Les Nobel d’Économie vent debout contre le bitcoin

Le monde de la finance a tendance à être divisé sur l’avenir des crypto-monnaies. La directrice du FMI Christine Lagarde avait déclaré en octobre que ces monnaies virtuelles pourraient très bien devenir « plus stables et sécurisées » que les monnaies traditionnelles. Plus nuancé, le patron de Goldman Sachs Lloyd Blankfein affirmait que, bien qu’il n’aime pas trop le bitcoin, il était « ouvert à un avenir » pour ces monnaies virtuelles. Jamie Dimon, le numéro un de JPMorgan, avait des mots bien plus durs: « Si vous êtes assez stupides pour acheter cela vous le paierez un jour! », prévenait-il le 16 octobre.

Chez les lauréats du prix Nobel d’Économie, il n’y a pas vraiment débat. Tous se sont montrés très critiques vis-à-vis des crypto-monnaies en général et du bitcoin en particulier. Dans une tribune dans le Financial Times, le Français Jean Tirole, lauréat 2014, émet d’importants doutes sur la viabilité de la monnaie. Il précise d’emblée que ses critiques ne portent pas sur la blockchain (la technologie assurant la sécurité des transactions en bitcoin et qui intéresse fortement les banques), que le doyen de l’Université de Toulouse décrit comme « une innovation bienvenue ».

Tulipes néerlandaises

« Le bitcoin pose deux questions bien distinctes. Premièrement: est-ce une monnaie viable à long terme? Deuxièmement, à supposer que cela le soit, contribue-t-elle au bien commun? Mes réponses sont: probablement pas et définitivement pas », écrit-il.

Jean Tirole explique que le bitcoin est une bulle au sens où il s’agit d’un actif qui n’a pas de valeur intrinsèque (« son prix tombe à zéro si la confiance disparaît »). Il se peut que le bitcoin devienne une « bulle durable » comme l’or. Mais le prix Nobel tricolore n’y croit pas trop et évoque plutôt la première bulle spéculative, celle des tulipes néerlandaises du XVIIe siècle, dont l’éclatement avait été violent, précipitant bon nombre de marchands dans la faillite.

Surtout, l’économiste remet en cause toute « valeur sociale » que le bitcoin pourrait avoir. Il soulève notamment la question de l’émission de monnaie et du seigneuriage, c’est-à-dire l’augmentation de l’offre de monnaie qui « fournit traditionnellement davantage de ressources au gouvernement », rappelle Jean Tirole. De cette façon, l’émission monétaire bénéficie à la communauté. Ce qui n’est absolument pas le cas avec le bitcoin.

« Mineurs » et « course aux armes »

« Les premières pièces frappées sont allées dans les mains d’intérêts privés. Et l’émission de nouveaux bitcoins crée l’équivalent d’une inutile course aux armes », poursuit Jean Tirole. Les nouveaux bitcoins créés vont en effet aux « mineurs » qui mettent à disposition la puissance de calcul de leurs ordinateurs pour enregistrer et sécuriser les transactions en bitcoin.

En récompense de leurs services fournis, ces « mineurs » reçoivent les nouveaux bitcoins générés par un algorithme (à raison de 12,5 bitcoins émis toutes les 10 minutes, soit 120.000 dollars à l’heure actuelle). Mais les calculs nécessaires pour sécuriser les nouveaux blocs de transactions en bitcoins sont de plus en plus complexes. Mis en compétition entre eux, les « mineurs » sont obligés d’investir dans des ordinateurs de plus en plus puissants, consommant de plus en plus d’électricité. Voilà « l’inutile courses aux armes » que qualifie Jean Tirole.

