{"id":1186,"date":"2017-01-24T10:25:42","date_gmt":"2017-01-24T10:25:42","guid":{"rendered":"http:\/\/www.shukuru.fr\/?p=1186"},"modified":"2023-09-16T10:16:19","modified_gmt":"2023-09-16T10:16:19","slug":"bal-des-debutantes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.shukuru.fr\/?p=1186","title":{"rendered":"Bal des d\u00e9butantes"},"content":{"rendered":"<p>Le traditionnel Bal des d\u00e9butantes se tient ce samedi 30 novembre \u00e0 Paris. Cet \u00e9v\u00e9nement, qui rassemble des filles d\u2019aristocrates, d\u2019artistes, de personnalit\u00e9s politiques ou de grands industriels, r\u00e9pond il \u00e0 une logique de caste\u00a0? Faut-il y voir une tendance \u00e0 s\u2019enfermer dans une classe sociale, qui r\u00e9pond \u00e0 l\u2019\u00e9ternel besoin des humains \u00e0 s\u2019\u00e9lever au-dessus des autres\u00a0sans se m\u00e9langer avec eux\u00a0?<\/p>\n<p>Michel Maffesoli\u00a0: Le Bal des D\u00e9butantes, tel qu\u2019il se pr\u00e9sente actuellement n\u2019a sans doute plus rien \u00e0 voir avec ceux du si\u00e8cle pass\u00e9. En effet, ces bals de d\u00e9butantes, de niveaux d\u2019ailleurs diff\u00e9rents, selon qu\u2019ils se passaient en pr\u00e9fecture ou \u00e0 Paris ou Versailles, avaient pour objectif essentiel de permettre aux jeunes filles et jeunes gens de \u00ab\u00a0bonne famille\u00a0\u00bb de se rencontrer pour favoriser les mariages endogamiques, c\u2019est \u00e0 dire \u00e9viter les \u00ab\u00a0m\u00e9salliances\u00a0\u00bb.<br \/>\nSans doute est-ce encore l\u2019objectif poursuivi par nombre de rallyes et autres festivit\u00e9s de classe ou de castes. Mais deux caract\u00e9ristiques viennent affadir cet objectif\u00a0:<br \/>\nD\u2019une part, il est de notori\u00e9t\u00e9 publique que les rejetons de ces bonnes familles, filles et gar\u00e7ons d\u2019ailleurs, transgressent les codes de bonne conduite\u00a0: il n\u2019est pas rare que l\u2019ivresse alcoolique, voire celle provoqu\u00e9e par d\u2019autres adjuvants soit au rendez-vous, sans compter que le temps o\u00f9 le jeune mari\u00e9 d\u00e9couvrait le soir des noces la nudit\u00e9 de sa fianc\u00e9e est bien r\u00e9volu.<br \/>\nAlors, \u00e0 quoi servent encore ces festivit\u00e9s\u00a0?<br \/>\nMais je pense que le tribut que paient ces jeunes gens \u00e0 leur \u00ab\u00a0tribu\u00a0\u00bb n\u2019est pas l\u00e9ger et nombre de drames relat\u00e9s par les m\u00e9dias en attestent. \u00catre \u00ab\u00a0fils de\u00a0\u00bb n\u2019est pas forc\u00e9ment un sort enviable et devoir se plier aux r\u00e8gles d\u2019enfermement de la tribu non plus.<\/p>\n<p>Certaines cat\u00e9gories sociales sont-elles plus concern\u00e9es que d\u2019autres par ce r\u00e9flexe\u00a0? Quelles sont-elles, et quels sont les ressorts psychologiques et sociaux qui les motivent\u00a0pour \u00ab\u00a0court-circuiter\u00a0\u00bb cette logique d\u2019ascenseur social, et in fine rester entre soi\u00a0?<br \/>\nL\u2019entre-soi est un autre mot pour dire le r\u00e9flexe communautaire. Celui-ci est de tous les temps, car seule cette solidarit\u00e9 de proximit\u00e9 permet d\u2019affronter\u00a0 les vicissitudes de la vie. La diff\u00e9rence entre les communaut\u00e9s-tribus contemporaines et celles d\u2019avant la R\u00e9volution fran\u00e7aise est qu\u2019elles n\u2019assignent plus \u00e0 identit\u00e9 sociale \u00e0 vie, ni qu\u2019elles ne sont uniques. M\u00eame une jeune d\u00e9butante peut appartenir, outre son cercle aristocratique ou people, \u00e0 d\u2019autres tribus, musicales, sportives, sexuelles\u2026 D\u2019ailleurs l\u2019adjonction aux d\u00e9butantes descendantes de familles aristocratiques de filles d\u2019artistes (parfois fils ou filles de prol\u00e9taires), d\u2019industriels ou de politiques montre bien que m\u00eame cette tribu l\u00e0 se m\u00e9tisse. Elle n\u2019est qu\u2019une tribu parmi les autres, et en tant que telle peut-\u00eatre a-t-elle plus d\u2019importance comme tribu tot\u00e9mique que comme tribu r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Peut-on dire que notre h\u00e9ritage aristocratique a toujours une forte influence, que la logique des classes herm\u00e9tiques perdure\u00a0en d\u00e9pit de toutes les r\u00e9volutions sociales de ces derniers si\u00e8cles ?