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Retraites : une universalité très individualisée

De quoi l’universalité est-elle le nom ? Inlassablement, depuis plus de deux ans, les experts interrogent cet énorme chamboulement en vue de notre système de retraite. Ce chantier que le gouvernement veut faire passer par le 49.3 ce mardi 3 mars, modifie en profondeur les règles de cotisations prélevées et de prestations versées. Et il repose sur une promesse de justice sociale : chaque euro cotisé doit ouvrir les mêmes droits, quel que soit le statut du travailleur et dès la première heure travaillée.

Les chercheuses et de chercheurs du Centre d’études de l’emploi CEET-Cnam ne font pas exception. Une quinzaine d’entre eux éclairent à leur tour le débat. Dans le dernier numéro de Connaissance de l’emploi – Un système de retraite « universel » ? Les inégalités du travail à la retraite – , ils font le constat que loin de promouvoir une philosophie d’universalité, la réforme implique au contraire une individualisation des retraites en fonction de son parcours professionnel, « chacun devenant ainsi comptable de sa propre pension ». Et cela au risque d’un renforcement des inégalités de carrière au moment de basculer dans une retraite bien méritée.

L’un des changements majeurs de la future réforme repose en effet sur la prise en compte de la totalité de la carrière, et non plus des 25 meilleures années pour les salariés du privé et des six derniers mois pour ceux du public. Dans le système actuel, rappellent les auteurs de l’étude, le rapport entre carrière et retraite est beaucoup plus lointain : « Ce ne sont pas les cotisations versées tout au long de la vie active qui déterminent les montants des pensions, mais bien la moyenne des meilleures années. Signe du lien distendu entre cotisations et prestations, il est possible de valider des trimestres lors des périodes de parentalité ou de chômage ou en compensation d’une insuffisance de ressources (sans lien donc avec le fait de cotiser), ce qui permet de contrebalancer, bien qu’insuffisamment, une partie des inégalités de carrière, les salaires les plus faibles donnant lieu aux taux de remplacement les plus élevés ».

En ne comptabilisant que les périodes travaillées ou le chômage indemnisé et en omettant les « trous » dans la carrière, le système universel à points épouse plus que jamais les trajectoires professionnelles qui détermineront in fine le montant des pensions. Ce qui pénalisera, estiment-ils, les précaires, les femmes, les jeunes et toutes celles et ceux qui sont exposés à la pénibilité.

Cette individualisation des carrières aura en outre un impact fort sur les personnes concernées par le minimum de pension, car il faudra, pour y avoir droit, avoir cotisé l’équivalent d’une carrière complète. Mais cette personnalisation devrait également toucher les « carrières stables ascendantes et particulièrement les fonctionnaires ». Aujourd’hui, deux agents de catégorie A, c’est-à-dire les cadres, qui ont le même traitement lors de leurs six derniers mois de carrière touchent en effet la même pension, peu importe qu’ils aient commencé au bas de l’échelle ou non. Demain, le fonctionnaire qui commencera et finira avec un statut cadre aura une pension plus élevée que celui qui aura débuté à des échelons inférieurs (B ou C). « Le nouveau système, loin de valoriser le mérite, reproduit les inégalités liées aux origines et aux destins sociaux », explique le collectif de chercheurs. Une logique qui s’applique également aux salariés du secteur privé.

Alors que la retraite constitue déjà un « miroir grossissant de l’ensemble des inégalités qui s’accumulent tout au long de la carrière », la future réforme risque de détériorer la situation des femmes, pointent les chercheurs. Des femmes pourtant qualifiées par le gouvernement de « grandes gagnantes de la réforme ». Mais les mauvaises années (chômage, temps partiel, inactivité…) qui sont davantage le lot des femmes ne sont plus gommées. Incertitude supplémentaire, l’étude d’impact ne précise pas quelles pourraient être les conséquences de ces interruptions –  complètes ou à temps partiel pour élever des enfants – , sur le montant des pensions, « dans la mesure où les six cas types présentés pour les salariés du privé correspondent à des trajectoires « typiquement masculines » ».

Ce projet de loi « invisibilise » de fait une moitié de la population mais risque aussi d’« accroître la dépendance la dépendance économique des femmes au sein du couple » Twitter

Ce projet de loi « invisibilise » de fait une moitié de la population mais risque aussi d’« accroître la dépendance la dépendance économique des femmes au sein du couple ». En cause, le futur système de bonification de la retraite de 5% dès le premier enfant – qui remplace les majorations de durée d’assurance (trimestres donnés aux mères) – dont 2,5 % seront automatiquement accordés à la mère, la moitié restante pouvant être octroyée à la mère ou au père qui, en moyenne, continue de gagner plus. Sans oublier la pension de réversion qui ne sera versée au conjoint restant, les veuves dans leur grande majorité, qu’à la condition d’avoir été mariée, sachant qu’aujourd’hui « moins d’une personne sur eux se marie », rappelle Connaissance de l’emploi.

Le tableau n’est guère plus encourageant pour les jeunes (15-24 ans). « Les jeunes actif.ve.s sont plus souvent que la moyenne de l’ensemble de la population active en contrat temporaire (29% contre 10,5%), en sous-emploi (11% contre 6%) et au chômage (21% contre 9% et près de 40% pour les non-diplômés ». Selon les enquêtes Génération du Cereq, « sept ans après la sortie du système scolaire, seule la moitié de la génération 2010 occupe une situation professionnelle stable, contre deux tiers d la génération 1998, rendant le cumul le cumul des points incertain de plus en plus longtemps », souligne les chercheurs du CEET-Cnam qui s’interrogent. Comment les jeunes pourront-ils s’assurer une carrière complète « tout en étudiant plus longtemps et en étant confrontés à un sas de précarité toujours plus long ? »

A l’instar de collectifs de chercheurs de la Dares (ministère du travail) et de la Drees (ministère de la Santé), l’étude du CEET-Cnam pointe également le danger à appliquer les mêmes règles pour toutes et tous dès lors que nous ne sommes pas tous égaux devant l’espérance de vie en bonne santé. Les ouvriers ont ainsi une espérance de vie sans incapacités inférieure de dix ans à celle des cadres supérieurs. Les corps portent à la retraite, voire avant la quille, les stigmates des conditions de travail.

Or, dénoncent les chercheurs, la pénibilité est trop faiblement prise en compte dans le projet de loi. Elle est renvoyée au compte personnel de prévention (C2P) qui a été amputé de 4 critères d’exposition sur dix (port de charges lourdes, postures pénibles, agents chimiques dangereux et vibrations) et à la retraite anticipée pour incapacité permanente. Par ailleurs, la réforme supprime des possibilités de retraite précoce pour les catégories dites « actives » de la fonction publique – aides-soignantes, égoutiers… –  qui basculeraient dans le régime commun du C2P. Ce qui signifierait pour nombre d’entre eux un horizon de départ à la retraite qui s’éloigne, sauf à accepter de prendre sa retraite avec une décote.

Alors que la question du vieillissement au travail est insuffisamment considérée dans les entreprises, que les conditions de travail et d’emploi se dégradent et que les risques psychosociaux augmentent, il faudrait penser un système de retraite « davantage déconnecté des déterminants professionnels et des inégalités qui les structurent, notamment en termes de qualification, de genre, d’âge, de classe », relève le collectif. Plutôt que de prendre le temps de saisir ce sujet à bras-le-corps, le gouvernement a plutôt jugé qu’il était urgent de passer sa réforme universelle de retraites en force.

SANDRINE FOULON03/03/2020 https://www.alternatives-economiques.fr/retraites-une-universalite-tres-individualisee/00092120

Rapport du COR : un déficit construit de toutes pièces

Le gouvernement a demandé au Conseil d’orientation des retraites (COR) de publier une nouvelle prévision des finances du régime allant jusqu’en 2030. Peu de temps donc après la projection de juin, qui allait jusqu’en 2070. Son objectif est clair : il s’agit de montrer que le système est déficitaire et donc qu’il faut des mesures de correction avant 2025, date envisagée pour la mise en place de la retraite par points, « pour redresser l’équilibre financier du régime ».

