyens s’aperçoivent des conséquences de cette décision. Il est souvent trop tard pour changer les choses.

Les difficultés du vote actuel sur les conditions de sortie de l’UE montre l’impréparation de cette étape, et le mépris des représentants « du peuple » vis à vis des populations

Shukuru

13 CONSÉQUENCES CONCRÈTES DU BREXIT

Par Justine Frayssinet, CNEWS – Mis à jour le 07/04/2019 à 09:38 Publié le 07/04/2019 à 03:57

Ignorant les menaces de désastre économique brandies par les institutions internationales, les Britanniques ont décidé de quitter l’Union européenne, ouvrant ainsi une ère d’incertitude sans précédent. Le pays devrait bientôt être rattrapé par les conséquences concrètes de son choix.

UNE TEMPÊTE FINANCIÈRE

Dans l’immédiat, c’est une mini-tempête financière qui devrait souffler. Voir la cinquième puissance économique mondiale quitter le navire européen aura en effet un impact planétaire. Les Bourses de Hong Kong et Tokyo ont plongé, celle de Londres a ouvert en baisse de 7% et celle de Paris et Francfort de 10%. Signe qui ne trompe pas, les marchés se sont précipités sur la valeur refuge par excellence, l’or. Le cours de l’once s’est envolé à l’heure des résultats du référendum à son niveau le plus fort depuis deux ans. Et ce n’est probablement que le début.

DES ANNÉES DE NÉGOCIATIONS AVEC SES PARTENAIRES COMMERCIAUX

Le retrait de l’UE ne va pas se faire en quelques jours. Il devrait s’effectuer sur plusieurs années. Le Royaume-Uni perdra par définition le bénéfice des accords commerciaux passés par l’UE et ses partenaires à travers le monde. Or, entre les conditions de sortie de l’UE, la négociation de nouveaux accords avec elle et les conclusions de traités commerciaux avec les pays extérieurs à l’UE, le gouvernement britannique a prévenu qu’une bonne dizaine d’années pourraient être nécessaires pour mener à bien les diverses négociations ouvertes par un Brexit. Bref, le changement est acté, mais il sera long.

LES BRITANNIQUES SERONT TOUS PLUS PAUVRES

Les experts du Trésor britannique ont étudié plusieurs pistes possibles de renégociation des traités. Dans leur scénario dans lequel le Royaume-Uni négocierait avec l’UE un accord de libre-échange similaire à celui liant le Canada au bloc européen, chaque foyer britannique perdrait environ 4.300 livres de revenus par an (5.400 euros). Selon leurs projections, le produit intérieur brut (PIB) du pays serait d’ici à 2030 inférieur de 6% à ce qu’il aurait été en cas de poursuite de l’aventure européenne.

UN RELÈVEMENT DES BARRIÈRES DOUANIÈRES

Avec le Brexit s’ouvre en réalité une longue période d’incertitude, avec des conséquences pour les entreprises britanniques, le commerce et l’attraction des investissements. Les barrières commerciales pourraient être relevées pendant cette période de transition, avec 5,6 milliards de livres (7,2 milliards d’euros) par an de droits de douane supplémentaires à payer pour les exportateurs britanniques, d’après l’OMC. Pas sûr que les secteurs manufacturiers comme l’aéronautique, avec Airbus et BMW entre autres, apprécient ces nouvelles barrières tarifaires. Elles pourraient faire leurs bagages.

UN PAYS MOINS ATTIRANTS POUR LES INVESTISSEURS

De nombreuses entreprises utilisent le Royaume-Uni comme porte d’entrée vers l’Europe. Or certaines d’entre elles ont prévenu qu’elles relocaliseraient leur siège européen en cas de Brexit. Et cela n’a pas trainé. La banque américaine JPMorgan, qui emploie 16.000 personnes au Royaume-Uni, a prévenu vendredi qu’elle pourrait déplacer 1.000 à 4.000 emplois hors du pays à la suite de la victoire du Brexit au référendum. D’autres banques pourraient suivre. D’une manière générale, il y a fort à parier sur un repli des investissement chinois et américains.