<br \/>\nSoci\u00e9t\u00e9 de castes et soci\u00e9t\u00e9 de classes sont deux mod\u00e8les soci\u00e9taux qui d\u2019une certaine mani\u00e8re se succ\u00e8dent. Tr\u00e8s clairement les XIX\u00e8me et XX\u00e8me si\u00e8cles europ\u00e9ens ont \u00e9t\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s de classes. Dans notre soci\u00e9t\u00e9 postmoderne, il me semble qu\u2019il y a comme un retour \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de castes. Mais bien s\u00fbr, ce n\u2019est pas un retour \u00e0 l\u2019identique. La soci\u00e9t\u00e9 de castes postmoderne n\u2019est pas aussi cloisonn\u00e9e et s\u00e9par\u00e9e en communaut\u00e9s herm\u00e9tiques que ne l\u2019\u00e9tait la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale par exemple ou que ne l\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 indienne. Et ceci notamment parce que chaque individu peut, sous des masques divers (la <em>personna<\/em>, c\u2019est l\u2019acteur portant un masque) s\u2019identifier \u00e0 de multiples tribus. Ce sont ces identifications multiples qui finalement relativisent la hi\u00e9rarchie entre tribus et emp\u00eachent l\u2019enfermement identitaire. Le bal des d\u00e9butantes est en quelque sorte un bal de marionnettes et l\u2019on aurait tort de s\u2019en scandaliser\u00a0; ce n\u2019est qu\u2019une f\u00eate de quartier parmi d\u2019autres.<br \/>\nSans doute \u00e0 marquer une appartenance de caste (curieux que ce mot ne soit employ\u00e9 que pour les aristocrates), c\u2019est-\u00e0-dire sociologiquement parlant une appartenance communautaire qui n\u2019est au fond pas diff\u00e9rente dans sa nostalgie des origines perdues de celles de nombre de communaut\u00e9s immigr\u00e9es qui louent en banlieue des garages et autres gymnases pour y organiser les bals qui feront se rencontrer entre eux leurs enfants\u00a0!<br \/>\nD\u2019autre part, on peut aussi se demander si ce bal des d\u00e9butantes n\u2019est pas essentiellement organis\u00e9 pour \u00eatre relat\u00e9 dans les m\u00e9dias\u00a0: ce qui fait \u00e9v\u00e8nement ce n\u2019est pas tant le bal lui-m\u00eame que son compte rendu dans quelques m\u00e9dias sp\u00e9cialis\u00e9s, Paris Match, Gala etc.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr qu\u2019il n\u2019y aura \u00e0 ce bal que des jeunes gens et jeunes filles tri\u00e9s sur le volet, propres sur eux, au moins en d\u00e9but de soir\u00e9e. Mais rien ne dit qu\u2019ils n\u2019iront pas ensuite s\u2019encanailler dans quelqu\u2019autre soir\u00e9e, sinon aujourd\u2019hui, du moins demain. Car comme tous les autres, ils appartiennent \u00e0 de multiples tribus et celle-ci est devenue l\u2019une parmi d\u2019autres.<\/p>\n<p>Alors que dans notre soci\u00e9t\u00e9 occidentale, et notamment en France, il est beaucoup question d\u2019ascenseur social et de m\u00e9ritocratie r\u00e9publicaine, le r\u00e9flexe de constitution en castes n\u2019entre-t-il pas en totale contradiction avec ces beaux discours\u00a0? Pourquoi\u00a0?<\/p>\n<p>Tout d\u2019abord, la notion m\u00eame d\u2019ascenseur social ne se comprend que s\u2019il y a un haut et un bas, il faut donc bien qu\u2019il y ait des riches et des pauvres pour que les seconds puissent esp\u00e9rer prendre la place des premiers. Une soci\u00e9t\u00e9 \u00e9galitaire \u00e9liminerait toute ascension\u00a0! Alors bien s\u00fbr, l\u2019existence de festivit\u00e9s r\u00e9serv\u00e9es aux \u00ab\u00a0enfants de\u00a0\u00bb, que ces \u00ab\u00a0distingu\u00e9s nobles\u00a0\u00bb le soient de naissance, de par le talent de leurs parents ou de par l\u2019h\u00e9ritage peut choquer l\u2019adage r\u00e9publicain selon lequel les seules distinctions doivent \u00eatre celles du talent et du m\u00e9rite et non la naissance<br \/>\nMais je pense que le tribut que paient ces jeunes gens \u00e0 leur \u00ab\u00a0tribu\u00a0\u00bb n\u2019est pas l\u00e9ger et nombre de drames relat\u00e9s par les m\u00e9dias en attestent. \u00catre \u00ab\u00a0fils de\u00a0\u00bb n\u2019est pas forc\u00e9ment un sort enviable et devoir se plier aux r\u00e8gles d\u2019enfermement de la tribu non plus.