Le COR a donc publié un rapport relativement balancé, annonçant certes un déficit pour 2025, mais reconnaissant que son évaluation provient de conventions comptables discutables. Le risque est que le gouvernement et la presse mettent l’accent sur le déficit prévu pour 2025, soit pour l’ensemble des régimes de retraite : 0,7 point de PIB (17 milliards d’euros) dans l’hypothèse que les taux de cotisation restent fixes. Mais ce pseudo-déficit provient essentiellement de la baisse des ressources affectées au système, en raison de la forte baisse de la part de la masse salariale du secteur public, de la non-compensation de certaines exonérations de cotisations sociales, de la baisse des transferts de l’Unédic et de la CAF. Il disparaît pratiquement si une autre convention comptable est adoptée.

1/ Les hypothèses

Les hypothèses ne sont guère modifiées par rapport au rapport précédent. Le COR table toujours sur une stagnation du taux d’activité des femmes de 25 à 49 ans, alors que celui-ci a augmenté de 3 points de 2003 à 2018, malgré la crise. L’écart avec celui des hommes est encore de 10 points (contre 14 en 2003). Une politique volontariste pourrait faire baisser l’écart à 5 points (soit 2 % d’emploi en plus).

Le COR étudie quatre scénarios de croissance de la productivité du travail, (1,8 %, 1,5 %, 1,3 %, 1 %). Nous nous limiterons ici au scénario à 1 %. Le taux de chômage de long terme est fixé à 7 %, mais le COR imagine un net ralentissement de la baisse du chômage en 2022, de sorte que son taux resterait à 7,7 % en 2025 puis 7,5 % en 2030. Ainsi, la croissance du PIB ne serait que de 1,4 % de 2021 à 2025 (1,5 % de 2026 à 2030). Il ne tient pas compte de l’ampleur de la population disponible pour travailler (compte tenu des chômeurs découragés et des personnes employées à temps partiel souhaitant travailler à temps plein). Une hypothèse un peu plus volontariste de croissance à 1,7 % induirait un PIB plus élevé de 1,5 % et 5 milliards d’euros de ressources supplémentaires au système de retraite.

Le COR reprend les objectifs du gouvernement en matière d’emploi dans la fonction publique : d’ici 2022, baisse de 80 000, puis stabilité jusqu’en 2030. Le point d’indice de la fonction publique serait fixe jusqu’en 2022, puis le traitement indiciaire moyen serait bloqué en pouvoir d’achat. Au total, la part dans la masse salariale globale des traitements des fonctionnaires soumis à cotisations passerait de 12 % en 2018 à 10 % en 2025, puis à 9,2 % en 2030. Cela permettrait à l’Etat de faire des économies importantes sur ses cotisations employeur.

A partir de 2021, les pensions du régime général et du secteur public évolueraient comme les prix (hors tabac) sans aucune revalorisation en pouvoir d’achat. A l’Agirc-Arrco (retraites complémentaires), il en irait de même pour la valeur de service du point.

2/ Quel bilan ?

Les dépenses de retraite progresseraient de 1,4 % par an (en pouvoir d’achat), ce qui correspond à la croissance du PIB prévue par le COR. Ainsi, la part des dépenses de retraites dans le PIB resterait stable d’ici 2025 et même pratiquement jusqu’en 2030. Ceci au prix d’une baisse du ratio pension moyenne/ salaire moyen de 3,1 % jusqu’en 2025, de 6,6 % jusqu’en 2030. Pour dire les choses autrement, il manque 11 milliards en 2025 pour assurer la stabilité de ce ratio.

En 2018, les retraités ont un niveau de vie médian équivalent à celui des personnes de plus de 18 ans. Il serait plus bas de 6,6 % en 2030.

Selon le COR, l’âge moyen de départ à la retraite passerait de 62,1 ans en 2018 à 62,8 en 2025, puis 63,3 ans en 2030 en raison de l’allongement de la durée de cotisation requise et de l’entrée plus tardive en emploi.

C’est donc la baisse de la part des ressources dans le PIB qui provoque le déficit annoncé par le COR. Cette baisse provient essentiellement de la baisse de la part de la contribution de l’Etat à l’équilibre des régimes de retraites de la fonction publique et des régimes spéciaux. En fait, le COR propose trois conventions comptables.

Selon la première, les taux de cotisations sociales seraient constants (TCC), la part des ressources du système de retraite dans le PIB baisserait de 13,7 % du PIB en 2018 à 13,2 % en 2025. Du fait de la baisse de la part de la masse salariale publique, les cotisations versées par le secteur public baissent de 0,3 point de PIB. La moitié du déficit provient donc de l’austérité salariale et de la baisse des effectifs publics. C’est la double peine : les salaires stagnent, les effectifs publics décroissent et c’est un argument pour baisser les retraites. Il faut noter que cette convention oublie que l’Etat est juridiquement obligé de financer les retraites de ses fonctionnaires et que le déficit apparent du régime a sa contrepartie en amélioration du solde de l’Etat et des collectivités locales. Avec cette convention, le déficit du système de retraites serait de 17,2 milliards en 2025 (soit 0,7 % du PIB).

Selon la convention comptable (ERP) qui impose à l’Etat d’équilibrer les régimes de retraites publiques, le déficit serait de 11,2 milliards en 2025 (0,4 % du PIB).

Avec la convention comptable EEC, qui stabilise les cotisations et contributions du secteur public en pourcentage du PIB et neutralise donc les transferts entre l’Etat et les systèmes de retraites, le déficit en 2025 ne serait que de 8,7 milliards d’euros (0,3 % du PIB). Une fois encore, ce chiffre incorpore une perte de recettes de 2 milliards d’euros liée à la non-compensation des exonérations de cotisations sur les heures supplémentaires et sur la prime de Noël ; il incorpore aussi des moindres transferts de 2 milliards d’euros de l’Unédic et de la CAF, liés à la baisse prévue du chômage et de l’AVPF (l’assurance vieillesse du parent au foyer). Nous avons vu aussi qu’une hypothèse un peu plus volontariste sur la croissance, la baisse du chômage, l’emploi des femmes fournirait au moins 5 milliards d’euros de ressources supplémentaires. Il n’y a donc pas de déficit important, autre que celui résultant de conventions comptables faussées par la baisse de la masse salariale du public.

D’ailleurs, le COR conclut : « Au total, l’apparition du besoin de financement du système de retraite sur la période de projection résulterait davantage d’une réallocation des ressources au sein des administrations publiques au détriment de l’assurance vieillesse (via des effets de structure liés à la population active et la démographie) qu’à une hausse des dépenses du système qui restent stables en regard du PIB. »

Même si cela n’est pas évoqué dans le rapport du COR, il faut considérer l’ensemble de la protection sociale. Acceptons donc que les régimes de retraite aient un déficit de 17 milliards d’euros en 2025, la dette sociale serait remboursée, c’est donc 16 milliards, actuellement utilisés pour rembourser les marchés financiers, qui seront disponibles pour financer la retraite ou pour améliorer les conditions de vie et de travail dans les Ehpad (ce que l’on pourrait faire plus vite d’ailleurs en réduisant le rythme de remboursement).

En 2025, sauf changement hautement souhaitable mais peu probable de la politique familiale (la revalorisation des prestations familiales, leur indexation sur les salaires), la branche famille aurait un excédent de 3 milliards d’euros. Le rapport prévoit un taux de chômage de 7 % en 2025 ; dans ce cas, l’Unédic aurait un excédent de 8 milliards (avant prise en compte de la contre-réforme de 2019). La protection sociale prise globalement aurait donc un excédent de l’ordre de 10 milliards d’euros. On voit qu’il suffirait d’un léger transfert de cotisations entre l’Unédic et la retraite pour équilibrer le compte de la seconde.

