Grandes écoles : l’ouverture sociale au point mort

EVA MIGNOT 28/01/2021 Alternatives économiques

Ecole normale supérieure, HEC, Sciences Po, Polytechnique… Ces écoles aux noms prestigieux créées au XVIIIe ou au XIXe siècle étaient d’emblée réservées à une certaine élite sociale. Deux siècles plus tard, malgré plusieurs rappels à l’ordre, les choses n’ont malheureusement pas beaucoup changé.

Les résultats d’un récent rapport de l’Institut des politiques publiques (IPP) sur le sujet sont accablants : en 2016, les étudiants des grandes écoles n’étaient que 9 % à être issus des catégories sociales défavorisées (ouvriers et personnes sans activité professionnelle), alors que c’était le cas de 36 % des jeunes de 20 à 24 ans.

Surtout, cette ouverture sociale a complètement stagné depuis dix ans. A Polytechnique par exemple, la proportion d’étudiants défavorisés est passée de 2 % en 2008 à… à 0 % en 2016 (contre une augmentation de la part des catégories très favorisées de 87 à 92 % sur la même période).

« La faible ouverture sociale des grandes écoles s’explique par plusieurs facteurs », selon l’économiste Julien Grenet, coordinateur du rapport.

« Il y a des phénomènes d’auto-censure : à performances scolaires comparables, les élèves issus de milieux sociaux défavorisés ont tendance à moins candidater dans ces établissements que les élèves de milieux favorisés. Il y a aussi un accès à l’information très imparfait : les lycéens CSP + sont plus souvent orientés vers les formations sélectives. Des barrières financières et géographiques sont aussi présentes : le coût de la mobilité peut être trop important pour les élèves de milieux défavorisés ou éloignés des grandes agglomérations. »

Les chercheurs montrent par exemple que les élèves parisiens ont une probabilité presque trois fois plus élevée d’accéder à une grande école que les élèves non franciliens ! « Tout cela va se cumuler et, finalement, ces inégalités vont être particulièrement fortes dans les écoles qui sont en bout de chaîne », résume Julien Grenet.

Difficile en effet pour les grandes écoles de rectifier à elles seules le tir des inégalités sociales et scolaires qui se sont cumulées tout au long du parcours qui mène à leur seuil.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’elles ne peuvent rien faire. Sous le feu des critiques, elles avaient d’ailleurs, depuis le début des années 2000, cherché à mettre en place des dispositifs d’ouverture sociale. Mais ces derniers n’ont pas eu l’effet escompté. Y compris le plus emblématique d’entre eux : les Conventions éducation prioritaire (CEP) de Sciences Po, une voie d’admission réservée aux élèves d’une centaine de lycées partenaires, qui reposait sur un concours spécifique.

« Les CEP constituent, jusqu’à présent, le seul vrai dispositif de discrimination positive porté par une grande école », précise la sociologue Alice Pavie, qui les a étudiées de près dans le cadre d’une thèse sur les politiques d’ouverture sociale dans l’éducation. « A l’époque, cela avait d’ailleurs été très critiqué, en interne et par les autres établissements qui ont préféré se tourner vers des dispositifs d’accompagnement des lycéens, plus en amont. »

Les résultats sont pourtant mitigés : « Cette voie d’entrée rassemble beaucoup plus de personnes de milieux populaires que les autres, mais la proportion reste très marginale à l’échelle de l’établissement : les élèves issus de la voie CEP représentent entre 8 et 10 % des effectifs entre 2014 et 2018. De plus, il s’avère que, parmi ces élèves, seulement 30 % sont issus de milieux populaires », poursuit la chercheuse.

Dans les autres écoles, les dispositifs relèvent davantage de l’accompagnement des collégiens et lycéens de milieux défavorisés. Mais, en plus de porter sur un temps long, pas forcément mesurables avec l’enquête de l’IPP, elles ne portent que sur des petits effectifs.

