Climat : quels outils pour modifier les comportements ?

Les politiques qui visent à faire changer les comportements par les prix pour lutter contre le changement climatique sont difficiles à manier.

Qu’est-ce qu’un signal-prix ?

Les politiques dites de « signal-prix » ont pour objectif de modifier les comportements de consommation et de production en jouant, comme leur nom l’indique, sur le prix des produits. Lorsque que l’on augmente le prix des carburants, on cherche, tout d’abord, à inciter à une plus grande sobriété énergétique par une moindre utilisation de la voiture ou de l’avion. Ces politiques visent aussi à accroître l’efficacité énergétique, c’est-à-dire à encourager le développement de nouvelles technologies qui rendent une même qualité de service avec une plus faible empreinte environnementale. Cela passe notamment par une plus grande part des énergies renouvelables dans le mix énergétique, par l’isolation des logements ou par l’utilisation d’appareils et de processus de production moins énergivores.

Théorisée par le « prix Nobel » d’économie Ronald Coase, l’introduction d’un signal-prix pour modifier les comportements se justifie par le fait que le coût privé lié à la consommation d’énergie fossile est (largement) inférieur à son coût social. Le coût privé correspond au prix du marché de ces énergies, qui dépend essentiellement de leur coût de production et de leur rareté. Il n’intègre pas les coûts induits pour la société, en particulier ceux liés à la pollution et au changement climatique. Ceux-ci sont qualifiés par les économistes d’« externalités* négatives ».

Certains de ces coûts ne sont pas encore visibles puisqu’ils ne le seront que quand le changement climatique aura eu lieu. Mais l’Etat peut utiliser l’instrument des taxes pour internaliser dans le prix des énergies fossiles le coût de leurs externalités négatives. Le signal-prix peut prendre la forme d’une taxe carbone** ou être mis en oeuvre par des mécanismes de marché via la création d’un marché d’échange de quotas.

Si la théorie est convaincante, sa mise en pratique n’est pas évidente. En particulier, se pose la question de savoir quel prix retenir. A l’instar du « prix Nobel » d’économie français Jean Tirole, certains proposent d’établir un prix unique du carbone au niveau mondial, l’idée étant qu’une tonne de carbone, qu’elle soit émise en Afrique, en Chine, en Europe ou aux Etats-Unis, a le même effet sur le changement climatique et donc les mêmes externalités négatives. L’efficacité économique plaiderait donc pour l’unicité du prix carbone à l’échelle planétaire.

Décile de niveau de vie : fraction de 10 % de la population ordonnée en fonction de leur niveau de vie.

IMPACT D’UNE CONTRIBUTION CLIMAT ÉNERGIE À 44,60 EUROS LA TONNE (NIVEAU 2018) SUR LE REVENU DES MÉNAGES (EN %) ET VOLUME DES ÉMISSIONS DIRECTES DE CO2 (EN TONNES) PAR DÉCILE DE NIVEAU DE VIE*

Lecture : les ménages du premier décile, les plus modestes, consacrent en moyenne 0,29 % de leurs revenus – 0,13 % dans le cadre de leurs déplacements en voiture et 0,16 % dans celui de leur logement – au financement de la contribution climat énergie associée à la taxe intérieure sur la consommation des produits énergétiques (TICPE) et émettent 0,29 tonne de CO2.

Au-delà du caractère politiquement irréaliste d’une telle proposition, qui nécessiterait la mise en place au niveau mondial d’une taxe ou d’un marché carbone, l’unicité du prix carbone serait en réalité profondément injuste. Elle ne permettrait de tenir compte ni des responsabilités historiques, ni des inégalités de revenus, que ce soit entre les pays ou entre les catégories sociales. De plus, elle frapperait uniformément des consommations énergétiques difficilement compressibles (déplacements domicile-travail) et de confort (déplacements en avion vers le lieu de vacances). Comme en témoigne le mouvement des gilets jaunes, sans mécanisme de correction de ces inégalités, les politiques de signal-prix ont de fortes chances d’être impopulaires et difficiles à défendre politiquement.

Autres instruments, autres défauts

Il existe deux autres types d’instruments susceptibles de modifier les comportements. Les premiers sont coercitifs, via l’imposition de normes, alors que les seconds sont incitatifs et jouent sur des ressorts psychologiques ou informationnels.

L’approche réglementaire, que l’on retrouve souvent sous le terme de « command and control », présente l’avantage de la clarté : les autorités définissent une norme à respecter. Il peut s’agir d’un niveau maximum autorisé d’émissions d’un polluant ou de l’interdiction pure et simple de certaines substances. Les acteurs économiques doivent s’y soumettre sous peine de sanctions.

L’approche réglementaire est particulièrement adaptée dans les cas de produits dangereux avérés (amiante, certains pesticides, etc.) et/ou quand les dommages sont irréversibles. Elle s’est notamment révélée efficace dans la lutte contre les CFC responsables de la destruction de la couche d’ozone. L’adoption par la communauté internationale du protocole de Montréal, signé en 1987, a conduit à la suppression quasi totale de l’usage de ces gaz en 2009. La reconstitution de la couche d’ozone constatée par la Nasa en 2018 augure son rétablissement complet à l’horizon 2050.

Mais l’approche réglementaire a aussi des défauts qui peuvent la rendre inopérante, voire contre-productive, notamment dans le cas de substances qui ne sont pas directement dangereuses, comme le dioxyde de carbone (CO2). Tout d’abord, elle est souvent jugée bureaucratique, voire un frein à la liberté d’entreprendre. Sa mise en oeuvre est souvent coûteuse car elle nécessite de disposer d’un niveau d’information élevé, comme par exemple de pouvoir contrôler l’ensemble des sources de pollution pour s’assurer du respect des normes. Ensuite, les difficultés que peuvent rencontrer certains agents à s’adapter à ces obligations conduisent souvent à la mise en place de réglementations insuffisamment ambitieuses.

Fraude des constructeurs

Les restrictions imposées peuvent également conduire à des comportements d’évitement, voire de fraude. Le « dieselgate », qui ébranla le secteur automobile en 2015, en est un exemple criant. Afin de se soustraire aux normes d’émissions d’oxyde d’azote (NOx) et de CO2, le constructeur Volkswagen équipa ses véhicules d’un logiciel permettant de déceler les tests d’émissions polluantes. Ce dispositif activait, le cas échéant, un système de filtrage, désactivé par défaut en conditions réelles.

Cette fraude a par la suite touché d’autres constructeurs et a jeté un large discrédit sur l’éthique des constructeurs automobiles mais également sur le processus de construction des normes par la Commission européenne. Enfin, la voie réglementaire présente en réalité bien souvent le même type d’inconvénients que le signal-prix direct en renchérissant le coût des produits du fait des contraintes additionnelles que les producteurs doivent respecter, ce qui limite aussi l’accès des plus pauvres à ces biens.