3/ Combler un déficit inexistant

Compte tenu de la commande du Premier ministre, le COR est obligé d’analyser des mesures visant à combler un déficit inexistant en 2025 : 17,2 milliards selon la convention TCC, 8,7 milliards selon la convention ERP. Parmi ces mesures, le Conseil propose : soit d’augmenter l’âge minimal de départ à 64,3 ans (63,1 ans) pour la génération 1963, ce qui obligerait beaucoup de seniors à retarder de deux ans leur départ à la retraite, sachant que beaucoup ne pourraient se maintenir en emploi ; soit d’augmenter la durée de cotisation requise pour le taux plein à 46,3 ans (44,2 ans), ce qui aurait de lourdes conséquences à moyen terme (les jeunes qui commencent à cotiser à 23 ans auraient droit à une retraite à taux plein à 69 ans) ; soit une baisse de 1,1 % (0,6 %) par an du pouvoir d’achat des retraites par la non-indexation de leur pension sur l’inflation. Dans ces trois cas, l’affirmation du Président : « Les personnes nées avant 1963 ne seront pas affectées » serait aussi peu tenue que celle du candidat : « Je ne toucherai pas au pouvoir d’achat des retraites ». Reste enfin la possibilité d’une hausse du taux de cotisation de 1,5 point si on prend la fourchette haute du déficit ou 0,8 point si on prend la fourchette basse.

Le COR précise alors : « Les hausses de cotisation ne doivent pas nécessairement être lues comme une hausse globale des prélèvements obligatoires : il s’agit de se substituer à une baisse de ressources provenant d’entités publiques (assurance chômage, CNAF, régimes de fonctionnaires) qui dégageront de facto des marges de manœuvre financières supplémentaires ». Notons cependant que cela ne doit pas oblitérer la lutte pour la revalorisation des prestations familiales, contre la réforme de l’Unédic, contre la baisse des effectifs des services publics.

4/ Garantir le niveau des retraites, assurer le financement

Il n’y a pas de problème structurel de financement en 2025 avec les hypothèses faites en matière de dépenses. Ceci ne nous empêche pas de considérer que la baisse relative des retraites par rapport aux salaires n’est pas souhaitable ; il faudrait donc consacrer, en 2025, 11 milliards d’euros de plus au système des retraites, ce qui serait finançable si effectivement le taux de cotisation retraite était augmenté de 0,2 point chaque année, soit de 1,1 point en 2025.

On notera pour finir que le COR défend son existence menacée par le rapport Delevoye : « Il est important que le COR soit le lieu où sont établis les diagnostics sur la situation financière de notre système de retraite. Ils (Les membres du COR, NDLR) considèrent en effet tous qu’un tel diagnostic se doit d’être partagé et, de ce fait, ne peut résulter de simples travaux d’experts, quelle que soit leur qualité, mais doit être élaboré sous le contrôle vigilant de l’ensemble des parties prenantes au débat sur les retraites ». On aimerait approuver, sachant que la question de la composition du COR devrait être posée (en particulier quant aux membres qualifiés et aux représentants des retraités) tout comme celle de son fonctionnement (le rôle de son secrétariat par rapport à celui des membres).

Cette note a été rédigée dans le cadre du Réseau retraites.

Henri Sterdyniak est économiste, conseiller scientifique à l’OFCE et membre des Economistes atterrés.

Une analyse qui montre qu’un déficit peut être construit et donc relativement fictif.

Si on ajoute les propos de Jean Paul Delevoye sur franceinfo tv, où il explique que si le montant des retraites est fixé à 14% du PIB et que le nombre de retraités s’accroît, il n’y a aura pas de baisse du niveau de retraites. Confondant ainsi valeur et volume, par un tour de passe passe qui consiste à considérer que si le montant des pensions augmente moins vite que l’inflation, le pouvoir d’achat n’en serait pas affecté.

On est totalement dans le discours idéologique qui consiste à nous vendre une réforme qui va détériorer la situation d’un grand nombre de retraités au motif de davantage de justice sociale !

Shukuru

La vraie-fausse baisse du chômage

L’Insee a rendu public le 14 août l’enquête emploi du second trimestre 2019. Ce sont ces chiffres qui font foi pour suivre l’évolution du chômage en France. Bonne surprise : celui-ci a continué de reculer de 0,2 point ce trimestre, malgré le ralentissement de l’économie, pour s’établir à 8,5 % en France (8,2 % en France métropolitaine). Un niveau qu’on a constamment dépassé depuis le début de 2009, au moment où la crise financière a commencé à toucher vraiment le pays.

Les défenseurs du pouvoir actuel, comme les économistes Gilbert Cette et Stéphane Carcillo invités ensemble à France Inter le 14 août au matin, n’ont pas manqué de mettre ce bon résultat sur le compte de la flexibilisation du marché du travail, mise en œuvre à grande échelle depuis 2017 avec la loi Travail puis les ordonnances Macron.

Sauf que, quand on y regarde de plus près, la bonne nouvelle n’en est en réalité (malheureusement) pas une. Le niveau du chômage résulte en effet de l’écart entre le nombre des personnes qui sont dites actives sur le marché du travail (qui ont un emploi ou en cherchent un) et le nombre de celles qui ont un emploi.

Or ce que nous disent les chiffres publiés par l’Insee, c’est que la baisse du chômage intervenue depuis six mois n’est pas le fruit d’une amélioration de la situation de l’emploi. Au contraire, le taux d’emploi des 15-64 ans a diminué au second trimestre 2019.  La baisse du chômage est due au recul du taux d’activité : la part de ceux qui ont un emploi ou qui en cherchent un a diminué en effet de 0,2 point depuis fin 2018 parmi les 15-64 ans. Dit autrement, la part de ceux en âge de travailler qui sont totalement sortis du marché du travail (ils n’ont pas d’emploi et n’en cherchent pas) a augmenté cette année, ce qui interrompt une tendance à la baisse quasi continue depuis 10 ans malgré la crise.

Si l’on entre dans le détail, on voit que cette dégradation touche en particulier les hommes, dont le taux d’activité a reculé de 0,5 point depuis l’année dernière. Leur taux d’emploi, lui, baissait de 0,2 point, inversant la tendance à l’œuvre depuis 2016 qui voyait (enfin) ce taux revenir progressivement à ses niveaux d’avant crise.

Ce n’est pas le cas en revanche des femmes, dont le taux d’emploi continue à progresser régulièrement, dépassant nettement les niveaux d’avant-crise. Même pour elles, cependant, la baisse du chômage au dernier trimestre s’explique par un recul du taux d’activité, interrompant là aussi une hausse quasi permanente jusque-là.

Ce recul généralisé des taux d’activité permet certes pour l’instant à la baisse du chômage de se poursuivre, malgré la dégradation de l’emploi. Mais il s’agit en réalité d’une mauvaise nouvelle pour le pays si ce recul devait se prolonger : il est en effet très difficile de ramener à l’emploi des personnes qui auront été durablement éloignées du marché du travail. On fabrique donc ainsi de nombreux exclus, condamnés le plus souvent à une pauvreté durable et au recours à l’assistance.  

GUILLAUME DUVAL14/08/2019 https://www.alternatives-economiques.fr/vraie-fausse-baisse-chomage/00090073

L’analyse de Guillaume DUVAL est édifiante, les « bons chiffres » du chômage ne sont dus qu’à une baisse de l’activité. Des hommes et des femmes se retirent du marché du travail (probablement parce qu’ils ne réussissent pas à trouver un travail et qu’ils n’ont aucun intérêt à se déclarer comme chômeur auprès de pôle emploi).

Mais les économistes « avisés », fans des réformes libérales, constatent la baisse du chômage et donnent un satisfecit au gouvernement, pour sa bonne politique.

Dans le même ordre d’idée, on pourrait évoquer l’explosion des autoentrepreneurs, pratiquement 1,2 millions en 2019. S’agit-il d’un élan des français pour entrepreneuriat, la liberté de ne pas avoir de patron … ou plutôt soit un complément de revenu parce que l’activité principale n’est pas assez rémunérée ou encore encore une obligation faite par « l’employeur », une plateforme qui demande aux travailleurs de prendre le statut d’autoentrepreneur pour ne pas avoir de charge à payer.

Ces deux exemples, montrent une détérioration forte et rapide du marché du travail. On ne peut dès lors considéré que la situation économique s’améliore. Shukuru

Si tu es écolo, pourquoi es-tu si connecté ?

Comme le proclamait de manière à peine provocante le philosophe G. A. Cohen, « si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ? », on peut se demander s’il n’y a pas un paradoxe à voir notre belle jeunesse se mobiliser pour le climat tout en gardant précieusement dans sa poche son smartphone, pour se connecter sans modération à ses « amis » (plus d’un jeune sur deux y passe plus d’une heure par jour).

