{"id":218,"date":"2011-01-02T12:57:49","date_gmt":"2011-01-02T12:57:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.shukuru.fr\/?p=218"},"modified":"2023-09-16T10:16:57","modified_gmt":"2023-09-16T10:16:57","slug":"quest-devenue-la-classe-ouvriere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.shukuru.fr\/?p=218","title":{"rendered":"Qu\u2019est devenue la classe ouvri\u00e8re ?"},"content":{"rendered":"<p>Ils  sont six millions en France et pourtant les ouvriers semblent devenus  presque invisibles.<\/p>\n<table style=\"height: 20px;\" width=\"6\">\n<tbody>\n<tr>\n<td><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Thomas n\u2019a que 32 ans mais il dit que la soci\u00e9t\u00e9 le consid\u00e8re  comme une esp\u00e8ce en voie de disparition. Comme un anachronisme social. \u00ab  Derni\u00e8rement, dans un d\u00eener avec des amis de ma s\u0153ur, \u00e0 Paris, on m\u2019a  demand\u00e9 ma profession, raconte ce salari\u00e9 de l\u2019industrie chimique dans  la r\u00e9gion marseillaise. Lorsque j\u2019ai dit que j\u2019\u00e9tais ouvrier, on m\u2019a  regard\u00e9 avec \u00e9tonnement. L\u2019un des invit\u00e9s a m\u00eame avou\u00e9 : \u201cIl ne doit pas  en rester beaucoup\u201d\u2026 Comme si l\u2019on nous avait ray\u00e9s de la carte. \u00bb<\/p>\n<p>Enseignant \u00e0 l\u2019universit\u00e9 d\u2019\u00c9vry (Essonne) et \u00e0 l\u2019\u00c9cole des hautes  \u00e9tudes en sciences sociales, sp\u00e9cialiste de l\u2019histoire ouvri\u00e8re, Nicolas  Hatzfeld ne s\u2019\u00e9tonne pas de cette \u00ab occultation \u00bb. \u00ab Chaque ann\u00e9e,  lorsqu\u2019on demande aux \u00e9tudiants combien il reste d\u2019ouvriers en France,  les r\u00e9ponses sont ahurissantes. Certains disent 100.000, d\u2019autres  500.000. Il y en a toujours un qui par bravade va aller jusqu\u2019\u00e0 les  estimer \u00e0 un million. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c9trange oubli puisque la France compte pr\u00e8s\u2026 de 6 millions  d\u2019ouvriers. Leur nombre, certes, a fortement baiss\u00e9. Michel Simon,  professeur \u00e9m\u00e9rite \u00e0 l\u2019universit\u00e9 des sciences et technologies de Lille  (Nord), rappelle que 80 % des salari\u00e9s fran\u00e7ais \u00e9taient des ouvriers en  1900. Ils repr\u00e9sentent encore, malgr\u00e9 tout, pr\u00e8s d\u2019un quart de la  population active. Et pourtant, insiste Michel Simon, ces ouvriers ont  disparu autant de l\u2019imaginaire collectif que du vocabulaire patronal : \u00ab  Les directions de ressources humaines emploient des mots comme  op\u00e9rateur ou collaborateur et les manifestants de Renault deviennent  tout d\u2019un coup des employ\u00e9s. \u00bb <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.la-croix.com\/img\/la-croix\/commun\/pix_trans.gif\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"10\" \/><\/p>\n<h3>\u00ab Travailleurs, ouvriers (\u2026) Ce ne sont pas des gros mots \u00bb<\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.la-croix.com\/img\/la-croix\/commun\/pix_trans.gif\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"10\" \/>Cette  invisibilit\u00e9 du monde ouvrier s\u2019est m\u00eame retrouv\u00e9e dans le discours  politique qui semble un temps avoir \u00e9t\u00e9 victime d\u2019amn\u00e9sie, sans doute  guid\u00e9 par des raisons strat\u00e9giques. \u00ab Travailleurs, ouvriers (\u2026) Ce ne  sont pas des gros mots \u00bb, avait cru bon d\u2019insister en 2002 l\u2019ancien  premier ministre socialiste Pierre Mauroy \u00e0 l\u2019attention de Lionel  Jospin, alors candidat \u00e0 l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle, pour lui recommander  de ne pas les oublier dans ses discours. Et d\u2019ajouter que \u00ab la classe  ouvri\u00e8re existe toujours \u00bb\u2026<\/p>\n<p>Fille d\u2019un mineur lorrain et d\u00e9put\u00e9e PS de Moselle, Aur\u00e9lie Filippetti, auteur des <em>Derniers Jours de la classe ouvri\u00e8re<\/em>, reconna\u00eet que la gauche s\u2019est coup\u00e9e un temps de ce monde. \u00ab  L\u2019effondrement des pays de l\u2019Est avait jet\u00e9 le discr\u00e9dit sur la notion  de monde ouvrier, indique-t elle. Plus personne