Là où l’approche réglementaire se concentre principalement sur les industriels, celle relevant des mesures de sensibilisation vise principalement à modifier le comportement des consommateurs. Ces mesures peuvent être explicites, comme dans le cas de campagnes de communication (par exemple, la « chasse au gaspi » dans les années 1970), ou encore s’appuyer sur des mécanismes comportementaux plus ou moins inconscients, tels que le propose l’approche des nudges***. Ces derniers, popularisés par Richard Thaler, lauréat du « Nobel d’économie » en 2017, encouragent, par un mécanisme de suggestion, les individus à adopter un comportement vertueux tout en leur laissant la liberté de choix. Par exemple, mettre en comparaison la consommation d’électricité d’un foyer avec celle moyenne de son voisinage a des répercussions en matière d’économie d’énergie.

Cette approche est particulièrement séduisante pour les décideurs politiques, car elle ne génère a priori aucune opposition ni aucune dépense. Si elle peut se révéler très utile pour faire prendre conscience des problèmes, son caractère non contraignant limite cependant sa portée et génère des phénomènes de passager clandestin, certains pouvant continuer de s’abstenir tout en profitant des efforts des autres. Ses résultats peuvent même s’avérer contre-productifs : des sentiments négatifs comme la culpabilité ou le fatalisme peuvent conduire à développer des comportements nihilistes et résignés.

Le signal-prix présente l’avantage d’être intermédiaire entre la norme réglementaire basée sur la contrainte et des mesures de sensibilisation fondées sur la simple bonne volonté. Il va plus loin que ces dernières, car il pénalise les agents qui n’adopteraient pas de manière volontaire un comportement vertueux, sans pour autant les contraindre de façon définitive comme l’impose une norme. Il a aussi l’avantage de pouvoir être augmenté progressivement de manière à laisser aux agents le temps de s’adapter à un coût acceptable. Enfin, les recettes qu’il génère peuvent être utilisées pour faciliter l’adaptation, notamment des agents les plus vulnérables. Comme le montrent de nombreux travaux, la redistribution des recettes d’une taxe carbone via des baisses de cotisations sociales et d’impôt sur le revenu peut avoir un effet global positif sur l’économie (double dividende****).

Les bienfaits de la redistribution

Le signal-prix présente donc des avantages certains par rapport aux autres instruments, mais il a le défaut d’être potentiellement injuste et occulte les différences entre les individus concernant leur capacité à modifier leurs comportements. Or, ces derniers peuvent résulter de choix de vie encouragés par des politiques antérieures et difficiles à modifier du fait de contraintes financières.

Ainsi, la politique d’aménagement du territoire dans les années d’après-guerre s’est principalement articulée autour du développement de la mobilité privée à travers la construction d’un réseau routier dense de voies rapides, rendant possible l’accès des centres où se concentre l’activité, accroissant ainsi l’étalement urbain*****. Si celui-ci résulte en partie de préférences individuelles, la pression foncière a joué également un rôle central. Autant d’éléments qui, ajoutés au désengagement des politiques de transports en commun dans les zones périphériques, posent la question de la responsabilité collective concernant la dépendance d’une grande partie de la population à la voiture individuelle.

Une autre source d’injustice est le caractère régressif de la fiscalité carbone : elle pèse relativement plus dans le budget des ménages modestes, bien que leurs émissions soient plus faibles que celles des ménages aisés (voir graphique) et alors que leur capacité d’adaptation, via l’achat d’un véhicule moins consommateur notamment, est souvent plus faible.

Comme il est en pratique impossible de différencier le prix de l’essence par individu, la redistribution est la seule manière de rendre le signal-prix plus juste et par là même acceptable. Il s’agit notamment de mettre en place des mesures d’aides transitoires pour les ménages les plus modestes au travers par exemple d’un crédit d’impôt ou d’un « chèque énergie » pour les transports travail-domicile en dessous d’un certain revenu.

Cela passe aussi par des interventions publiques directes via des investissements dans les transports en commun ou dans la rénovation des logements sociaux et des subventions pour favoriser l’essor de technologies plus propres. La problématique est similaire entre pays. Comme le définit l’accord de Paris, les pays les plus avancés devront aider les moins avancés à mettre en place la transition énergétique. A tous les niveaux, la transition écologique est indissociable de la justice sociale.

PAUL MALLIET ET FRÉDÉRIC REYNÈS 31/05/2019 Alternatives économiques HORS-SÉRIE N°117.

Brexit : cinq raisons pour lesquelles les Britanniques veulent nous quitter

Depuis des années, les eurosceptiques font campagne pour obtenir un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne. Leur argument: depuis l’adhésion du pays en 1973, ratifiée (à 67%) par la population en 1975, l’Europe a complètement changé de nature. Les Britanniques avaient rejoint un grand marché économique et se retrouvent, sans avoir eu leur mot à dire, dans une union politique en marche vers une intégration croissante. Alors qu’a lieu jeudi un sommet européen crucial pour l’avenir du Royaume-Uni dans l’Union européenne, voici leur heure venue pour justifier leurs motivations pour un Brexit.

1- Contrôler l’immigration

Si l’Europe n’apparaît pas en tête des préoccupations des électeurs, c’est en revanche le cas de l’immigration. Depuis plusieurs années se répand un sentiment de «trop plein» en Grande-Bretagne, entretenu par le parti souverainiste Ukip (United Kingdom Independence Party) et, dans son sillage, les partis de gouvernement. Plus de la moitié de l’immigration nette en Grande-Bretagne provient de l’Union européenne, en particulier des pays de l’Est (Pologne, Roumanie, pays baltes…). La liberté de circulation au sein de l’UE empêche Londres d’agir sur ces flux. Pour contrebalancer, le gouvernement a durci les critères d’entrée pour les pays du reste du monde. Les eurosceptiques estiment qu’en dehors de l’UE, le Royaume-Uni pourrait enfin reprendre le contrôle de ses frontières et de sa politique migratoire.

2- Restaurer la souveraineté nationale

La souveraineté de la représentation nationale britannique, «mère de tous les Parlements», est sacrée dans l’esprit des Anglais. Les politiques vivent très mal le sacrifice qu’impose l’appartenance à l’UE, d’où seraient originaires 70% des textes de lois applicables. Ils dénoncent le déficit démocratique des décisions d’une Commission non élue. Les plus durs des eurosceptiques réclament en vain un droit de veto sur les décisions de Bruxelles. À défaut, ils plaident pour une sortie de l’Union qui seule rendrait au Parlement de Westminster sa toute-puissance. Ils abhorrent les décisions politiques issues de consensus à Vingt-Huit, la suprématie de la Cour de justice européenne ou de la Cour européenne des droits de l’homme sur les tribunaux britanniques, ainsi que l’idée d’une politique étrangère ou, pire, d’une défense communes.