Nombre d’entre nous partagent avec les plus jeunes une addiction « numérique » vécue sans mauvaise conscience. Avec ces milliers de mails, ces vidéos chargées sur YouTube, ces échanges de tweets qui deviennent un mode de communication officiel, nous attestons de notre efficacité, nous cultivons l’impression de vivre à 100 à l’heure, hyperinformés et hypermodernes, et de plus quasiment tout-puissants avec ces objets qui font tout à notre place.

Et « écolo », pour couronner le tout : n’est-il pas évident que toutes ces formes de « dématérialisation » sauvegardent la nature, telle la liseuse qui vient épargner le papier ? Pourtant, nul besoin d’être un expert en énergie pour comprendre qu’entre les matériaux nécessaires à sa fabrication, les coûts de transport afférents, son obsolescence programmée et les téléchargements requis ensuite pour l’alimenter ainsi que le stockage des fichiers, sans compter l’impossibilité de se prêter les ouvrages, la liseuse ne supporte pas la comparaison écologique avec le papier…

Mais chut ! Il est impossible de critiquer le tout-numérique sans apparaître comme un parfait ringard, tant le nouveau visage du progrès est incarné par ces technologies. Et ceci vaut pour la droite comme pour la gauche, volontiers dithyrambique à l’égard d’Internet, à l’instar de l’ancien député socialiste Christian Paul affirmant de manière prémonitoire « oui, Internet aide la prise des Bastille du XXIe siècle » ou Martine Billard (aujourd’hui France insoumise) estimant qu’« il a rendu possible l’expression de tous les sans-culottes »

Au-delà de ce qu’on peut considérer comme une certaine naïveté, y a la conviction bien ancrée que la « révolution numérique », concrètement toute « nouvelle technologie », nous fait faire un pas en avant vers un monde meilleur, à moins qu’il ne s’agisse simplement, dans une course en avant dont le sens nous échappe, de ne pas être en retard sur nos voisins d’outre-Atlantique.

Fondamentalement, les nouvelles technologies semblent concilier préoccupation écologique et croissance, une croissance immatérielle permettant d’écarter le spectre de la décroissance. L’inflation numérique est pourtant clairement anti-écologique. Non seulement Internet consomme de l’énergie, mais la toile entretient une inflation consumériste en diffusant des messages publicitaires (contrepartie de la gratuité d’Internet) vecteurs d’achats compulsifs.

A nouveau en toute bonne conscience puisque les nouveaux produits se présentent souvent comme plus « écolos », alors qu’ils sont très souvent plus puissants (consommant donc plus), et moins durables (à l’instar des écrans de télévision LCD par exemple).

A l’heure actuelle, la demande énergétique des NTIC croît de + 10 % par an et celles-ci sont responsables de 14 % de la consommation électrique. Contrairement à ce qu’on imagine volontiers implicitement, notre portable ou notre ordinateur ne sont pas de petits terminaux isolés mais n’existent que reliés à toute une architecture, notamment ces data centers dont la consommation est impressionnante. Certaines « fermes informatiques » consomment autant que 80 000 foyers américains.

Depuis la consommation de minéraux jusqu’à la production de déchets électroniques, et sans compter les coûts géopolitiques ou psychologiques (dégradation de l’attention, moindre tolérance à l’ennui, fuite des contacts directs…), la démesure « techno » est extrêmement coûteuse d’un point de vue écologique. Les analyses de l’Ademe en fournissent maints exemples concrets : alors qu’en une heure, on compte 180 millions de recherches Google dans le monde, une recherche sur Google utilise autant d’énergie qu’une ampoule basse consommation pendant une heure2.

Certes, il n’est ni possible ni toujours souhaitable d’échapper à l’« internetisation » dans nombre de domaines, mais il est impératif d’en analyser les effets et les enjeux : loin que cela constitue une grande évolution progressiste, bien au contraire, cela nous engage plutôt sur une voie anti-écologique. La transition écologique exigera de payer l’énergie plus chère, et nécessitera une politique d’ensemble passant par une mise à plat de nos consommations, et par une prise de conscience. Bien peu de choses sont en fait « immatérielles ».

Marie Duru-BellatSociologue 26 Mars 2019 Alternatives Economiques
https://www.alternatives-economiques.fr/marie-duru-bellat/es-ecolo-es-connecte/00088783

Dette publique : pas de quoi paniquer !

Les mesures annoncées par Emmanuel Macron pourraient porter un coup à la dette française qui frôle les 100 % du PIB. Est-ce si grave ? Ce n’est pas elle qui devrait nous inquiéter le plus. Plongée dans ses arcanes.

En juin 2018, la dette publique française représentait 2 300 milliards d’euros, l’équivalent de 99 % du produit intérieur brut (PIB), à la limite de la barrière symbolique des 100 %. Mais les symboles sont importants : l’économiste britannique John Maynard Keynes nous a expliqué depuis longtemps que la psychologie joue un rôle clé dans le comportement des ménages, des entreprises et des investisseurs financiers. Faut-il donc s’inquiéter du niveau actuel de notre dette ?

Pour les économistes libéraux, la réponse est oui : il reflète une excroissance de la présence de la puissance publique dans l’économie. Et tout ce qui va financer les administrations publiques représente autant d’épargne disponible en moins pour les affaires privées. Chez les économistes héritiers de Keynes, la réponse est également positive, mais pour une autre raison : plus la dette monte, plus les rentiers reçoivent les intérêts de la dette et accroissent leur richesse sur le dos des contribuables et de l’économie productive.

Pourtant, aucune étude ne démontre qu’une dette publique pose un problème à partir d’un niveau particulier. Les économistes américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff pensaient avoir montré que toute progression de la dette publique au-delà de 90 % du PIB entraînait des conséquences néfastes pour l’économie. Mais quand un jeune thésard a refait leurs calculs, il a découvert qu’ils s’étaient trompés dans leurs chiffres… De fait, avec une dette publique de l’ordre de 55 % du PIB, l’Argentine est en pleine crise tandis que le Japon vit sans souci avec ses 235 %. En réalité, la situation de la dette publique s’apprécie au cas par cas pour chaque pays. Qu’en est-il pour la France ?

1. Comment la dette publique française a-t-elle évolué ?

Pour bien comprendre la dynamique de la dette publique française, il faut prendre du recul. Une mise en perspective historique sur un siècle et demi en dévoile les trois déterminants clés : les conflits, les crises et la dérégulation libérale des dernières décennies. Les deux premiers éléments se comprennent facilement.

Les guerres entraînent un surcroît énorme de dépenses publiques qui creuse les déficits et les dettes. La faiblesse, voire la chute, de l’activité lors des crises économiques se traduit par une diminution des recettes fiscales, en même temps que les dépenses d’un Etat-providence peu développé (années 1930) ou plus développé (post-subprime) s’accroissent. Cela accentue les déficits publics et les dettes en même temps que le PIB s’effondre : le ratio dette sur PIB ne peut qu’exploser.

Un regard sur la longue période montre que la France a déjà connu un niveau de dette proche de 100 % du PIB. Du fait des deux guerres mondiales, à cause de la Grande Crise des années 1930 – aux effets bien plus forts de ce point de vue que ceux de la crise récente -, mais aussi en période normale, à la fin du XIXe siècle.

Au-delà de ces événements exceptionnels, on s’aperçoit que la dette publique française connaît une croissance quasi continue depuis la fin des années 1970. Pour l’économiste de l’université Paris 1 Bruno Tinel, cette évolution se retrouve dans d’autres pays industrialisés et représente « un fait stylisé de la période néolibérale »1. Il montre, d’abord, que le taux de croissance en volume de la dépense publique française était très fort dans les années 1960, sans que la dette progresse, et il n’a cessé de décroître depuis : ceux qui expliquent la montée de la dette par une explosion des dépenses se trompent. L’explication se trouve ailleurs.

D’abord, dans la forte montée des taux d’intérêt entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990. La priorité donnée à la lutte contre l’inflation a incité les banques centrales à augmenter de façon conséquente le niveau des taux. De ce fait, le coût de la dette a grimpé, une partie croissante de la nouvelle dette servant à rembourser l’ancienne dans un effet boule de neige délétère.