« Le bitcoin s’apparente à un rêve libertaire mais il s’agit d’une vraie migraine pour n’importe qui qui perçoit la politique publique comme un complément à l’économie de marché. La monnaie est trop souvent utilisée pour de l’évasion fiscale ou du blanchiment d’argent », dénonce Jean Tirole. Autre interrogation soulevée par l’économiste: comment les banques centrales peuvent-elles implanter des politiques monétaires efficaces si le monde se retrouve dominé par les monnaies virtuelles?

« Bitcoin is evil »

Le prix Nobel 2014 profite également de l’occasion pour critiquer l’ICO (Initial Coin Offering) un procédé par lequel une entreprise se finance en émettant des titres (appelés « token », ou « jetons ») qui s’échangent contre des monnaies virtuelles. Ce procédé n’est pas sans rappeler l’introduction en Bourse (IPO en anglais) sauf que dans ce cas de figure, l’entreprise se finance directement auprès des potentiels investisseurs, sans contrôle. Et c’est justement ce dernier point que critique Jean Tirole. Les ICO « négligent un aspect fondamental de la finance: l’utilisation d’intermédiaires de confiance pour évaluer la solidité des projets ».

« Les gouvernements qui ont toujours de la considération pour le bitcoin et les ICO seraient bien avisés de protéger leurs citoyens et les institutions financières contre tous développements dangereux et risqués », prévient Jean Tirole.

La tribune du Français s’ajoute à une longue liste de mises en garde déjà formulée par d’autres Prix Nobel. Dès 2013, Paul Krugman (prix Nobel 2008) écrivait, très sobrement comme à son habitude, que « Bitcoin is Evil » (« le bitcoin c’est le mal »). Le volubile économiste estimait que « pour être un succès une monnaie doit remplir deux fonctions: être un moyen d’échange et une réserve de valeur (c’est-à-dire qu’elle peut être conservée dans le temps pour reporter les achats, et sans perdre de valeur s’il n’y pas d’inflation, NDLR) ». Paul Krugman jugeait alors que le bitcoin n’avait absolument pas démontré qu’il était fait pour remplir la deuxième fonction. Son collègue Joseph Stiglitz ne fait pas non plus dans la mesure. Le prix Nobel 2001 affirme que le bitcoin « ne marche qu’à cause de sa capacité de contournement et son absence de contrôle ». « Cette monnaie devrait être hors la loi et ne remplit aucune fonction sociale, c’est juste une bulle », s’exclame-t-il, utilisant l’argument énoncé par Jean Tirole.

Un peu moins virulent, le prix Nobel d’Économie 2014 Robert Shiller jugeait sur CNBC en octobre que cette crypto-monnaie était « une mode destinée à s’effacer » comme avait pu être le « bimétallisme au XIXe siècle ». Pour les rares lecteurs qui n’ont pas connu le XIXe siècle, le bimétallisme signifiait tout simplement que les monnaies étaient convertibles dans deux métaux, à savoir l’or et l’argent. Ce système n’a pas perduré en raison de ses nombreux désavantages.

Julien Marion 30/11/2017

http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/les-nobel-d-economie-vent-debout-contre-le-bitcoin-1316313.html

 

Bitcoin : tout comprendre à cette monnaie virtuelle

D’un simple petit programme informatique inventé en 2008 est née une monnaie virtuelle qui pèse aujourd’hui 260 milliards de dollars (220 milliards d’euros). Décryptage du phénomène.

Le Bitcoin est-il une vraie monnaie ?
Oui, mais. C’est une monnaie électronique décentralisée. Autrement dit, elle ne passe pas par les banques et elle n’est pas régulée, organisée par des autorités publiques (banques centrales, etc.). Il existe aujourd’hui 16,7 millions de bitcoins en circulation. Un nombre qui ne pourra pas, à terme, dépasser les 21 millions. Le bitcoin est une monnaie très particulière. Il est possible de la diviser jusqu’à 8 chiffres après la virgule. En clair, vous pouvez acheter 0,00000001 bitcoin. Sa valeur d’échange avec les autres monnaies, son cours, fluctue énormément. Aujourd’hui, comptez environ 12 500 euros pour vous offrir un bitcoin.