3- Quitter un navire qui prend l’eau

La crise de la zone euro qui n’en finit pas, le renflouement de la Grèce à coups de milliards d’euros (auquel le Royaume-Uni n’a pas participé), le naufrage des migrants nourrissent la vision britannique d’échec du projet européen et d’un continent à la dérive. Par contraste, le dynamisme retrouvé depuis deux ans de l’économie britannique les conforte dans l’idée qu’il est grand temps de «se détacher de ce cadavre» pour survivre et prospérer.

4- S’affranchir des régulations de Bruxelles

Si les multinationales sont largement en faveur du maintien dans l’UE, les patrons de petites et moyennes entreprises se plaignent des entraves des normes et régulations imposées par Bruxelles sur leur liberté d’entreprendre. Les agriculteurs critiquent les contraintes de la politique agricole commune. Les pêcheurs souffrent des restrictions imposées par l’UE. La directive sur le temps de travail (48 heures hebdomadaires) est vitupérée, par exemple pour les médecins hospitaliers. La Citypeste contre les normes financières européennes et les limitations imposées sur les bonus des banquiers. Le Brexit permettrait également au Royaume-Uni d’économiser les 11 milliards de livres de sa contribution nette au budget européen.

5- Commercer librement avec le monde

Si l’appartenance au premier marché mondial facilite les échanges commerciaux, les eurosceptiques estiment que Londres pourrait faire mieux hors du cadre de l’UE. Ils voudraient voir Londres reprendre son siège à l’Organisation mondiale du commerce pour signer ses propres partenariats avec des pays extérieurs, comme la Chine, l’Inde, les émergents d’Asie ou d’Amérique latine, et retrouver sa place sur la scène internationale. Ils mettent en avant les relations privilégiées avec les membres du Commonwealth pour dessiner une vision radieuse pour le commerce extérieur britannique post-Brexit.

Voilà les raisons pour lesquels les britanniques ont voté pour la sortie de l’Union Européenne. Les raisons pourraient sembler légitimes mais leur présentation permet d’omettre les conséquences de la sortie (voir article 13 conséquences du Brexit)

Comme souvent dans pareille mésaventure, les politiciens mettent en avant les mauvaises raisons. Nous l’avons vécu avec le traité de Maastricht.

Lorsque le vote a lieu, les citoyens s’aperçoivent des conséquences de cette décision. Il est souvent trop tard pour changer les choses.

Les difficultés du vote actuel sur les conditions de sortie de l’UE montre l’impréparation de cette étape, et le mépris des représentants « du peuple » vis à vis des populations

Shukuru

13 CONSÉQUENCES CONCRÈTES DU BREXIT

Par Justine Frayssinet, CNEWS – Mis à jour le 07/04/2019 à 09:38 Publié le 07/04/2019 à 03:57

Ignorant les menaces de désastre économique brandies par les institutions internationales, les Britanniques ont décidé de quitter l’Union européenne, ouvrant ainsi une ère d’incertitude sans précédent. Le pays devrait bientôt être rattrapé par les conséquences concrètes de son choix.

UNE TEMPÊTE FINANCIÈRE

Dans l’immédiat, c’est une mini-tempête financière qui devrait souffler. Voir la cinquième puissance économique mondiale quitter le navire européen aura en effet un impact planétaire. Les Bourses de Hong Kong et Tokyo ont plongé, celle de Londres a ouvert en baisse de 7% et celle de Paris et Francfort de 10%. Signe qui ne trompe pas, les marchés se sont précipités sur la valeur refuge par excellence, l’or. Le cours de l’once s’est envolé à l’heure des résultats du référendum à son niveau le plus fort depuis deux ans. Et ce n’est probablement que le début.

DES ANNÉES DE NÉGOCIATIONS AVEC SES PARTENAIRES COMMERCIAUX

Le retrait de l’UE ne va pas se faire en quelques jours. Il devrait s’effectuer sur plusieurs années. Le Royaume-Uni perdra par définition le bénéfice des accords commerciaux passés par l’UE et ses partenaires à travers le monde. Or, entre les conditions de sortie de l’UE, la négociation de nouveaux accords avec elle et les conclusions de traités commerciaux avec les pays extérieurs à l’UE, le gouvernement britannique a prévenu qu’une bonne dizaine d’années pourraient être nécessaires pour mener à bien les diverses négociations ouvertes par un Brexit. Bref, le changement est acté, mais il sera long.

LES BRITANNIQUES SERONT TOUS PLUS PAUVRES

Les experts du Trésor britannique ont étudié plusieurs pistes possibles de renégociation des traités. Dans leur scénario dans lequel le Royaume-Uni négocierait avec l’UE un accord de libre-échange similaire à celui liant le Canada au bloc européen, chaque foyer britannique perdrait environ 4.300 livres de revenus par an (5.400 euros). Selon leurs projections, le produit intérieur brut (PIB) du pays serait d’ici à 2030 inférieur de 6% à ce qu’il aurait été en cas de poursuite de l’aventure européenne.

UN RELÈVEMENT DES BARRIÈRES DOUANIÈRES

Avec le Brexit s’ouvre en réalité une longue période d’incertitude, avec des conséquences pour les entreprises britanniques, le commerce et l’attraction des investissements. Les barrières commerciales pourraient être relevées pendant cette période de transition, avec 5,6 milliards de livres (7,2 milliards d’euros) par an de droits de douane supplémentaires à payer pour les exportateurs britanniques, d’après l’OMC. Pas sûr que les secteurs manufacturiers comme l’aéronautique, avec Airbus et BMW entre autres, apprécient ces nouvelles barrières tarifaires. Elles pourraient faire leurs bagages.

UN PAYS MOINS ATTIRANTS POUR LES INVESTISSEURS

De nombreuses entreprises utilisent le Royaume-Uni comme porte d’entrée vers l’Europe. Or certaines d’entre elles ont prévenu qu’elles relocaliseraient leur siège européen en cas de Brexit. Et cela n’a pas trainé. La banque américaine JPMorgan, qui emploie 16.000 personnes au Royaume-Uni, a prévenu vendredi qu’elle pourrait déplacer 1.000 à 4.000 emplois hors du pays à la suite de la victoire du Brexit au référendum. D’autres banques pourraient suivre. D’une manière générale, il y a fort à parier sur un repli des investissement chinois et américains.