Evolution de la dette publique française, en % du PIB

Ensuite, les baisses d’impôts inaugurées par le Premier ministre Jacques Chirac à la fin des années 1980 seront renforcées au début des années 2000 par le président Jacques Chirac, suivi par Nicolas Sarkozy. L’effet sur la dette ? Selon un rapport remis en 2010 par Paul Champsaur, alors président de l’Autorité de la statistique publique, et Jean-Philippe Cotis, alors directeur général de l’Insee, 400 milliards de recettes ont été perdus et « en l’absence de baisses de prélèvements, la dette publique serait environ 20 points de PIB plus faible aujourd’hui qu’elle ne l’est en réalité »2. Un écart énorme.

Il faut ajouter qu’avec la montée des inégalités sociales, lorsqu’il y a augmentation de la richesse, cela se traduit par des revenus se dirigeant de manière croissante vers les personnes les plus riches, qui sont davantage portées vers l’épargne que la consommation. De plus, avec le capitalisme actionnarial, les profits se transforment plus en dividendes qu’en investissements. Autant d’éléments qui pèsent sur le rythme de croissance et qui contribuent à faire monter le ratio dette sur PIB.

Une politique monétaire très rigoureuse, des coupes dans les recettes fiscales, la financiarisation de l’économie et la montée des inégalités représentent les ferments de la poussée de la dette publique française.

2. Qui détient notre dette ?

En dépit de la montée structurelle de la dette, la puissance publique n’a jamais eu de mal à la financer. Qui sont les investisseurs qui nous font confiance ? Il y a encore peu de temps s’appliquait, en gros, la règle des trois tiers : un tiers de Français (compagnies d’assurances, fonds d’investissement…), un tiers d’Européens non Français et un tiers de non-Européens.

Mais, avec le lancement des politiques monétaires dites de quantitative easing, c’est-à-dire l’achat de titres de la dette publique par la Banque de France pour le compte de la Banque centrale européenne (BCE), la donne a changé. De ce fait, la part des investisseurs domestiques a grossi de manière importante. Ainsi, la Banque de France détient aujourd’hui environ 20 % de la dette française, le même niveau que les compagnies d’assurances. Le poids des investisseurs étrangers a de ce fait diminué.

Répartition de la dette publique française par type de détenteurs en 2017, en %

Source : Bruegel

A partir de janvier 2019, la BCE n’achètera plus de nouveaux titres de dette publique. Cela aura-t-il un effet sur notre capacité à la financer ? A priori non, et pour deux raisons. D’une part, à chaque fois que les titres déjà détenus arriveront à échéance, la BCE continuera à réinvestir l’argent dans l’achat de nouvelles dettes. D’autre part, les investisseurs en quête de placements sans risque en Europe voient fondre le marché de la dette allemande : le pays accumule les excédents budgétaires, il rembourse sa dette ancienne sans en créer de nouvelle. Nombre d’investisseurs devraient se tourner de plus en plus vers la dette française. Pas d’inquiétude donc sur notre capacité à la financer.

3. A quoi a servi l’argent ?

Une dette maîtrisée et financée peut tout de même devenir inquiétante si l’argent a été utilisé n’importe comment. Mais ce n’est pas le cas en France. Un indicateur simple permet de s’en rendre compte. Il suffit de recalculer le déficit budgétaire hors dépenses d’investissements publics. Si le déficit persiste, voire s’accroît, cela signifie qu’il est dû à un surcroît des dépenses de fonctionnement et de remboursement de la dette par rapport aux recettes fiscales. Une situation qui, si elle est durable, est mauvais signe.

Déficit de l’Etat français hors dépenses d’investissements publics, en % du PIB

Source : Ameco

Qu’en est-il en France ? En moyenne, sur la période 1978-2017, le solde budgétaire hors investissements publics a été excédentaire de l’équivalent de 0,8 % du PIB. La dette de l’Etat a donc à peu près servi à financer intégralement de l’investissement, avec même un petit surplus pour les autres administrations publiques. Seules les années de fort ralentissement de l’activité (le début des années 1990, la période de crise des subprime et de la zone euro) correspondent à des situations dégradées. Mais, de manière structurelle, la dette de l’Etat français finance surtout de l’investissement.

4. Doit-on s’inquiéter du coût ?

On a pris l’habitude, dans le débat public, de mesurer la dette en pourcentage du PIB. C’est une façon de faire courante et qui facilite les comparaisons internationales. Mais qui n’a pas forcément grand sens sur le plan économique. La dette est un stock accumulé que l’on ramène à un flux, la production de richesse d’une année. Et il n’y a pas de niveau de dette sur PIB prédéterminé qui permette de savoir si le niveau est soutenable ou pas.

De manière plus pertinente, on peut s’intéresser au coût de la dette. Les intérêts payés chaque année en pourcentage du PIB ramènent un flux (de paiement) à un flux (de production de richesse). Et une montée rapide du ratio signale un problème certain. De ce point de vue, le coût de la dette publique française est nettement orienté à la baisse : la France ne paie pas plus aujourd’hui que ce qu’elle payait quand sa dette ne représentait que 20 % de son PIB.

Lorsque les banques centrales, notamment la Banque de France, se sont engagées dans des politiques monétaires restrictives pour lutter contre l’inflation, les taux d’intérêt ont beaucoup monté. Cela s’est ressenti sur les intérêts à payer sur la dette publique, qui ont culminé à l’équivalent de 3,5 % du PIB en 1997. Depuis, le coût de la dette française n’a cessé de diminuer.

Intérêt de la dette de la France sur PIB, en %

Source : Ameco

La perspective de la création de la zone euro a donné confiance aux investisseurs, qui ont largement financé à bas coûts les dettes publiques européennes – quelques fois avec trop de zèle, sans apprécier suffisamment les capacités de remboursement de pays comme la Grèce. Par la suite, l’épargne mondiale disponible pour s’investir s’est retrouvée à un niveau plus élevé que ce que les entreprises et les administrations publiques étaient prêtes à investir, poussant le loyer de l’argent – les taux d’intérêt – à la baisse.

Après la crise financière et celle de la zone euro, les politiques monétaires des banques centrales ont contribué, par leurs interventions, à maintenir les taux d’intérêt à un niveau faible. Mais, du fait de l’excédent d’épargne mondiale, ceux-ci étaient déjà orientés à la baisse avant l’intervention des banques centrales. La fin du quantitative easing, on l’a vu, sera très progressive puisque la BCE va réinvestir pendant un moment – aucun terme n’a encore été fixé – ce qu’elle touche en remboursements. Elle a par ailleurs indiqué qu’elle ne commencerait à remonter, graduellement, ses taux d’intérêt qu’après l’été 2019. Enfin, la baisse du volume de la dette allemande, on l’a vu, devrait inciter les investisseurs à vouloir acheter de la dette française, ce qui contribuera également à en maintenir le coût à un niveau faible.

5. Aucun souci donc ?

N’y a-t-il donc aucun sujet d’inquiétude à propos de la dette française ? Si, il y en a même trois. D’abord, si le niveau actuel apparaît supportable, bien financé et peu coûteux, une nouvelle crise importante – par exemple des tensions dans la zone euro dues aux problèmes budgétaires italiens, à un Brexit dur, à la faillite retentissante d’une Deutsche Bank mal en point, etc. – emmènerait la dette vers des niveaux plus risqués et moins contrôlables. La France se doit donc de maîtriser la progression de ses déficits publics et de sa dette.

Dette des entreprises non financières en France et dans la zone euro, en % du PIB

Source : BRI

Ensuite, au-delà de ces événements conjoncturels et qui ne dépendent pas de la France, la tendance structurelle de la montée de la dette française résulte pour une partie significative de l’idéologie anti-impôt des gouvernements de tous bords qui se sont succédé au cours des vingt dernières années. La présidence Macron poursuit la même trajectoire et adopte le même discours volontaire de réduction de la dette, tout en se privant des moyens d’y arriver en supprimant des recettes fiscales.