« Les Cordées de la réussite, qui ont pour objectif d’accompagner les élèves et les aider à intégrer des formations sélectives, concernent chaque année moins de 2 % des collégiens et lycéens. Ce sont des actions très parcellaires », rappelle Julien Grenet.

D’autres programmes mis en place pour compléter les Cordées de la réussite, tels les « parcours d’excellence » (2016), « ont eux des objectifs sans doute trop larges et trop flous pour faire une véritable différence au niveau des grandes écoles », estime Alice Pavie.

Pour agir plus directement et rapidement, les écoles peuvent toutefois intervenir sur leurs modalités d’admission. Mises sous pression par la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, qui a mis en place en juillet un comité stratégique « diversité sociale dans l’enseignement supérieur », les écoles planchent sur de nouvelles solutions.

Depuis 2015, par exemple, l’ENS-Ulm a mis en place une nouvelle procédure d’admission appelée « concours normalien étudiant », ouvert aux étudiants ayant suivi un cursus universitaire – la majorité des postulants venant des classes préparatoires, très sélectives. « Là où nous avons 19 % de boursiers via le recrutement post-prépa, le nouveau concours en compte 26 %. Cette voie n’est pas du tout marginale : elle représente désormais 40 % de nos intégrés », précise Marc Mézard, directeur de l’établissement parisien.

Plus généralement, ce sont les modalités des concours CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles), la voie principale pour accéder à ces établissements, qui sont en ligne de mire.

« On cherche à changer les choses sans créer de nouvelles injustices », résume Chantal Dardelet, animatrice du groupe de travail ouverture sociale de la Conférence des grandes écoles et directrice du pôle Egalité des chances à l’Essec. « Dans notre établissement, nous envisageons de mettre en place une double barre d’admissibilité, dont une réservée aux boursiers, tout en gardant une seule barre d’admission, les boursiers ayant souvent une meilleure note à l’oral que les non-boursiers. »

Des pistes de travail assez proches de celles de l’ENS-Ulm : « Sur le concours CPGE, nous avons 29 % de boursiers parmi les candidats, et seulement 19 % parmi les admissibles. En revanche, ce taux est identique parmi les admis. C’est donc au niveau de la première étape du concours qu’il faut agir avec une mécanique simple, juste et précise », analyse Marc Mézard.

L’école envisage ainsi de mettre en place des points de bonification qui permettraient à certains élèves (boursiers, primo-accédants à l’enseignement supérieur par exemple, c’est-à-dire les élèves dont les parents n’ont pas poursuivi leurs études après le lycée) de se présenter devant un jury alors qu’ils n’auraient pas pu avoir cette chance avec le système actuel.

Sciences Po Paris compte, de son côté, changer la donne avec une nouvelle carte des CEP dans le cadre d’une réforme qui sera mise en place à partir de la rentrée 2021.

« La carte des lycées partenaires n’avait pas changé depuis longtemps alors qu’un certain nombre d’établissements, notamment dans les banlieues parisiennes ayant connu un phénomène de gentrification, n’accueillaient plus autant de lycéens de milieu populaire », relate Bénédicte Durand, directrice de la formation de l’école.

Une centaine de nouveaux partenariats devraient en plus être conclus. « D’autre part, nous travaillons désormais avec ces lycées CEP pour qu’ils s’engagent à accueillir dans les ateliers préparatoires un maximum de candidats boursiers. Nous-mêmes nous visons 30 % de boursiers recrutés, dont 15 % par la voie CEP », poursuit-elle.

En parallèle, la fin des épreuves écrites et son remplacement par l’étude approfondie du dossier Parcoursup pourraient encourager la diversification des candidatures en réduisant l’effet d’auto-censure.

Suffisant ? Sans doute pas à l’échelle globale des grandes écoles. Pour Julien Grenet, les quotas de boursiers imposés dans les formations publiques devraient être relevés et surtout s’appliquer aussi à l’ensemble des formations privées.