UNE RÉCESSION EN PERSPECTIVE

Entre les échanges commerciaux en berne et l’emploi en perte de vitesse, la croissance britannique risque de se réduire. Le FMI envisage deux scénarios possibles : un «scénario limité» et un scénario «défavorable». Dans le premier cas, la croissance du PIB de l’économie britannique ralentirait à 1,7% cette année, puis à 1,4% en 2017 (au lieu de 1,9% et 2,2% actuellement prévus). Dans le second cas, le Royaume-Uni tomberait carrément en récession en 2017 à – 0,8% avant de se redresser à + 0,6% en 2018. Bonus dans ce second cas, l’inflation grimperait à 4% en 2017 (au lieu de 1,9% prévu).

UN CHÔMAGE EN HAUSSE

La panne de croissance que devrait enregistrer le Royaume-Uni aura évidemment des conséquences sur l’emploi. Dans son «scénario limité», le FMI, anticipe un taux de chômage à 5,3% en 2017, contre 5% aujourd’hui et à 6,5% d’ici deux ans. Selon le cabinet Pwc, le Brexit coûterait environ 129 milliards d’euros de perte d’activité, ce qui se traduirait par 950 000 emplois en moins d’ici à 2020, et une hausse du chômage comprise entre 2 et 3%. Le secteur financier serait parmi les plus touchés. Si les banques de la City de Londres perdent le droit de vendre sans entrave leurs services financiers depuis le Royaume-Uni vers les pays de l’UE, la cure d’amaigrissement pourrait concerner une centaine de milliers d’emplois d’après la société de lobbying TheCityUK.

UN MANQUE À GAGNER FISCAL

Cette panne de croissance redoutée devrait assécher les rentrées fiscales. L’Institut des études budgétaires (IFS) prévoit un manque à gagner annuel compris entre 20 et 40 milliards de livres d’ici à 2020. Même en tenant compte de l’arrêt de la contribution britannique aux comptes de Bruxelles… Un sérieux coup/coût au budget britannique. Croissance en panne, recettes fiscales en baisse et échanges commerciaux en berne, le cocktail est toxique. Aussi, le Royaume-Uni devrait perdre sa précieuse note AAA que S&P lui attribue sans discontinuer depuis un demi-siècle. L’agence de notation a d’ores et déjà prévenu qu’elle le ferait. 

UNE FUITE DES TALENTS DU CHAMPIONNAT ANGLAIS ? 

Si le Royaume-Uni n’arrivait pas à négocier un accord sur la libre-circulation des personnes au sein de l’espace européen, de nombreux joueurs de Premier League (la première division de football anglaise) issus de l’Union Européenne pourraient être contraints de quitter le pays. En effet, ils seraient considérés comme extra-communautaires et devraient remplir certains critères très stricts pour pouvoir continuer à jouer dans leurs clubs respectifs. L’une des principales conditions est que les joueurs en question aient joué un certain nombre de matchs en sélection dans les deux années passées. Ainsi, Paul Pogba et N’Golo Kanté, entre autres, pourraient devoir faire leurs valises pour un championnat de l’UE, comme la Ligue 1.  

UN VISA POUR ALLER À LONDRES ?

Si le Royaume-Uni arrive à négocier un accord lui permettant de rester au sein du marché unique, il est probable que la libre circulation des personnes soit acquise et que se déplacer et travailler outre-manche ne soit pas un obstacle. Tout dépendra en réalité des modalités négociées entre le Royaume-Uni et les pays membres de l’UE. Et il n’est donc pas exclu qu’il faille un visa pour voyager dans le pays dans la mesure où le Royaume-Uni ne fait pas partie de Schengen. 

L’INTÉGRITÉ DU ROYAUME-UNI EN QUESTION

Les résultats du référendum sur le Brexit montrent un pays divisé, avec Londres, l’Ecosse et l’Irlande du Nord qui voulaient rester, tandis que le nord de l’Angleterre ou le Pays de Galles ont largement voté contre. Des résultats qui risquent de mettre en péril l’intégrité du Royaume-Uni. La Première ministre écossaise Nicola Sturgeon a déclaré que sa région « voit son avenir au sein de l’UE », entrouvrant ainsi la porte à un nouveau référendum sur l’indépendance. En Irlande du Nord, le Sinn Fein, favorable au maintien dans l’UE, a lui appelé à un référendum sur une Irlande unifiée.

DES PERTES POUR LES ENTREPRISES FRANÇAISES

Si des accords ultérieurs de libre-échange ne sont pas conclus avec l’UE, la France fera partie des six pays les plus touchés par le Brexit selon le cabinet Euler Hermes. Les entreprises françaises pourraient enregistrer jusqu’à 3,2 milliards d’euros de pertes additionnelles à l’export d’ici 2019, dans le pire des cas. Soit tout de même 0,5% du total des exportations de biens et services. Dommage au moment où l’activité montre des signes de reprise.

MOINS DE TOURISTES BRITANNIQUES CET ÉTÉ

Le célèbre homme d’affaires George Soros lui a prédit une dégringolade d’au moins 15% face au dollar.  Ce matin, la livre sterling a plongé de près de 12% face au dollar et de 8% face à l’euro. Mécaniquement, les vacances du touriste anglais seront plus chères. Il est donc probable que les britanniques soient moins nombreux cet été en France. Sans compter que le pouvoir d’achat des Britanniques en vacances en Europe sera de facto réduit.

Un bilan très négatif qui n’avait pas été présenté ainsi aux britanniques lorsqu’ils ont voté par référendum sur la sortie de l’Union Européenne

Shukuru

Quand le Smic sauve des vies

Longtemps, les économistes, en grande majorité, étaient sûrs d’eux : imposer aux entreprises de verser un salaire minimum à leurs salariés, si cela pouvait éventuellement se justifier dans une logique de valorisation du travail, était nécessairement néfaste pour l’emploi. Certes, les salariés en place seraient mieux payés, mais moins de personnes seraient embauchées à ce niveau de salaire.

De nombreuses études empiriques récentes ont grandement relativisé ce résultat, au point d’aboutir à la situation quasiment inverse, où de nombreux économistes estiment que, à leur niveau actuel, les salaires minima en place dans les pays riches ne détruisent pas d’emplois.

Plus encore, il apparaît qu’un salaire décent, parce qu’il rend les travailleuses et les travailleurs dignes et leur permet d’échapper au stress permanent de la pauvreté, les aide à prendre des décisions favorables à leur santé et au bien-être de leurs proches

Loin d’être seulement des décisions économiques, des salaires décents seraient donc un moyen d’être en meilleure santé morale et physique. Au point que des études mettent en avant la réduction de la mortalité permise par les hausses du salaire minimum aux Etats-Unis.

Le basculement du consensus des économistes à l’égard des effets du salaire minimum sur l’emploi est impressionnant. Ainsi, Alan Manning, professeur à la London School of Economics (Royaume-Uni), constate qu’une « quantité impressionnante de travaux empiriques » s’est révélée « incapable de mettre en évidence de manière nette » les « effets négatifs sur l’emploi du salaire minimum » que « tant d’économistes croyaient si fortement trouver ».