Enfin, s’il faut s’inquiéter d’une dette, c’est aujourd’hui plutôt celle des entreprises privées qui suscite des craintes. Le Haut Conseil de stabilité financière, l’organisme chargé de surveiller le système financier français afin d’éviter les prochaines crises, s’en est déjà ouvert plusieurs fois au cours des derniers mois. De fait, on constate une montée rapide de l’endettement des entreprises françaises, une utilisation d’une partie des fonds empruntés pour de la spéculation financière et une évolution complètement à contre-courant par rapport aux autres pays européens.

De ce point de vue, les données de la Banque de France ont tendance à minimiser le sujet. Elles indiquent un taux d’endettement des entreprises non financières équivalent à 72,7 % du PIB à fin mars 2018. Mais ce chiffre n’inclut pas les prêts entre entreprises, qu’elles soient d’un même groupe ou étrangères l’une à l’autre. Lorsque l’on inclut cette dette supplémentaire, comme le fait la Banque des règlements internationaux (BRI), on constate un taux d’endettement de 134,1 % du PIB à fin mars. Un niveau bien plus élevé que celui de la dette publique. Mais qui, pourtant, ne fait pas l’occasion d’un débat public. Parlons dette ? D’accord, mais de celle qui est vraiment préoccupante.

CHRISTIAN CHAVAGNEUX17/12/2018  Alternatives économiques

Réduire le temps de travail pour sauver l’environnement

A l’heure où la fiscalité environnementale monopolise les débats en France, un tout autre sujet anime le cercle des économistes écologiques, notamment aux Etats-Unis : la réduction du temps de travail.

Depuis plus de dix ans maintenant des chercheurs issus de structures aussi diverses que le CEPR de Washington (dont les spécialistes prévenaient d’une crise possible avant 2008) ou du Boston College l’attestent : il existe une corrélation forte entre le temps de travail et la dégradation de l’environnement. En somme, plus on travaille, plus on pollue.

La première étude sur le sujet date de 2005. En étudiant 18 Etats de l’OCDE, la sociologue américaine Juliet Schor (Boston College) conclut que plus les individus travaillent, moins ils disposent de temps pour « faire » : ils consomment donc des biens à forte empreinte écologique en privilégiant, par exemple, pour gagner du temps, l’avion ou les plats préparés. Le lien entre pollution et temps de travail s’explique ici par la « structure » de la consommation.

En 2007, les économistes et modélisateurs, David Rosnick et Mark Weisbrot (CEPR, Washington) démontrent que les différences de niveau de pollution et de consommation d’énergie entre les États-Unis et l’Europe, toutes choses égales par ailleurs, s’expliquent précisément par les différences entre les deux pays en termes de temps de travail. D’après leurs analyses, si les Européens avaient adopté un temps de travail équivalent à celui des Américains, ils consommeraient 30 % d’énergie en plus.

A l’inverse, si les Etats-Unis avaient adopté́ les standards européens de temps de travail, leurs émissions de CO2 en 2000 auraient été́ 7 % moindres que celles de 1990. Et les accords de Kyoto auraient été respectés… Les chercheurs insistent sur un effet volume : un temps de travail élevé entraîne une hausse de la croissance du PIB, et puisque celle-ci est corrélée à l’émission des gaz à effets de serre, un accroissement de facto de la pollution.

Quelques années plus tard, l’économiste suédois Jonas Nässén précise ces recherches. Ses études montrent qu’une réduction de 1 % du temps de travail engendrerait une réduction de la consommation d’énergie et d’émission de gaz à effet de serre de 0,8 % en moyenne. À l’heure où la RTT est sévèrement critiquée en France, Nässén préconise une semaine de travail de 30 heures par semaine pour faciliter l’atteinte des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

D’autres études, menées par Kyle Knight, Eugene Rosa et Juliet Schor, en 2013, portant sur l’ensemble des pays de l’OCDE de 1970 à 2007, le démontrent : non seulement la corrélation entre temps de travail et impact environnemental est forte, mais en plus les pays qui ont réduit leur temps de travail ont vu une amélioration très nette de leurs indicateurs environnementaux.

Lewis King et Jeoren Van de Bergh, en 2017 qui étudient différents scénarios de réduction du temps de travail concluent quant à eux, que les 30 heures hebdomadaire ne sauraient faire l’objet d’une annualisation : la semaine de 4 jours constitue l’option la plus bénéfique à l’environnement.

Pour l’instant, la faiblesse de ces études réside dans le fait qu’elles mettent en lumière une corrélation et non une causalité. Une faiblesse toute relative car le consensus scientifique est aujourd’hui très clair : les activités économiques sont responsables du dérèglement climatique.

Reste à affiner ces recherches pour mieux comprendre les ressorts de ce lien et éviter tout effet rebond en cas de réduction du temps de travail (c’est-à-dire d’éviter qu’elle ne se traduise par plus de voyages en avion par exemple), penser les conséquences en termes de revenu…

La réduction du temps de travail permet de créer des emplois, d’améliorer la qualité de vie et l’état de l’environnement : c’est un triple dividende positif. Mais, surtout, n’en débattons pas, affirment les économistes bien en cours.

Aurore Lalucq codirectrice de l’Institut Veblen pour les réformes économique
Article très intéressant, puisqu’il nous incite à la réduction du temps de travail.
Un temps de travail qui pourrait s’effectuer sur 4 jour serait intéressant à plusieurs égards.
D’une part, comme l’explique cet article, cela permettrait de réduire la consommation d’énergie et donc la pollution, ce qui serait favorable pour la planète
En effet, on peut penser qu’une journée de moins à travailler, limite les déplacements et entraîne des modifications dans notre mode de vie.
Ensuite, réduire le temps de travail, permet à la fois d’améliorer la productivité (moins de fatigue, plus de concentration …) et d’améliorer également la santé (moins malade parce que moins sollicité, moins de stress…) ce qui diminue les dépenses de santé et pourrait avoir des conséquences favorables sur les comptes de la sécurité sociale.
La réduction du temps de travail devrait également permettre le partage du temps de travail (désormais les magasins sont ouverts 6 jours sur 7, les employés ne peuvent plus seuls assumé l’amplitude horaire d’ouverture). ce partage devrait permettre de réduire le chômage et donc le coût des indemnités chômage, les dépenses de santé (l’absence d’emploi est préjudiciable à la bonne santé dans une société où travailler est l’objectif de chacun
Enfin libérer du temps de travail pourrait permettre de renforcer le lien social, grâce à un temps libre accru les échanges avec les voisins, le bénévolat pourrait se développer davantage.
Ainsi la réduction du temps de travail tant décriée par les zélateurs du capitalisme et de la liberté d’entreprendre, ne peut qu’être bénéfique pour la société.
Shukuru

L’économie de la drogue peut-elle doper le PIB français ?

Faut-il intégrer le trafic de drogue au calcul du PIB ? Après plusieurs années de débat, l’Insee vient finalement de trancher en décidant d’incorporer le poids économique du narcotrafic au calcul de la richesse nationale. L’Insee applique en fait une demande de l’office européen de statistique Eurostat. Ce changement comptable pourrait entraîner une révision en « légère hausse » du produit intérieur brut français (PIB). L’acception de prise en compte est large puisque l’Insee tiendra désormais compte de la consommation de stupéfiants ainsi que des activités liées à cette consommation sur l’ensemble du territoire national. Cette prise en compte est destinée à aligner les statistiques françaises sur celles des autres pays européens qui intègrent déjà cette économie souterraine. Selon l’Insee, cette modification comptable n’entraînera qu’une révision en très légère hausse du niveau du PIB.

L’intégration de ces nouveaux chiffres sera effective pour les chiffres du PIB révisés et détaillés en mai prochain a confirmé le chef du département des comptes nationaux de l’Insee, Ronan Mahieu. La révision sera d’ampleur puisqu’elle portera sur l’ensemble des résultats publiés par l’Insee depuis 1947 ! Le visage de la richesse nationale ne s’en trouvera pas fondamentalement modifié. Tout juste « quelques milliards » d’euros, à rapporter aux 2 200 milliards d’euros du PIB français relativise-t-on à l’Insee. « Ça n’influera pas sur le chiffre de la croissance » en 2017, ont prévenu les statisticiens.