« On aurait tort de se priver de cet instrument potentiellement puissant. La mise en place de quotas en faveur des élèves boursiers pour l’affectation au lycée à Paris (procédure Affelnet) a par exemple permis de réduire considérablement la ségrégation sociale dans les lycées publics parisiens », assure le chercheur.

Surtout, un énorme travail doit être effectué au niveau des collèges où déjà des différences apparaissent au moment de faire un choix entre voie générale, voie technologique et voie professionnelle, et au lycée, où les nombreuses heures dédiées à l’orientation sont très souvent utilisées (notamment dans les établissements accueillant des élèves issus de milieux défavorisés) pour la préparation du baccalauréat.

« Aux Etats-Unis, une expérimentation a été menée dans le Michigan pour réduire les inégalités d’accès à l’information sur l’enseignement supérieur. Des courriers personnalisés ont été envoyés aux lycéens issus de milieu sociaux défavorisés ayant un fort potentiel scolaire pour les informer sur les voies qui leur étaient ouvertes. Cela a donné des résultats très impressionnants », raconte l’économiste Julien Grenet.

« En France, je pense que l’on peut faire quelque chose de similaire : on est capable de repérer ces élèves prometteurs. Ce sont des actions pas forcément très coûteuses à mettre à œuvre mais qui peuvent donner des résultats très importants. »

Une électricité 100 % renouvelable en France : possible… et pas cher

L’Hexagone pourrait se passer des énergies fossiles et fissiles pour couvrir ses besoins en électricité à l’horizon 2050, pour un coût égal ou inférieur au coût actuel, selon une étude du Cired.

C’est une étude embarrassante pour la direction d’EDF, les industriels concernés, les élus et ceux parmi l’exécutif qui veulent engager la France dans un plan de construction de nouveaux réacteurs nucléaires pour rajeunir un parc de centrales arrivant en fin de course.

Le 19 novembre dernier, trois chercheurs du Cired ont publié dans The Energy Journal, une revue scientifique à comité de lecture, un article sur ce que seraient les coûts futurs d’un système électrique 100 % renouvelable en France métropolitaine, en intégrant les incertitudes fortes qui entourent ce sujet. Leur conclusion, après analyse de 315 scénarios de coûts : en 2050, un tel système, investissements ­compris, ne coûterait pas plus cher que celui qui existe aujourd’hui, soit de l’ordre de 52 euros par MWh hors coûts de réseau (21,4 milliards d’euros par an).

Comment Behrang Shirizadeh (Cired-Total R&D), Quentin Perrier (I4CE et ex-Cired) et Philippe Quirion (Cired-CNRS) parviennent-ils à ce résultat ? C’est un travail de modélisation qui repose sur des hypothèses de demande et de coûts futurs.

Côté demande, le scénario est celui projeté par l’Ademe en 2050 : la forte progression du véhicule électrique et de la consommation d’électricité dans l’industrie est ­compensée par les économies d’énergie réalisées partout ailleurs, si bien que la consommation globale reste stable. Celle-ci est modélisée au pas horaire : la production renouvelable doit répondre à la demande de chaque instant, aussi bien à minuit le 1er juillet quand elle est faible que le 1er janvier à 18 heures quand elle est très élevée. Prudents, les auteurs ont choisi d’intégrer dans leur modèle des contraintes fortes sur la demande : le recours aux importations est exclu, de même que les effacements de consommation en période de pointe, par exemple en pilotant grâce aux « réseaux intelligents » l’usage d’appareils électriques domestiques.