Au Royaume-Uni, où le salaire minimum n’existe que depuis 1999, les travaux très détaillés de la Commission des bas salaires (Low Pay Commission) ne mettent pas en évidence de destructions d’emplois, en dépit des hausses répétées du salaire minimum depuis son introduction (où il avait certes été fixé à un niveau très bas).

De même, en Allemagne, où son introduction est encore plus récente (2015), le salaire minimum a permis un fort rattrapage salarial dans les anciens Landër de l’est du pays, sans pénaliser l’emploi dans des secteurs comme l’industrie de la viande ou la sécurité, où le coût du travail joue pourtant un rôle important.

Comme l’explique Alan Manning, un tel résultat n’est pas étonnant si l’on veut bien considérer les choses sans a priori. En effet, des salaires plus élevés accroissent le revenu des ménages, ce qui, en stimulant la consommation, peut être favorable à l’emploi.

De plus, le travail n’est pas le seul coût auquel ont à faire face les entreprises, ni même nécessairement le plus important. Ainsi, Thomas Dallery met-il en avant le « coût du capital » qui pèse sur les résultats des entreprises, en raison des intérêts qu’elles versent à leurs banques, et des dividendes qu’elles accordent à leurs actionnaires. Un coût qui fait l’objet de beaucoup moins d’attention de la part des dirigeants politiques que le coût du travail…

Enfin, les entreprises disposent de nombreuses solutions pour s’adapter : enrichissement des tâches, formation des salariés pour les rendre plus productifs, réorganisation du travail, diminution de leur taux de marge, légère hausse de leurs prix, etc.

Ainsi, en Allemagne, une enquête menée auprès de plusieurs centaines de salariés a montré que de nombreux employeurs ont supprimé des tâches répétitives et adressé des demandes plus diversifiées à leurs salariés les moins bien payés, ce que celles-ci et ceux-ci ont perçu comme une plus grande considération à leur égard, tandis que l’ambiance de travail connaissait une nette amélioration.

Aux Etats-Unis, le salaire minimum fédéral est à un niveau misérable : 7,25 $/heure. Mais il est bien plus élevé dans certains Etats. Un mouvement social important, lancé en 2012 à New York par des salariés de fast-foods, demande qu’il soit porté partout dans le pays à 15 $ de l’heure.

C’est déjà le cas dans certains Etats parmi les plus riches du pays, où le coût de la vie est particulièrement élevé : Californie, Etat de New York et Massachusetts. Ils ont été rejoints par trois autres Etats cette année : le New Jersey et la Pennsylvanie en février, et le Maryland cette semaine, où, actuellement de 10,10 $ de l’heure, le salaire minimum va augmenter chaque année pour atteindre 15 dollars en 2025.

Une mesure que même Amazon a d’ores et déjà adoptée ! Et qui recueillerait le soutien d’une majorité d’Américains (70 % des électrices et électeurs démocrates, 53 % des indépendants et 36 % des républicains). Elle figure d’ailleurs au programme de la plupart des candidates et des candidats à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle de l’année prochaine, à commencer par Bernie Sanders, qui la soutient depuis plusieurs années et a contribué à en faire un sujet de débat national aux Etats-Unis.

Pour Matthew Desmond, professeur de sociologie à l’université de Princeton, les bienfaits du salaire minimum sont gravement sous-estimés, ainsi qu’il l’explique dans une revue de la littérature scientifique.

En effet, en l’absence de salaire minimum, des millions de personnes doivent cumuler deux (mauvais) emplois pour survivre. Ces personnes sont alors fatiguées et très stressées – beaucoup plus que les cadres, qui envahissent les médias avec le récit de leurs difficultés.

Le premier bénéfice du salaire minimum est alors la réduction de leur temps de travail : ces personnes peuvent ne plus avoir à travailler 80 heures par semaine, elles sont plus reposées, plus détendues, ont du temps pour elles et leurs proches. Matthew Desmond montre que, dans ce cas, on a plus de temps pour mieux s’occuper de soi, en commençant par mieux se soigner, ou en parvenant à arrêter de fumer.

Parce qu’elles n’ont plus le cerveau complètement obnubilé par la survie au quotidien, les personnes qui reçoivent un salaire minimum sont plus attentives aux autres : il a été ainsi montré que le salaire minimum réduit les violences conjugales et les mauvais traitements infligés aux enfants.

C’est la vie même qui est protégée par des salaires décents : des rémunérations plus élevées sont associées à des naissances moins fréquentes d’enfants prématurés, à des grossesses adolescentes moins nombreuses et à un moindre taux d’alcoolisme chez les ados.

Ainsi, plusieurs milliers de vies auraient pu être sauvées à New York entre 2008 et 2012 si la ville avait alors disposé d’un salaire minimum de 15 dollars – et non de 7 dollars comme cela était le cas. Selon Tsu-Yu Tsao, le directeur de l’étude, très surpris par l’ampleur des résultats obtenus, « aucun médicament n’est près d’avoir un tel impact sur la morbidité ».

Comme le résume Matthew Desmond, un salaire minimum d’un niveau suffisant est « un antidépresseur, une aide à la contraception, un régime alimentaire plus sain, une aide pour mieux dormir, un tranquillisant ». Rien que ça !

Car un revenu décent, c’est une sécurité, là où être pauvre, c’est risquer de perdre son logement parce que l’on a été malade et que l’on n’a pas pu travailler ; c’est perdre son permis de conduire parce que l’on ne peut pas payer une amende ; c’est s’alimenter de produits peu chers, mais trop gras, mauvais pour la santé.

Comme le dit le docteur Margot Kushel, qui dirige le Centre de San Francisco pour les populations vulnérables, « lorsque le salaire minimum augmente, je le vois ». En effet, lorsque cela se produit, ses patients font plus d’exercice ; ils sont moins stressés et arrivent à cesser de fumer ; leur santé mentale s’améliore ; et les personnes concernées dorment mieux et se mettent à manger plus de fruits et de légumes.

Et si les personnes les moins bien payées changent leur comportement pour le meilleur lorsque leur paie s’accroît, c’est parce qu’elles se sentent alors reconnues, considérées. Comme le dit Matthew Desmond, les bas salaires sont « un affront à la dignité des personnes », qui les fait se sentir « petites, insignifiantes et dépourvues de pouvoir ».

A l’inverse, être un peu mieux – même si encore très insuffisamment – rémunéré permet de se sentir fier et capable d’agir. C’est ce qui permet aux travailleuses et aux travailleurs à bas salaires de trouver la force de suivre les prescriptions médicales, d’effectuer les démarches administratives, de mieux prendre soin d’elles.