n\u2019osait prononcer le  terme pour ne pas renvoyer, m\u00eame injustement, \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie du bloc  communiste. \u00bb<\/p>\n<p>Derri\u00e8re les mots, ou plut\u00f4t derri\u00e8re l\u2019absence de mots, il y a  malgr\u00e9 tout des r\u00e9alit\u00e9s sociales et culturelles. M\u00eame si le nombre  d\u2019ouvriers est encore important, d\u2019autres cat\u00e9gories, comme celle des  employ\u00e9s, d\u2019autres secteurs d\u2019activit\u00e9, comme les services, ont  progress\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s importante, donnant peut-\u00eatre parfois  l\u2019impression que les ouvriers n\u2019avaient plus leur place dans l\u2019\u00e9conomie.  \u00ab Dans l\u2019imaginaire de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, les usines sont vou\u00e9es \u00e0  la fermeture, synonymes des pays du tiers-monde, estime Nicolas  Hatzfeld. C\u2019est comme si l\u2019on anticipait que la France peut vivre sans  industrie. Or l\u2019on assimile les ouvriers uniquement au monde des usines  et de l\u2019industrie, alors qu\u2019ils sont bien plus nombreux \u00e0 travailler  ailleurs. \u00bb<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.la-croix.com\/img\/la-croix\/commun\/pix_trans.gif\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"10\" \/><\/p>\n<h3>\u00ab\u00a0Etre ouvrier, cela implique aussi des valeurs \u00ab\u00a0<\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.la-croix.com\/img\/la-croix\/commun\/pix_trans.gif\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"10\" \/>Julia,  44 ans, est depuis vingt ans dans l\u2019agroalimentaire en Bretagne. \u00ab  Parfois, lorsque je leur d\u00e9cris mon atelier, j\u2019ai l\u2019impression que les  gens n\u2019imaginaient pas que le travail \u00e0 la cha\u00eene existe ailleurs que  chez les constructeurs automobiles, dit-elle avec ironie. Comme si seuls  ceux qui sont employ\u00e9s dans la sid\u00e9rurgie ou dans la construction  automobile peuvent porter le nom d\u2019ouvrier. \u00bb<\/p>\n<p>Romuald, lui, \u00e0 22 ans, n\u2019a fait que de l\u2019int\u00e9rim en usine dans  l\u2019Aube. \u00c0 un poste de maintenance industrielle. Chercheur d\u2019emploi, il  dit pr\u00e9f\u00e9rer utiliser le mot de salari\u00e9 lorsqu\u2019il \u00e9voque son travail  devant des personnes qu\u2019il ne conna\u00eet pas. \u00ab Pour moi, \u00eatre ouvrier,  cela impliquait aussi des valeurs de respect et de solidarit\u00e9. De fiert\u00e9  aussi. Ces valeurs ont un peu disparu dans le monde du travail et c\u2019est  pour cela que je suis venu \u00e0 la Jeunesse ouvri\u00e8re chr\u00e9tienne. Parce  qu\u2019elles y existent encore\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Selon Maxime Parodi, du Centre de recherches en \u00e9conomie de  Sciences-Po (OFCE), le bouleversement des conditions de travail a, de  fait, entra\u00een\u00e9 l\u2019explosion de ce qu\u2019on appelait la classe ouvri\u00e8re . \u00ab  Dans les ann\u00e9es 1950 et 1960, le travail ouvrier \u00e9tait encore marqu\u00e9 par  des t\u00e2ches similaires et par peu d\u2019individualit\u00e9, indique-t-il. Il a  \u00e9volu\u00e9 vers plus d\u2019initiative et, par l\u00e0 m\u00eame, une individualisation des  r\u00f4les. Les ouvriers ont commenc\u00e9 \u00e0 estimer qu\u2019ils pouvaient am\u00e9liorer  leur condition par eux-m\u00eames et moins gr\u00e2ce au collectif. \u00bb <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.la-croix.com\/img\/la-croix\/commun\/pix_trans.gif\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"10\" \/><\/p>\n<h3>\u00c0 d\u00e9faut de classe ouvri\u00e8re, les ouvriers sont donc toujours l\u00e0<\/h3>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.la-croix.com\/img\/la-croix\/commun\/pix_trans.gif\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"10\" \/>D\u2019autres  facteurs ont favoris\u00e9 la d\u00e9sagr\u00e9gation de ce sentiment de \u00ab masse  ouvri\u00e8re \u00bb, capable de peser dans le combat revendicatif. Il y a eu  l\u2019implosion de secteurs symboliques : les mines, le textile, la  m\u00e9tallurgie\u2026 \u00ab La massification de la scolarit\u00e9 et l\u2019arriv\u00e9e de nombreux  titulaires du bac professionnel dans les ateliers ont \u00e9galement  contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9valoriser ceux qui avaient appris par l\u2019exp\u00e9rience,  souligne Michel Simon. Cela a rendu plus difficile la transmission de la  culture syndicale que l\u2019on acqu\u00e9rait en m\u00eame temps que les gestes du  m\u00e9tier. \u00bb Selon le chercheur, le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 une \u00ab classe  ouvri\u00e8re \u00bb s\u2019est donc effondr\u00e9 il y a moins de dix ans.