La décision de l’Insee fait suite à un long débat lancé par Eurostat en 2013. L’institut statistique européen avait alors demandé aux États membres d’intégrer le trafic de drogue et la prostitution dans leurs statistiques nationales, estimant qu’il s’agissait de transactions commerciales consenties librement. L’objectif était d’harmoniser les données fournies par les pays européens, ces activités étant considérées comme légales dans certains États, à l’image des Pays-Bas, ce qui gonfle leur PIB, et illégales dans d’autres. Plusieurs pays ont alors décidé d’intégrer ces nouvelles normes, à l’image de l’Espagne, du Royaume-Uni et de l’Italie.

En revanche, l’Insee a refusé de comptabiliser la prostitution relevant des réseaux, estimant que le consentement des prostituées n’était « probablement pas vérifié ». « Sur ce point, nous maintenons notre position », a indiqué Ronan Mahieu.

C’est une bombe qu’a lancée l’an dernier le département d’État américain. Il a affirmé dans un rapport que la production de cannabis au Maroc équivalait à 23 % du PIB. En 2016, ce dernier s’élevait à 93 milliards d’euros. Le PIB marocain devrait donc être augmenté de quasiment un quart afin de prendre en compte le poids de l’économie souterraine du narcotrafic. On estime que le Maroc produit chaque année 700 tonnes de résine de cannabis.

Eric Heyer, Directeur du département analyses et prévisions à l’OFCE.

Quel impact ce nouveau calcul aura sur le PIB français ?

L’effet sera extrêmement marginal puisqu’on évalue le surplus d’un à deux milliards d’euros sur un PIB français qui totalise 2 200 milliards. La modification ne chamboulera donc pas les comptes de la nation.

Pourquoi vouloir soudainement intégrer l’économie de la drogue dans les statistiques ?

Pour le comprendre, il faut s’interroger sur l’objectif du calcul du PIB. Cet indicateur sert en grande partie à prévoir les recettes de l’État afin de calculer une série de ratios dont les critères de convergence du traité de Maastricht. Le déficit est par exemple toujours exprimé par un ratio calculé sur le PIB. Or, intégrer l’économie souterraine qui échappe à la fiscalité et ne génère donc pas en elle ni cotisation ni impôt pourrait induire une erreur sur l’estimation des recettes de l’État. En augmentant immédiatement le PIB de deux milliards, cela ferait mécaniquement chuter le ratio dette sur PIB.

L’argent de la drogue ne rentre-t-il déjà pas dans le PIB dès lors qu’il est blanchi ?

L’argent généré par le commerce illégal de la drogue fait en effet l’objet d’opérations de blanchiment. Mais quand cet argent est alors investi dans l’achat de biens immobiliers ou dans des parts de sociétés, il est déjà pris en compte dans le PIB !

Comprenez-vous cette mesure si elle est justifiée par une volonté d’harmoniser les comparaisons en Europe ?

Dès le moment où Eurostat a décidé d’intégrer l’argent de la drogue dans ses statistiques alors il faut intégrer ces données afin de pouvoir comparer correctement les PIB des différents pays. Mais je le répète, l’impact est évalué à 0,1 point de PIB. L’endettement va passer de 96,5 % à 96,4 % : la belle affaire !

Plus largement faut-il réintégrer dans le PIB l’économie souterraine qui échappe aux radars ?

C’est vrai que si l’on suit cette logique jusqu’au bout, nous devrions aussi intégrer le travail au noir et le secteur domestique. Les activités de bricolage ou de ménage des foyers représentent énormément de valeur qui n’est pas comptabilisée dans les indicateurs de type PIB. En effet seul est comptabilisé le PIB marchand. Par ailleurs, le choix d’exclure la prostitution est discutable d’autant que cette dernière est plus facilement quantifiable que le trafic de drogue.

GIL BOUSQUET

https://www.ladepeche.fr/article/2018/01/31/2732966-insee-va-integrer-economie-drogue-calcul-pib.html
Shukuru :
Le PIB indicateur économique est loin d’être parfait. Il omet de fait toutes les activités non déclarées, soit parce qu’elles sont illicites, soit parce que leur déclaration entraînerait un coût supplémentaire (impôts). Dès lors, la décision de l’INSEE d’intégrer une estimation de la valeur du commerce de la drogue dans le calcul du PIB semble cohérente. Elle permettrait de se rapprocher de la réalité, et de mieux définir la production française. Le trafic de drogue représente selon les économistes environ 0.1 % du PIB français, c’est assez peu au regard des 10 à 11 % d’activité non déclarées en France. L’intégration des statistique de la drogue demeure donc anecdotique.
En revanche, le travail domestique (bricolage, cuisine …) représente environ 33 % du PIB français. Il n’est pas non plus évalué.
Le PIB demeure donc, comme tous les indicateurs économiques, bien incomplet. Mais il a le mérite d’exister.
Le vrai problème demeure le culte que l’on pratique, la vénération de cet indicateur. Il diminue la France va mal, il progresse moins vite et c’est le drame, mais lorsque sa croissance est supérieure à 2 ou 3 % alors le nirvana n’est pas loin !

Le trafic de drogue génère 2,7 milliards d’euros par an en France

L’activité économique générée par le trafic de drogue équivaut à 0,1% du PIB, assure l’Insee.

Le trafic de drogue en France génère une activité économique évaluée à près de 2,7 milliards d’euros par an, équivalent à un peu plus de 0,1 point de produit intérieur brut (PIB), a annoncé mercredi l’Insee. Sur ces 2,7 milliards, un milliard d’euros sont générés par le trafic de cannabis et 800 millions d’euros par le trafic de cocaïne, précise l’Insee dans une note, première du genre pour l’organisme public.

L’institut national de statistiques avait annoncé fin janvier après plusieurs années de débat qu’il intégrerait à partir de la fin du mois de mai la consommation de stupéfiants et les activités liées à cette consommation dans le PIB français. Cette prise en compte, effectuée à la demande de l’institut européen des statistiques Eurostat, vise à « aligner » les normes comptables tricolores « sur la pratique des autres pays européens », précise l’organisme public.

Selon l’Insee, qui s’appuie sur les données de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), elles-mêmes basées sur des enquêtes auprès des ménages, la consommation de drogue en France pèse 3,1 milliards d’euros par an. Mais près de 400 millions d’euros doivent être retirés de ces 3,1 milliards, correspondant au poids des importations – qui doivent être comptabilisés dans le PIB des pays concernés et non dans le PIB français.

D’où le chiffre de 2,7 milliards avancé par l’institut public. « Ce chiffre est une évaluation », insiste cependant Ronan Mahieux, responsable du département des comptes nationaux à l’Insee. « Il y a un risque de sous-estimation, car il est possible que les ménages n’aient pas confiance dans les enquêteurs qui les contactent », explique-t-il.

L’institut Eurostat avait demandé aux États membres en 2013 d’intégrer le trafic de drogue et la prostitution dans leurs statistiques nationales, estimant qu’il s’agissait de transactions commerciales consenties librement.

Publié le  par SudOuest.fr avec AFP.

La reprise de l’investissement ne se traduit pas en regain de compétitivité

L’investissement des entreprises françaises est un des moteurs principaux de l’activité économique du pays depuis deux ans. Il a grimpé de 4,3 % l’an passé et la Banque de France table sur une progression de 4,1 % cette année. « Le taux d’investissement des entreprises françaises est significativement supérieur au niveau moyen de la zone euro », s’est félicité François Villeroy de Galhau, le gouverneur de la banque centrale, jeudi, lors d’un colloque organisé à Paris.

Le taux d’investissement des sociétés hexagonales a atteint 23,5 % l’an passé, son étiage de 2008. Quand on fait abstraction des investissements immobiliers, la France reste bien placée, étant peu ou prou au niveau de l’Allemagne. Pourtant, le déficit commercial de la France continue à se creuser  : il a atteint 15,8 milliards d’euros au premier trimestre, contre 14,1 milliards sur la même période de 2017, ont indiqué ce vendredi les Douanes. Or, théoriquement, la hausse des investissements devrait permettre à la production française de monter en gamme et devrait donc se traduire à un moment dans la compétitivité. Ce n’est visiblement pas le cas ou tout du moins pas encore.