En effet, comme l’ont montré Sendhil Mullainathan (professeur d’économie à Harvard) et Eldar Shafir (professeur de psychologie à Princeton), auteurs de Scarcity : Why Having Too Little Means So Much (« Rareté : pourquoi avoir trop peu est tellement important », Times Books, 2013), être pauvre induit un stress considérable et permanent, qu’ils estiment supérieur à celui lié à la privation de sommeil durant une nuit entière.

Or, c’est ce stress qui pousse à prendre les mauvaises décisions pour soi et pour les autres. Les bas salaires sont donc dommageables pour la santé des travailleuses et des travailleurs, ainsi que pour celles de leurs enfants, et donc de la société tout entière. Ils devraient donc être combattus, au même titre que les autres maladies professionnelles.

GILLES RAVEAUD05/04/2019
https://www.alternatives-economiques.fr/smic-sauve-vies/00088900

Loin de l’idéologie libérale qui consiste à ne penser le salaire que comme un coût, le salaire est avant tout la possibilité d’une part de rémunérer l’effort fourni par l’individu et d’autre part, même si cela reste relatif, un moyen d’émancipation.

Le salaire minimum, permet de conserver une certaine dignité aux personnes qui le perçoivent. Pourquoi le travail de certain serait-il à ce point dévalorisé qu’il ne permettrait pas de vivre dignement.

Cet article salvateur devrait remettre les pendules à l’heure. Les zélateurs du « coût du travail », qui probablement ne perçoivent pas une rémunération au niveau du SMIC, pourront réfléchir à ces études et changer leur discours.

Shukuru

Si tu es écolo, pourquoi es-tu si connecté ?

Comme le proclamait de manière à peine provocante le philosophe G. A. Cohen, « si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ? », on peut se demander s’il n’y a pas un paradoxe à voir notre belle jeunesse se mobiliser pour le climat tout en gardant précieusement dans sa poche son smartphone, pour se connecter sans modération à ses « amis » (plus d’un jeune sur deux y passe plus d’une heure par jour).

Nombre d’entre nous partagent avec les plus jeunes une addiction « numérique » vécue sans mauvaise conscience. Avec ces milliers de mails, ces vidéos chargées sur YouTube, ces échanges de tweets qui deviennent un mode de communication officiel, nous attestons de notre efficacité, nous cultivons l’impression de vivre à 100 à l’heure, hyperinformés et hypermodernes, et de plus quasiment tout-puissants avec ces objets qui font tout à notre place.

Et « écolo », pour couronner le tout : n’est-il pas évident que toutes ces formes de « dématérialisation » sauvegardent la nature, telle la liseuse qui vient épargner le papier ? Pourtant, nul besoin d’être un expert en énergie pour comprendre qu’entre les matériaux nécessaires à sa fabrication, les coûts de transport afférents, son obsolescence programmée et les téléchargements requis ensuite pour l’alimenter ainsi que le stockage des fichiers, sans compter l’impossibilité de se prêter les ouvrages, la liseuse ne supporte pas la comparaison écologique avec le papier…

Mais chut ! Il est impossible de critiquer le tout-numérique sans apparaître comme un parfait ringard, tant le nouveau visage du progrès est incarné par ces technologies. Et ceci vaut pour la droite comme pour la gauche, volontiers dithyrambique à l’égard d’Internet, à l’instar de l’ancien député socialiste Christian Paul affirmant de manière prémonitoire « oui, Internet aide la prise des Bastille du XXIe siècle » ou Martine Billard (aujourd’hui France insoumise) estimant qu’« il a rendu possible l’expression de tous les sans-culottes »

Au-delà de ce qu’on peut considérer comme une certaine naïveté, y a la conviction bien ancrée que la « révolution numérique », concrètement toute « nouvelle technologie », nous fait faire un pas en avant vers un monde meilleur, à moins qu’il ne s’agisse simplement, dans une course en avant dont le sens nous échappe, de ne pas être en retard sur nos voisins d’outre-Atlantique.

Fondamentalement, les nouvelles technologies semblent concilier préoccupation écologique et croissance, une croissance immatérielle permettant d’écarter le spectre de la décroissance. L’inflation numérique est pourtant clairement anti-écologique. Non seulement Internet consomme de l’énergie, mais la toile entretient une inflation consumériste en diffusant des messages publicitaires (contrepartie de la gratuité d’Internet) vecteurs d’achats compulsifs.

A nouveau en toute bonne conscience puisque les nouveaux produits se présentent souvent comme plus « écolos », alors qu’ils sont très souvent plus puissants (consommant donc plus), et moins durables (à l’instar des écrans de télévision LCD par exemple).

A l’heure actuelle, la demande énergétique des NTIC croît de + 10 % par an et celles-ci sont responsables de 14 % de la consommation électrique. Contrairement à ce qu’on imagine volontiers implicitement, notre portable ou notre ordinateur ne sont pas de petits terminaux isolés mais n’existent que reliés à toute une architecture, notamment ces data centers dont la consommation est impressionnante. Certaines « fermes informatiques » consomment autant que 80 000 foyers américains.

Depuis la consommation de minéraux jusqu’à la production de déchets électroniques, et sans compter les coûts géopolitiques ou psychologiques (dégradation de l’attention, moindre tolérance à l’ennui, fuite des contacts directs…), la démesure « techno » est extrêmement coûteuse d’un point de vue écologique. Les analyses de l’Ademe en fournissent maints exemples concrets : alors qu’en une heure, on compte 180 millions de recherches Google dans le monde, une recherche sur Google utilise autant d’énergie qu’une ampoule basse consommation pendant une heure2.

Certes, il n’est ni possible ni toujours souhaitable d’échapper à l’« internetisation » dans nombre de domaines, mais il est impératif d’en analyser les effets et les enjeux : loin que cela constitue une grande évolution progressiste, bien au contraire, cela nous engage plutôt sur une voie anti-écologique. La transition écologique exigera de payer l’énergie plus chère, et nécessitera une politique d’ensemble passant par une mise à plat de nos consommations, et par une prise de conscience. Bien peu de choses sont en fait « immatérielles ».

Marie Duru-BellatSociologue 26 Mars 2019 Alternatives Economiques
https://www.alternatives-economiques.fr/marie-duru-bellat/es-ecolo-es-connecte/00088783

En 40 ans, la mobilité sociale des femmes a progressé, celle des hommes est restée quasi stable

En 2015, 65 % des hommes français âgés de 35 à 59 ans, actifs occupés ou anciens actifs occupés, relèvent d’une catégorie socioprofessionnelle différente de celle de leur père (figure 1). Durant les quatre dernières décennies, ce taux de mobilité sociale intergénérationnelle est resté globalement stable : après avoir légèrement augmenté entre 1977 et 1993 (+ 3 points, de 64 % à 67 %), il a ensuite diminué de manière modérée (– 2 points) pour s’établir en 2015 quasiment au niveau de 1977.