Les échanges de Bitcoin sont-ils sécurisés ?
Oui, en principe. Créée entre 2008 et 2010 par un informaticien ou un groupe d’ingénieurs prenant le pseudonyme Satoshi Nakamoto, cette monnaie est fabriquée par un réseau d’ordinateurs. Un bitcoin n’est au final qu’une série de lignes de code cryptées. D’où son nom de crypto-monnaie. Le hic, c’est qu’en informatique tout se copie aisément. Un petit malin pourrait par de simples copier-coller multiplier à l’envie ses bitcoins. Un système de vérification des transactions a donc été inventé pour s’assurer que lorsque Marcel donne son bitcoin à Jeanine pour lui acheter une table, il ne refourgue pas, en parallèle, une copie de son bitcoin à Antoine pour lui acheter une voiture. C’est la « chaîne de bloc ». En gros, les transactions, regroupées par blocs de 1 000, sont vérifiées et validées par des ordinateurs. Ils s’assurent que le bitcoin est bien passé d’un porte-monnaie à un autre. Tous les échanges, à tout moment, sont ainsi enregistrés sur un gigantesque registre.

Peut-on les acheter et les revendre facilement ?
Oui. Il existe des bourses d’échange. Pour détenir un bitcoin, il faut au préalable posséder un porte-monnaie électronique. Attention, la notion de prélèvement n’existe pas dans ce monde-là. Il est seulement possible d’effectuer des virements. Vous recevrez alors deux types de clés : l’une, dite publique, est une sorte de RIB (relevé d’identité bancaire) où l’on peut vous envoyer votre argent ; l’autre, privée, est votre code d’accès au bitcoin. Attention de ne pas la perdre…

Est-ce risqué d’investir sur le bitcoin ?
Oui.
 « C’est certainement l’actif le plus risqué qui existe sur le marché. A tout moment, tout peut être perdu », estime Nicolas Houy, chercheur au CNRS. D’ailleurs, de nombreux krachs éclair, de gigantesques dégringolades de cours, ont marqué la jeune histoire de cette monnaie. En cas de pépin, impossible de faire appel aux lois qui protègent habituellement les épargnants (garantie des dépôts, etc.).

Peut-on payer en bitcoins ?
Oui. Mais, les frais de transaction, parfois supérieurs à 15 euros,et le yo-yo incessant de sa valeur en rebutent plus d’un. Ainsi, le site de jeux vidéo Steam a décidé, il y a peu, d’arrêter de les accepter comme moyen de paiement. Le site Bitcoin.fr publie même une liste de commerçants qui acceptent la crypto-monnaie. On y trouve des restaurants, des hôtels, des agences de voyages et des sociétés de services digitaux (création de sites, hébergeurs Web, fournisseurs de logiciels…). Pour l’heure, en France, les grands sites marchands et les banques n’autorisent pas les transactions en bitcoins. Seule la néobanque Revolut a intégré récemment cette option à son appli.

Est-ce la monnaie des mafias ?
Pas forcément. « En anonymisant les transactions, le bitcoin favoriserait les échanges illicites » : une affirmation qui fait rire les connaisseurs du sujet. « Les transactions sont enregistrées à vie. Donc, si vous deviez avoir une activité illégale, surtout n’utilisez pas le bitcoin ! », sourit Nicolas Houy.

Est-ce vrai que les transactions sont extrêmement énergivores ?
Oui. Pour valider les transactions, les échanges de bitcoins, des ordinateurs — les mineurs — tournent à plein régime aux quatre coins de la planète. Selon le site Internet Digiconomist.net, le bitcoin consomme autant d’électricité que 3 millions de ménages américains. Une transaction en bitcoins nécessiterait l’équivalent de huit jours d’électricité pour une famille !

Boris Cassel|26 décembre 2017, Le parisien eco