UNE RÉCESSION EN PERSPECTIVE

Entre les échanges commerciaux en berne et l’emploi en perte de vitesse, la croissance britannique risque de se réduire. Le FMI envisage deux scénarios possibles : un «scénario limité» et un scénario «défavorable». Dans le premier cas, la croissance du PIB de l’économie britannique ralentirait à 1,7% cette année, puis à 1,4% en 2017 (au lieu de 1,9% et 2,2% actuellement prévus). Dans le second cas, le Royaume-Uni tomberait carrément en récession en 2017 à – 0,8% avant de se redresser à + 0,6% en 2018. Bonus dans ce second cas, l’inflation grimperait à 4% en 2017 (au lieu de 1,9% prévu).

UN CHÔMAGE EN HAUSSE

La panne de croissance que devrait enregistrer le Royaume-Uni aura évidemment des conséquences sur l’emploi. Dans son «scénario limité», le FMI, anticipe un taux de chômage à 5,3% en 2017, contre 5% aujourd’hui et à 6,5% d’ici deux ans. Selon le cabinet Pwc, le Brexit coûterait environ 129 milliards d’euros de perte d’activité, ce qui se traduirait par 950 000 emplois en moins d’ici à 2020, et une hausse du chômage comprise entre 2 et 3%. Le secteur financier serait parmi les plus touchés. Si les banques de la City de Londres perdent le droit de vendre sans entrave leurs services financiers depuis le Royaume-Uni vers les pays de l’UE, la cure d’amaigrissement pourrait concerner une centaine de milliers d’emplois d’après la société de lobbying TheCityUK.

UN MANQUE À GAGNER FISCAL

Cette panne de croissance redoutée devrait assécher les rentrées fiscales. L’Institut des études budgétaires (IFS) prévoit un manque à gagner annuel compris entre 20 et 40 milliards de livres d’ici à 2020. Même en tenant compte de l’arrêt de la contribution britannique aux comptes de Bruxelles… Un sérieux coup/coût au budget britannique. Croissance en panne, recettes fiscales en baisse et échanges commerciaux en berne, le cocktail est toxique. Aussi, le Royaume-Uni devrait perdre sa précieuse note AAA que S&P lui attribue sans discontinuer depuis un demi-siècle. L’agence de notation a d’ores et déjà prévenu qu’elle le ferait. 

UNE FUITE DES TALENTS DU CHAMPIONNAT ANGLAIS ? 

Si le Royaume-Uni n’arrivait pas à négocier un accord sur la libre-circulation des personnes au sein de l’espace européen, de nombreux joueurs de Premier League (la première division de football anglaise) issus de l’Union Européenne pourraient être contraints de quitter le pays. En effet, ils seraient considérés comme extra-communautaires et devraient remplir certains critères très stricts pour pouvoir continuer à jouer dans leurs clubs respectifs. L’une des principales conditions est que les joueurs en question aient joué un certain nombre de matchs en sélection dans les deux années passées. Ainsi, Paul Pogba et N’Golo Kanté, entre autres, pourraient devoir faire leurs valises pour un championnat de l’UE, comme la Ligue 1.  

UN VISA POUR ALLER À LONDRES ?

Si le Royaume-Uni arrive à négocier un accord lui permettant de rester au sein du marché unique, il est probable que la libre circulation des personnes soit acquise et que se déplacer et travailler outre-manche ne soit pas un obstacle. Tout dépendra en réalité des modalités négociées entre le Royaume-Uni et les pays membres de l’UE. Et il n’est donc pas exclu qu’il faille un visa pour voyager dans le pays dans la mesure où le Royaume-Uni ne fait pas partie de Schengen. 