<\/p>\n<p>Certaines cat\u00e9gories sociales sont-elles plus concern\u00e9es que d\u2019autres par ce r\u00e9flexe\u00a0? Quelles sont-elles, et quels sont les ressorts psychologiques et sociaux qui les motivent\u00a0pour \u00ab\u00a0court-circuiter\u00a0\u00bb cette logique d\u2019ascenseur social, et <em>in fine<\/em> rester entre soi\u00a0?<\/p>\n<p>L\u2019entre-soi est un autre mot pour dire le r\u00e9flexe communautaire. Celui-ci est de tous les temps, car seule cette solidarit\u00e9 de proximit\u00e9 permet d\u2019affronter\u00a0 les vicissitudes de la vie.La diff\u00e9rence entre les communaut\u00e9s-tribus contemporaines et celles d\u2019avant la R\u00e9volution fran\u00e7aise est qu\u2019elles n\u2019assignent plus \u00e0 identit\u00e9 sociale \u00e0 vie, ni qu\u2019elles ne sont uniques.M\u00eame une jeune d\u00e9butante peut appartenir, outre son cercle aristocratique ou people, \u00e0 d\u2019autres tribus, musicales, sportives, sexuelles\u2026D\u2019ailleurs l\u2019adjonction aux d\u00e9butantes descendantes de familles aristocratiques de filles d\u2019artistes (parfois fils ou filles de prol\u00e9taires), d\u2019industriels ou de politiques montre bien que m\u00eame cette tribu l\u00e0 se m\u00e9tisse. Elle n\u2019est qu\u2019une tribu parmi les autres, et en tant que telle peut-\u00eatre a-t-elle plus d\u2019importance comme tribu tot\u00e9mique que comme tribu r\u00e9elle.<\/p>\n<p>Peut-on dire que notre h\u00e9ritage aristocratique a toujours une forte influence, que la logique des classes herm\u00e9tiques perdure\u00a0en d\u00e9pit de toutes les r\u00e9volutions sociales de ces derniers si\u00e8cles ?<br \/>\nSoci\u00e9t\u00e9 de castes et soci\u00e9t\u00e9 de classes sont deux mod\u00e8les soci\u00e9taux qui d\u2019une certaine mani\u00e8re se succ\u00e8dent. Tr\u00e8s clairement les XIX\u00e8me et XX\u00e8me si\u00e8cles europ\u00e9ens ont \u00e9t\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s de classes. Dans notre soci\u00e9t\u00e9 postmoderne, il me semble qu\u2019il y a comme un retour \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de castes. Mais bien s\u00fbr, ce n\u2019est pas un retour \u00e0 l\u2019identique. La soci\u00e9t\u00e9 de castes postmoderne n\u2019est pas aussi cloisonn\u00e9e et s\u00e9par\u00e9e en communaut\u00e9s herm\u00e9tiques que ne l\u2019\u00e9tait la soci\u00e9t\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale par exemple ou que ne l\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 indienne. Et ceci notamment parce que chaque individu peut, sous des masques divers (c\u2019est l\u2019acteur portant un masque) s\u2019identifier \u00e0 de multiples tribus. Ce sont ces identifications multiples qui finalement relativisent la hi\u00e9rarchie entre tribus et emp\u00eachent l\u2019enfermement identitaire. Le bal des d\u00e9butantes est en quelque sorte un bal de marionnettes et l\u2019on aurait tort de s\u2019en scandaliser\u00a0; ce n\u2019est qu\u2019une f\u00eate de quartier parmi d\u2019autres.<\/p>\n<p><strong>Michel Maffesoli<\/strong>, sociologue, membre de l&rsquo;Institut universitaire de France, est professeur \u00e0 la Sorbonne.<\/p>\n<p>http:\/\/www.atlantico.fr\/decryptage\/bal-debutantes-schizophrenie-supreme-france-tout-aussi-obsedee-ascenseur-social-que-besoin-effrene-se-distinguer-michel-913110.html\/page\/0\/1<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le traditionnel Bal des d\u00e9butantes se tient ce samedi 30 novembre \u00e0 Paris. Cet \u00e9v\u00e9nement, qui rassemble des filles d\u2019aristocrates, d\u2019artistes, de personnalit\u00e9s politiques ou de grands industriels, r\u00e9pond il \u00e0 une logique de caste\u00a0? 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