Y aurait-il alors un problème de qualité de l’investissement ? Ce n’est pas impossible. « Le stock de capital en nouvelles technologies rapporté au PIB a stagné ces dernières années », note le gouverneur de la banque centrale. Selon certains critères, la France enregistrerait, il est vrai, un retard en la matière. Ainsi, selon la Fédération internationale de robotique, l’Hexagone comptait 132 robots pour 10.000 emplois industriels en 2016 , contre 309 en Allemagne et 185 en Italie. Autre indicateur parlant, « seule une faible proportion d’entreprises françaises a l’intention d’innover, c’est très préoccupant pour le niveau de gamme à terme », explique l’économiste Jean Pisani-Ferry, citant une enquête de la Banque européenne d’investissement, selon laquelle seules 31 % des sociétés ont investi dans la R&D l’an passé.

Une étude de France Stratégie montrait aussi que, en 2014, seules 63 % disposaient d’un site Internet et que 17 % d’entre elles seulement utilisaient les réseaux sociaux dans leurs relatons clients, contre 25 % en moyenne chez nos voisins. Dans  son dernier rapport sur le sujet , la Commission européenne note, elle, que « la France affiche une performance plutôt moyenne en matière de transformation digitale ».

 D’autres économistes, tels que Gilbert Cette, de l’université d’Aix-Marseille, pointent la responsabilité d’une réglementation et d’un Code du travail trop rigides qui inciteraient les entreprises françaises à économiser sur la main-d’oeuvre. Celles-ci auraient ainsi tendance à investir dans de « mauvais » équipements, leur but étant d’abord de réduire le plus possible la masse salariale.

Mais il existe une autre explication possible, avancée cette fois-ci par Sarah Guillou, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Pour elle, « les industriels français investissent plus que leurs concurrents allemands dans les logiciels, ce qui devrait à terme se traduire dans la compétitivité mais il ne faut pas nécessairement en attendre des résultats sur le commerce extérieur ».

D’abord, parce que le taux d’investissement des industriels français dans les équipements est plus faible qu’en Allemagne. « Tout se passe comme si la France avait intériorisé un avenir sans usine », explique-t-elle. Environ 20 % des investissements de l’industrie française servent à acheter des machines, contre 40 % outre-Rhin. Ensuite, « la France exporte surtout des marchandises fabriquées par l’industrie manufacturière. Or ce secteur a énormément perdu de capacités productives ces deux dernières décennies. Le pays ne dispose plus de la force exportatrice nécessaire », avance-t-elle.

Guillaume de Calignon
https://www.lesechos.fr/economie-france/conjoncture/0301642663926-la-reprise-de-linvestissement-ne-se-traduit-pas-en-regain-de-competitivite-2174065.php
La reprise de l’investissement ne se suffit pas à elle-même. Le « théorème » d’Helmut Schmitt, ancien chancelier allemand : les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après demain, n’est pas une réalité. Les profits ne sont pas nécessairement investis dans l’économie (la « théorie » du ruissellement n’a aucune fondation théorique, il s’agit d’avantage d’un souhait que d’une réalité). L’investissement n’est pas non plus nécessairement producteur de richesse. L’article le montre, même s’il est orienté. La reprise de l’investissement ne permet pas de réaliser des gains de compétitivité. Faut-il investir davantage dans les machines ? c’est une question complexe, la substitution du capital au travail détruit des emplois qui ne sont pas nécessairement compensés par la fabrication des machines. On se retrouve dès lors avec un chômage croissant chez les moins qualifiés, qui pèsera sur la croissance, par le biais du pouvoir d’achat en baisse de ces chômeurs.
Est ce la faute du code du travail ? Solution évidente pour les inconditionnels du capitalisme. Le malheureux chef d’entreprise est bridé, brimé par un code du travail qui l’empêche de réaliser les investissements qu’il souhaite. Si l’employeur pouvait ne respecter aucune règle, il est certain qu’il investirait davantage, et qu’il embaucherait davantage … Là encore c’est faire fi de la rationalité de l’entrepreneur, s’il n’investit pas c’est probablement parce que le calcul coût / avantage ne l’incite pas à le faire. Nul besoin du code du travail dans cette affaire. L’investissement est une prise de risque, un pari sur l’avenir, et nombre d’entreprises préfèrent le profit immédiat et certain au profit futur.
Il faut, comme pour les dépenses publiques, regarder le type d’investissement qui est effectué. S’il s’agit d’investissement dans la R&D ou les logiciels, alors les résultats économiques se manifesteront dans un futur plus lointain.
A vouloir simplifier l’économie à outrance, les libéraux faussent toute analyse. C’est regrettable.
Shukuru

Justice sociale et sélection

La réforme d’APB (admission post bac) est menée au prétexte que l’algorithme ne fonctionnait pas. Au delà du prétexte (comment permettre à 800 000 étudiants de trouver leur voie alors qu’il y a 654 000 places ?), cette réforme permet de réintroduire une sélection dans l’orientation.

« Nous ferons en sorte que l’on arrête, par exemple, de faire croire à tout le monde que l’université est là pour tout le monde, E.MACRON

La nouvelle plateforme parcoursup, ainsi que les prérequis affichés par les universités dessinent les contours d’une sélection des étudiants.

Est ce une bonne chose ?
La sélection est un choix opéré entre des personnes par exemple, afin de déterminer celles qui conviennent le mieux. Dans ce sens, sélectionner peut permettre d’éviter les échecs, les mauvaises orientations … Mais si on évoque la justice sociale (une construction morale et politique qui vise à l’égalité des droits …), on ne peut envisager la sélection comme des barrières qui rendent l’accès d’une partie de la population,  impossible à certaines formations. Il est nécessaire de construire des formes d’aide (soutien, remédiation …) pour permettre à chacun d’ouvrir les domaines du possible.

Concrètement, si un bac scientifique permet à son détenteur de réussir dans des études supérieures d’ingénieur, il faut mettre en place, pour ceux qui n’ont pas pu décrocher ce diplôme, les moyens de progresser et d’atteindre ce niveau. On pourrait donc envisager une année de propédeutique (année qui permettrait de se préparer aux études) à l’université pour éviter que le baccalauréat ne soit le critère déterminant de l’orientation.

Le baccalauréat existe sous trois formes différentes : général, technologique et professionnels. Les études (cf. https://www.inegalites.fr/L-inegal-acces-au-bac-des-categories-sociales) montrent que le milieu social est déterminant dans la réussite et dans l’obtention d’un baccalauréat plutôt qu’un autre.

Ainsi, si le fait de posséder tel baccalauréat plutôt que tel autre, permet l’accès un type d’étude donnée, il faut que cet accès ne soit plus socialement déterminé.

Parcoursup et les attendus des universités renforcent donc le déterminisme puisque les inégalités de départ ne sont pas réduites.

Cette réforme va donc accroître les inégalités, puisqu’elle va permettre aux établissements de l’enseignement supérieur de choisir, de trier les étudiants qu’ils veulent accueillir, au motif que seuls ceux sélectionnés pourront réussir.

Que se passera -t-il pour l’ensemble des étudiants ?

Un classement va s’opérer, en fonction du baccalauréat, des compétences des étudiants …  Les établissements d’enseignement supérieur, en fonction de leur prestige et de la difficulté de leur cursus, pourront choisir les premiers, les deuxièmes, les troisièmes … les derniers étudiants. Les meilleurs poursuivront les « meilleures » études, les derniers poursuivront les études qu’on leur propose, et comme il n’y a pas suffisamment de places pour tous, certains ne pourront pas étudier.

Cela s’appelle du tri social : le baccalauréat ne permettra plus à chacun de poursuivre des études supérieures.

L’effet sur la cote des diplômes sera immédiat, les diplômes prestigieux verront leur prestige se renforcer, et à l’autre bout de la hiérarchie, un certain nombre de diplôme seront dévalorisés.

Dans un monde où l’absence de qualification est problématique, inciter les élèves à poursuivre l’école le plus longtemps possible (démocratisation de l’école) mais provoquer un tri social, entraînera nécessairement une plus forte relégation pour une partie de la population.

S’il s’agit de la conception de la justice sociale qui prévaut désormais aujourd’hui dans notre pays, alors il est nécessaire de la combattre.

Shukuru