L’INTÉGRITÉ DU ROYAUME-UNI EN QUESTION

Les résultats du référendum sur le Brexit montrent un pays divisé, avec Londres, l’Ecosse et l’Irlande du Nord qui voulaient rester, tandis que le nord de l’Angleterre ou le Pays de Galles ont largement voté contre. Des résultats qui risquent de mettre en péril l’intégrité du Royaume-Uni. La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon a déclaré que sa région « voit son avenir au sein de l’UE », entrouvrant ainsi la porte à un nouveau référendum sur l’indépendance. En Irlande du Nord, le Sinn Fein, favorable au maintien dans l’UE, a lui appelé à un référendum sur une Irlande unifiée.

DES PERTES POUR LES ENTREPRISES FRANÇAISES

Si des accords ultérieurs de libre-échange ne sont pas conclus avec l’UE, la France fera partie des six pays les plus touchés par le Brexit selon le cabinet Euler Hermes. Les entreprises françaises pourraient enregistrer jusqu’à 3,2 milliards d’euros de pertes additionnelles à l’export d’ici 2019, dans le pire des cas. Soit tout de même 0,5% du total des exportations de biens et services. Dommage au moment où l’activité montre des signes de reprise.

MOINS DE TOURISTES BRITANNIQUES CET ÉTÉ

Le célèbre homme d’affaires George Soros lui a prédit une dégringolade d’au moins 15% face au dollar.  Ce matin, la livre sterling a plongé de près de 12% face au dollar et de 8% face à l’euro. Mécaniquement, les vacances du touriste anglais seront plus chères. Il est donc probable que les britanniques soient moins nombreux cet été en France. Sans compter que le pouvoir d’achat des Britanniques en vacances en Europe sera de facto réduit.

Un bilan très négatif qui n’avait pas été présenté ainsi aux britanniques lorsqu’ils ont voté par référendum sur la sortie de l’Union Européenne

Shukuru

Quand le Smic sauve des vies

Longtemps, les économistes, en grande majorité, étaient sûrs d’eux : imposer aux entreprises de verser un salaire minimum à leurs salariés, si cela pouvait éventuellement se justifier dans une logique de valorisation du travail, était nécessairement néfaste pour l’emploi. Certes, les salariés en place seraient mieux payés, mais moins de personnes seraient embauchées à ce niveau de salaire.

De nombreuses études empiriques récentes ont grandement relativisé ce résultat, au point d’aboutir à la situation quasiment inverse, où de nombreux économistes estiment que, à leur niveau actuel, les salaires minima en place dans les pays riches ne détruisent pas d’emplois.

Plus encore, il apparaît qu’un salaire décent, parce qu’il rend les travailleuses et les travailleurs dignes et leur permet d’échapper au stress permanent de la pauvreté, les aide à prendre des décisions favorables à leur santé et au bien-être de leurs proches

Loin d’être seulement des décisions économiques, des salaires décents seraient donc un moyen d’être en meilleure santé morale et physique. Au point que des études mettent en avant la réduction de la mortalité permise par les hausses du salaire minimum aux Etats-Unis.

Le basculement du consensus des économistes à l’égard des effets du salaire minimum sur l’emploi est impressionnant. Ainsi, Alan Manning, professeur à la London School of Economics (Royaume-Uni), constate qu’une « quantité impressionnante de travaux empiriques » s’est révélée « incapable de mettre en évidence de manière nette » les « effets négatifs sur l’emploi du salaire minimum » que « tant d’économistes croyaient si fortement trouver ».

Au Royaume-Uni, où le salaire minimum n’existe que depuis 1999, les travaux très détaillés de la Commission des bas salaires (Low Pay Commission) ne mettent pas en évidence de destructions d’emplois, en dépit des hausses répétées du salaire minimum depuis son introduction (où il avait certes été fixé à un niveau très bas).