La mobilité sociale des hommes est de moins en moins liée à l’évolution de la structure des emplois

Une partie de la mobilité sociale masculine observée en 2015 résulte directement de l’évolution de la structure des emplois entre les générations d’hommes nés entre 1955 et 1980 et celles de leur père. Cette mobilité dite « structurelle » reflète les profonds changements de la société française depuis la fin des Trente Glorieuses : poursuite du déclin de l’emploi agricole, baisse de l’emploi industriel, salarisation et tertiarisation croissantes de l’économie se sont traduites par une baisse du nombre de travailleurs indépendants et d’ouvriers, au profit des emplois de cadres et professions intermédiaires. En 2015, 24 % de la mobilité sociale masculine observée correspond à de la mobilité « structurelle ».

Depuis la fin des années 1970, la structure des emplois des hommes est de plus en plus proche de celle de leurs pères. La part de la mobilité « structurelle » s’est ainsi nettement réduite (elle était de 40 % en 1977) et les mouvements qui n’y sont pas liés ont donc fortement augmenté au cours des quatre dernières décennies.

28 % des hommes occupent en 2015 une position sociale plus élevée que celle de leur père

En 2015, 43 % des hommes ont connu une mobilité sociale verticale (ascendante ou descendante, entre catégories socioprofessionnelles de salariés) et 23 % une mobilité non verticale (de statut, entre catégories non salariées et salariées, ou horizontale, entre catégories non salariées). Au cours des quatre dernières décennies, la mobilité non verticale des hommes a fortement baissé à la suite de la forte décroissance de l’emploi non-salarié. A contrario, leur mobilité verticale s’est renforcée : elle était de 31 % en 1977.

Les mouvements ascendants sont majoritaires au sein de la mobilité verticale [Vallet, 2014]. Entre 1977 et 2003, les hommes âgés de 35 à 59 ans ayant connu une ascension sociale par rapport à leur père étaient environ 3 fois plus nombreux que ceux dont la trajectoire a été descendante. Cette prédominance des mouvements ascendants s’est cependant réduite depuis : en 2015, ils ne sont plus que 1,8 fois plus nombreux que les descendants.

Depuis 40 ans, mobilités ascendante et descendante ont en effet évolué différemment. En hausse de plus en plus modérée de 1977 à 2003, la mobilité ascendante a ensuite diminué : en 2015, 28 % des hommes occupent une position sociale plus élevée que celle de leur père, contre 24 % en 1977 mais 31 % en 2003. La mobilité descendante a, elle, progressé de plus en plus : en 2015, elle concerne 15 % des hommes, soit deux fois plus qu’en 1977 (7 %).

Ascendants ou descendants, les trajets de mobilité masculine sont courts

Les mobilités des hommes s’effectuent le plus souvent entre catégories socialement « proches » [Dupays, 2006 ; Merllié, 2013″]. C’est le cas pour les mouvements ascendants : en 2015, 44 % des fils d’employés ou d’ouvriers non qualifiés sont devenus employés ou ouvriers qualifiés, mais seuls 19 % exercent une profession intermédiaire et 8 % sont cadres (figure 2). Pour leur part, 27 % des fils d’employés ou d’ouvriers qualifiés exercent une profession intermédiaire, mais seulement 13 % sont cadres.

Les mouvements descendants sont également courts : par exemple, 25 % des fils de cadres exercent une profession intermédiaire, mais seulement 4 % sont employés ou ouvriers non qualifiés.

Les hommes dont le père occupait une position sociale basse sont davantage concernés par des trajectoires ascendantes que descendantes. Par exemple, 40 % des fils d’employés ou d’ouvriers qualifiés ont connu une mobilité ascendante et 10 % une mobilité descendante, contre respectivement 27 % et 34 % des hommes dont le père exerçait une profession intermédiaire.

La mobilité sociale des femmes par rapport à leur mère progresse de 12 points en 40 ans

Hormis quelques études [Peugny, 2014 ; Vallet, 2014 ; Razafindranovona, 2017], les analyses de la mobilité sociale ne portent que sur les hommes. Le faible taux d’activité des femmes et les caractéristiques de leurs emplois ont en effet longtemps rendu difficile la comparaison de leur position professionnelle, avec celle de l’un ou l’autre de leur parent. Au cours des dernières décennies, les comportements d’activité des femmes se sont cependant rapprochés de ceux des hommes. Il est désormais possible de s’intéresser à leur mobilité sociale, en comparant leur catégorie socioprofessionnelle à celle de leur mère, même si la moindre participation au marché du travail de ces dernières limite le champ d’analyse (sources).

En 2015, 71 % des femmes françaises de 35 à 59 ans, actives occupées ou anciennes actives occupées, appartiennent à une autre catégorie socioprofessionnelle que celle de leur mère, encore en emploi ou l’ayant été (figure 3). En 40 ans, ce taux de mobilité sociale féminine a connu une forte hausse de 12 points, concentrée entre la fin des années 1970 et le début des années 1990. Inférieur de 5 points à celui des hommes par rapport à leur père en 1977, il le dépasse de 6 points en 2015.

Une partie de la mobilité sociale des femmes par rapport à leur mère est directement liée à l’évolution intergénérationnelle de leurs professions. Stable autour de 43 % entre 1977 et 1993, la part de cette mobilité dite « structurelle » a ensuite diminué de 8 points pour atteindre 35 % en 2015. Cette baisse plus modérée que celle observée pour les hommes montre que la structure des emplois féminins s’est davantage modifiée ces quarante dernières années que celle des emplois masculins.

61 % des filles d’un père cadre occupent une position sociale moins élevée

La moindre fréquence des trajectoires ascendantes des femmes comparées à leur père plutôt qu’à leur mère s’observe quelle que soit la catégorie sociale du parent. Par exemple, en 2015, 20 % des femmes dont le père exerçait une profession intermédiaire sont cadres (figure 6), contre 29 % lorsque leur mère était profession intermédiaire.

À l’inverse, à catégorie sociale du parent donnée, les filles connaissent plus souvent une trajectoire descendante par rapport à leur père que par rapport à leur mère. Ainsi, 61 % des filles d’un père cadre occupent une position sociale inférieure (contre 53 % des filles d’une mère cadre) : 34 % sont professions intermédiaires (contre 32 %) et 27 % employées ou ouvrières, qualifiées ou non (contre 22 %).