Pour répondre à cette demande, les moyens les moins coûteux et qui offrent le plus grand potentiel de déploiement sont, sans surprise, l’éolien et les grandes installations photovoltaïques, qui représentent dès lors l’essentiel du mix électrique en 2050 (46 % pour l’éolien terrestre, 11 % pour l’éolien marin et 31 % pour le solaire). Les hypothèses de coûts sont celles du JRC, le centre de recherches conjoint de l’Union européenne, comparables à celles d’autres institutions, et le productible a été étudié sur la base de dix-huit années de données météo (2000-2017). Bien entendu, ces sources très majoritaires sont variables et non pilotables, si bien que pour faire coïncider à tout instant la courbe de l’offre avec celle de la demande, il faut « boucher les trous ». D’une part, avec des centrales à biogaz (environ 3 % du mix électrique) et ­l’hydraulique de barrage (6 %) ; d’autre part, avec le stockage de l’électricité lorsque sa production excède la demande (l’été principalement).

Les moyens de stockage mobilisés sont les stations de pompage (Step) qui remontent l’eau dans des barrages, la méthanation (qui transforme l’électricité en hydrogène, puis en méthane qui peut alimenter une centrale thermique) et les batteries. Là encore, le modèle est volontairement pessimiste puisqu’il exclut de stocker les surplus via les batteries des véhicules électriques branchées au réseau. Une conclusion intéressante de l’étude est que le coût du stockage ne doit pas être surestimé : de l’ordre de 15 % du coût total du système électrique modélisé, lui-même proche du coût actuel.

Bref, comme celui qu’avait déjà publié l’Ademe en 2015 2, ce travail montre qu’un mix électrique 100 % renouvelable en 2050 n’est pas disqualifié par l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque ni par les coûts du stockage. Loin d’être techniques ou économiques, les freins sont surtout politiques : intérêts du lobby nucléaire et oppositions locales au déploiement des renouvelables.

Une autre conclusion importante de cette étude (dont les données sont ouvertes, ce qui permet d’en faire jouer les paramètres et d’en tester la robustesse) est que les technologies solaire et éolienne sont en bonne partie substituables. On peut ainsi mettre l’accent sur une filière plutôt que sur une autre et faire varier les choix au fil du temps en fonction de l’évolution des coûts, sans que cela ne conduise à des impasses ­techniques pour répondre à la demande.

Mais au fait, quel est le coût d’un scénario 100 % renouvelable par rapport à un autre qui comporterait – au hasard – 50 % de nucléaire ? Quel serait le mix électrique optimal en matière de coûts ? Réponse très attendue dans une nouvelle modélisation annoncée par les auteurs le 14 janvier.

ANTOINE DE RAVIGNAN04/01/2021ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°408

Une étude intéressante, qui montre qu’il existe des alternatives crédibles aux énergies fossiles. Il reste désormais à vaincre les lobbys pour qu’à un horizon relativement proche, la production d’électricité soit plus propre. cela n’empèchera pas d’autres problèmes d’exister mais ce sera toujours un progrès pour notre planète

Shukuru

Correction du devoir

L’action publique en faveur de l’environnement est-elle toujours efficace ?

Quelques élements pour le plan

  1. L’action publique est dans une certaine mesure efficace
  2. Mais elle connait un certain nombre de limites

Il s’agit d’un plan, oui mais

la première partie annonce tous les éléments positifs :

la fiscalité mise en oeuvre dans le principe pollueur / payeur doit provoquer un changement de comportement des pollueurs, qui seront incité à changer leurs techniques de production, parce que la taxe sera trop onéreuse

Les normes mises en place vont faire prendre conscience des externalités négatives et permettront de réduire certaines pollutions

Les quotas d’emissions vont sensibiliser et responsabiliser les entreprises qui chercheront à moins polluer pour respecter les quotas

La seconde partie montre que les intentions sont bonnes mais que les contraintes ou les incitations étant trop faibles, leur efficacité est relative

La nature est un bien commun ce qui fait émerger des comportements de passager clandestin.

L’internalisation des externalités est complexe à mette en oeuvre notamment à cause de l’existence d’autres enjeux (emplois, croissance …) qui font que l’état ne souhaite pas trop taxer les entreprises. Les quotas peuvent être trop nombreux pour véritablement contraindre les entreprises

Les normes restrictives peuvent générer des comportements opposés à l’objectif (effet rebond)