De même, en Allemagne, où son introduction est encore plus récente (2015), le salaire minimum a permis un fort rattrapage salarial dans les anciens Landër de l’est du pays, sans pénaliser l’emploi dans des secteurs comme l’industrie de la viande ou la sécurité, où le coût du travail joue pourtant un rôle important.

Comme l’explique Alan Manning, un tel résultat n’est pas étonnant si l’on veut bien considérer les choses sans a priori. En effet, des salaires plus élevés accroissent le revenu des ménages, ce qui, en stimulant la consommation, peut être favorable à l’emploi.

De plus, le travail n’est pas le seul coût auquel ont à faire face les entreprises, ni même nécessairement le plus important. Ainsi, Thomas Dallery met-il en avant le « coût du capital » qui pèse sur les résultats des entreprises, en raison des intérêts qu’elles versent à leurs banques, et des dividendes qu’elles accordent à leurs actionnaires. Un coût qui fait l’objet de beaucoup moins d’attention de la part des dirigeants politiques que le coût du travail…

Enfin, les entreprises disposent de nombreuses solutions pour s’adapter : enrichissement des tâches, formation des salariés pour les rendre plus productifs, réorganisation du travail, diminution de leur taux de marge, légère hausse de leurs prix, etc.

Ainsi, en Allemagne, une enquête menée auprès de plusieurs centaines de salariés a montré que de nombreux employeurs ont supprimé des tâches répétitives et adressé des demandes plus diversifiées à leurs salariés les moins bien payés, ce que celles-ci et ceux-ci ont perçu comme une plus grande considération à leur égard, tandis que l’ambiance de travail connaissait une nette amélioration.

Aux Etats-Unis, le salaire minimum fédéral est à un niveau misérable : 7,25 $/heure. Mais il est bien plus élevé dans certains Etats. Un mouvement social important, lancé en 2012 à New York par des salariés de fast-foods, demande qu’il soit porté partout dans le pays à 15 $ de l’heure.

C’est déjà le cas dans certains Etats parmi les plus riches du pays, où le coût de la vie est particulièrement élevé : Californie, Etat de New York et Massachusetts. Ils ont été rejoints par trois autres Etats cette année : le New Jersey et la Pennsylvanie en février, et le Maryland cette semaine, où, actuellement de 10,10 $ de l’heure, le salaire minimum va augmenter chaque année pour atteindre 15 dollars en 2025.

Une mesure que même Amazon a d’ores et déjà adoptée ! Et qui recueillerait le soutien d’une majorité d’Américains (70 % des électrices et électeurs démocrates, 53 % des indépendants et 36 % des républicains). Elle figure d’ailleurs au programme de la plupart des candidates et des candidats à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de l’année prochaine, à commencer par Bernie Sanders, qui la soutient depuis plusieurs années et a contribué à en faire un sujet de débat national aux Etats-Unis.

Pour Matthew Desmond, professeur de sociologie à l’université de Princeton, les bienfaits du salaire minimum sont gravement sous-estimés, ainsi qu’il l’explique dans une revue de la littérature scientifique.

En effet, en l’absence de salaire minimum, des millions de personnes doivent cumuler deux (mauvais) emplois pour survivre. Ces personnes sont alors fatiguées et très stressées – beaucoup plus que les cadres, qui envahissent les médias avec le récit de leurs difficultés.

Le premier bénéfice du salaire minimum est alors la réduction de leur temps de travail : ces personnes peuvent ne plus avoir à travailler 80 heures par semaine, elles sont plus reposées, plus détendues, ont du temps pour elles et leurs proches. Matthew Desmond montre que, dans ce cas, on a plus de temps pour mieux s’occuper de soi, en commençant par mieux se soigner, ou en parvenant à arrêter de fumer.

Parce qu’elles n’ont plus le cerveau complètement obnubilé par la survie au quotidien, les personnes qui reçoivent un salaire minimum sont plus attentives aux autres : il a été ainsi montré que le salaire minimum réduit les violences conjugales et les mauvais traitements infligés aux enfants.