<\/p>\n<p>Un sentiment qui \u00e9tait cependant \u00ab ambivalent \u00bb, selon Aur\u00e9lie  Filippetti. \u00ab Cela signifiait qu\u2019on appartenait au prol\u00e9tariat mais  qu\u2019on \u00e9tait en m\u00eame temps fier du travail r\u00e9alis\u00e9 avec ses mains \u00bb,  dit-elle. De ce point de vue, rien n\u2019a totalement chang\u00e9. \u00ab La fiert\u00e9 de  notre travail est peut-\u00eatre affaiblie, explique Bruno Lemerle, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9  CGT chez PSA Peugeot Citro\u00ebn \u00e0 Sochaux, mais je continue \u00e0 la ressentir  tous les jours et pas seulement lors des luttes syndicales. \u00bb<\/p>\n<p>Ces luttes, Christian Carouge, 58 ans, retoucheur t\u00f4lier \u00e9galement  chez PSA, les consid\u00e8re plus que jamais d\u2019actualit\u00e9. \u00ab Il y a encore une  classe ouvri\u00e8re, dit-il. Les tentatives de faire dispara\u00eetre la  solidarit\u00e9 et le sentiment de collectivit\u00e9 ont \u00e9chou\u00e9. M\u00eame si l\u2019on a  cass\u00e9 l\u2019image de l\u2019ouvrier, m\u00eame s\u2019il a disparu de la t\u00e9l\u00e9vision ou de  la litt\u00e9rature, les choses commencent \u00e0 changer. Pendant un moment, on  ne voyait plus de jeunes venir ou repartir de l\u2019usine en tenue de  travail. Cela revient. \u00bb<\/p>\n<p>\u00c0 d\u00e9faut de classe ouvri\u00e8re, les ouvriers sont donc toujours l\u00e0, et  sans doute pour longtemps, estiment nombre d\u2019\u00e9conomistes. Mais leurs  conditions de travail, leurs difficult\u00e9s, leurs revendications ont gagn\u00e9  d\u2019autres formes de salariat. \u00ab Je me sens li\u00e9e \u00e0 eux, dit ainsi Maria,  h\u00f4tesse de caisse dans un hypermarch\u00e9 et d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e CFDT. Nous aussi, nous  avons l\u2019impression de travailler \u00e0 la cha\u00eene, avec des gestes  r\u00e9p\u00e9titifs, avec un rendement \u00e0 l\u2019heure impos\u00e9 par la direction. Et  puis, les caissi\u00e8res, ce sont souvent des filles ou des s\u0153urs  d\u2019ouvriers\u2026 \u00bb<\/p>\n<p><strong>MICHEL WAINTROP<\/strong><\/p>\n<p><strong>12 d\u00e9cembre 2008 . La Croix<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p><strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils sont six millions en France et pourtant les ouvriers semblent devenus presque invisibles. Thomas n\u2019a que 32 ans mais il dit que la soci\u00e9t\u00e9 le consid\u00e8re comme une esp\u00e8ce en voie de disparition. Comme un anachronisme social. \u00ab Derni\u00e8rement, dans un d\u00eener avec des amis de ma s\u0153ur, \u00e0 Paris, on m\u2019a demand\u00e9 ma &#8230; <a href=\"https:\/\/www.shukuru.fr\/?p=218\" class=\"more-link\">Read More<span class=\"screen-reader-text\"> \u00ab\u00a0Qu\u2019est devenue la classe ouvri\u00e8re ?\u00a0\u00bb<\/span> &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[47],"tags":[],"class_list":["post-218","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archives"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/218","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=218"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/218\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2004,"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/218\/revisions\/2004"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=218"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=218"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.shukuru.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=218"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}