C’est la vie même qui est protégée par des salaires décents : des rémunérations plus élevées sont associées à des naissances moins fréquentes d’enfants prématurés, à des grossesses adolescentes moins nombreuses et à un moindre taux d’alcoolisme chez les ados.

Ainsi, plusieurs milliers de vies auraient pu être sauvées à New York entre 2008 et 2012 si la ville avait alors disposé d’un salaire minimum de 15 dollars – et non de 7 dollars comme cela était le cas. Selon Tsu-Yu Tsao, le directeur de l’étude, très surpris par l’ampleur des résultats obtenus, « aucun médicament n’est près d’avoir un tel impact sur la morbidité ».

Comme le résume Matthew Desmond, un salaire minimum d’un niveau suffisant est « un antidépresseur, une aide à la contraception, un régime alimentaire plus sain, une aide pour mieux dormir, un tranquillisant ». Rien que ça !

Car un revenu décent, c’est une sécurité, là où être pauvre, c’est risquer de perdre son logement parce que l’on a été malade et que l’on n’a pas pu travailler ; c’est perdre son permis de conduire parce que l’on ne peut pas payer une amende ; c’est s’alimenter de produits peu chers, mais trop gras, mauvais pour la santé.

Comme le dit le docteur Margot Kushel, qui dirige le Centre de San Francisco pour les populations vulnérables, « lorsque le salaire minimum augmente, je le vois ». En effet, lorsque cela se produit, ses patients font plus d’exercice ; ils sont moins stressés et arrivent à cesser de fumer ; leur santé mentale s’améliore ; et les personnes concernées dorment mieux et se mettent à manger plus de fruits et de légumes.

Et si les personnes les moins bien payées changent leur comportement pour le meilleur lorsque leur paie s’accroît, c’est parce qu’elles se sentent alors reconnues, considérées. Comme le dit Matthew Desmond, les bas salaires sont « un affront à la dignité des personnes », qui les fait se sentir « petites, insignifiantes et dépourvues de pouvoir ».

A l’inverse, être un peu mieux – même si encore très insuffisamment – rémunéré permet de se sentir fier et capable d’agir. C’est ce qui permet aux travailleuses et aux travailleurs à bas salaires de trouver la force de suivre les prescriptions médicales, d’effectuer les démarches administratives, de mieux prendre soin d’elles.

En effet, comme l’ont montré Sendhil Mullainathan (professeur d’économie à Harvard) et Eldar Shafir (professeur de psychologie à Princeton), auteurs de Scarcity : Why Having Too Little Means So Much (« Rareté : pourquoi avoir trop peu est tellement important », Times Books, 2013), être pauvre induit un stress considérable et permanent, qu’ils estiment supérieur à celui lié à la privation de sommeil durant une nuit entière.

Or, c’est ce stress qui pousse à prendre les mauvaises décisions pour soi et pour les autres. Les bas salaires sont donc dommageables pour la santé des travailleuses et des travailleurs, ainsi que pour celles de leurs enfants, et donc de la société tout entière. Ils devraient donc être combattus, au même titre que les autres maladies professionnelles.

GILLES RAVEAUD05/04/2019
https://www.alternatives-economiques.fr/smic-sauve-vies/00088900

Loin de l’idéologie libérale qui consiste à ne penser le salaire que comme un coût, le salaire est avant tout la possibilité d’une part de rémunérer l’effort fourni par l’individu et d’autre part, même si cela reste relatif, un moyen d’émancipation.

Le salaire minimum, permet de conserver une certaine dignité aux personnes qui le perçoivent. Pourquoi le travail de certain serait-il à ce point dévalorisé qu’il ne permettrait pas de vivre dignement.

Cet article salvateur devrait remettre les pendules à l’heure. Les zélateurs du « coût du travail », qui probablement ne perçoivent pas une rémunération au niveau du SMIC, pourront réfléchir à ces études et changer leur discours.

Shukuru