Marc Collet et Émilie Pénicaud, division Études sociales, Insee

Liens vidéo cours EA

Les marchés financiers

https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/marches-financiers/fonctionnement-du-marche/marches-financiers/les-differents-marches-financiers/

  • Le marché des changes

http://education.francetv.fr/videos/le-marche-des-changes-et-le-dollar-v107378

  • Le marché des actions
  • Le marché des matières premières

https://www.ig.com/fr/glossaire-trading/matiere-premiere-definition

  • Le marché des taux d’intérêt

        Le marché monétaire interbancaire

                               Le marché des bons du trésor

https://videos.lesechos.fr/lesechos/sujet-actus/pourquoi-lirlande-accumule-des-milliards-de-bons-du-tresor-americain/rfl8vl

                               Le marché des billets de trésorerie

Paradis fiscaux

http://www.canal-u.tv/video/dessine_moi_l_eco/qu_est_ce_qu_un_paradis_fiscal.13300

Produits dérivés

Titrisation

https://www.youtube.com/watch?v=5e7Rc0gZF9o

Sanctions contre les chômeurs, mesure de justice sociale ?

Faut-il renforcer le contrôle des chômeurs ? Le point de vue d’Aurélien Taché, député LREM du Val-d’Oiserapporteur sur le volet assurance-chômage du projet de loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel.

Guillaume Souvant/AFP 02/01/2019

Le fait de faire appliquer des sanctions à des fraudeurs avérés – par exemple des personnes très qualifiées en capacité de retrouver facilement un emploi ou encore percevant des montants élevés d’allocation-chômage – participe à la justice sociale. Car l’assurance-chômage est financée par l’argent des Français, même les plus modestes. En ce sens, il doit y avoir un système de contrôle et de sanctions. Et celles-ci se doivent d’être respectées.

En revanche, s’il s’agit de sanctionner des personnes aux métiers difficiles, percevant de faibles allocations, dans des situations de fragilité, je considérerais qu’il y a une forme d’injustice. Pour aller plus loin, je pense qu’il est nécessaire d’ouvrir un débat sur le plafonnement de l’allocation de chômage à partir d’une certaine durée.

Avec le décret publié dimanche 30 décembre au Journal officiel , Pôle emploi est en mesure de décider selon ses propres grilles et sur quelles bases s’effectuent les contrôles et les sanctions. Autrefois, le chômeur définissait un projet libre et flou avec son conseiller. Au bout de trois mois, s’il n’avait pas trouvé un emploi, des règles mécaniques étaient censées s’appliquer. En théorie, la personne était alors obligée d’accepter un travail, même si le poste se trouvait à des dizaines de kilomètres du domicile et la rémunération plus faible que celle espérée. Et cela que vous soyez une femme avec enfants et sans voiture dans un bassin d’emploi industriel ou un jeune cadre célibataire vivant à Paris. Dans les faits, les procédures pour faire appliquer les sanctions étaient longues et n’aboutissaient pas.

Je ne voudrais pas que ce décret soit perçu comme une perte de confiance vis-à-vis des chômeurs – la plupart d’entre eux est en recherche d’emploi active –, mais plutôt un moyen de se rapprocher de ceux qui ont perdu confiance en eux et ont encore plus besoin d’accompagnement.

Comment expliquez-vous qu’un certain nombre de personnes en recherche d’emploi n’aient plus de contact avec leur conseiller ?

Il y a plusieurs raisons à cela : certaines entreprennent des recherches par leurs propres moyens, d’autres, sans être fraudeuses, sont découragées et donc démobilisées.

Selon une étude, sur 100 chômeurs, 66 personnes recherchent un emploi et 34 ne sont pas actives dans leurs démarches, dont 20 sont totalement démobilisées. Il a été démontré que lorsque Pôle emploi reprenait contact avec elles, cela débouchait sur une reprise d’emploi. Finalement, plus que de sanctions, les personnes qui se sont éloignées du travail ont besoin d’accompagnement. Et c’est tout l’intérêt du contrôle

Le point de vue de ce député sur la justice sociale est édifiant.

Pour lui la justice consiste à punir ceux qui trichent. Tricher signifie profiter des aides, de la redistribution de l’Etat sans faire d’effort.

Ce qui est intéressant dans son propos est le renversement de la responsabilité. L’individu est responsable de sa situation. Comme le disait il y a quelques semaines le président de la République à un chômeur, il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi.

Ce n’est donc pas la société qui en réclamant davantage de productivité, de compétence de diplôme … qui est responsable de l’éviction de certains individus, ce sont ces personnes qui ne font pas d’effort pour rester insérée.

Cette conception de la justice sociale qui renvoie à l’individualisme méthodologique permet de tenir facilement la posture de l’Etat responsable, qui aide les citoyens, lesquels sont tentés de tricher en permanence.

Deuxième point de vue

Faut-il renforcer le contrôle des chômeurs ? Le point de vue de Bruno Crépon, économiste, professeur à l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae).

Contrôler les demandeurs d’emploi, et éventuellement renforcer des sanctions si ces derniers ne se plient pas aux exigences de recherche de travail, sont des décisions qui sont loin d’être anodines. Les personnes indemnisées changent-elles alors de comportement et cherchent-elles un travail avec plus d’efficacité ? Retrouvent-elles plus vite un emploi – et d’ailleurs, quel type d’emploi – et le gardent-elles plus longtemps ? Le marché du travail s’en trouve-t-il amélioré ? Avant de s’engager vers des mesures coercitives, il serait important de connaître les réponses à ces questions

Or nous n’avons aucune preuve de l’efficacité de ce type de politique publique sur l’emploi. Il n’y a jamais eu, en France, de véritable étude scientifique sur l’impact de tels dispositifs de contrôle et de sanctions.

Même à l’étranger, il n’y a guère eu que des études empiriques sans véritable protocole scientifique. L’une des plus sérieuses, réalisée en Suisse, a montré que les demandeurs d’emploi retrouvent plus rapidement un travail lors de l’application d’un système de contrôle et de sanctions. Mais elle montre aussi que ces personnes conservent moins longtemps leur emploi et que leur rémunération est plus faible qu’auparavant.

Dans ces conditions, il n’est pas certain que l’économie nationale en soit améliorée. Il n’est pas sûr non plus que les demandeurs d’emploi passent davantage de temps en emploi : certes, ils sortent plus vite du chômage mais y retournent plus vite aussi. En outre, l’emploi retrouvé correspond moins à leurs compétences et leurs attentes, donc il entraîne de plus faibles revenus et une moindre contribution à l’activité économique.

En outre, il y a eu de nombreuses études, en France et à l’étranger, sur l’impact de l’accompagnement des chômeurs à la recherche d’emploi. Les résultats sont bons, avec des demandeurs qui trouvent plus facilement un emploi, mais le marché du travail ne s’en trouve pas amélioré pour autant : ceux qui trouvent un emploi le font au détriment d’autres chômeurs. Il n’y a aucune raison de penser que ce n’est pas ce qui se passerait avec un renforcement des sanctions, qui forcerait des personnes à se précipiter vers des emplois.

Affirmer que les contrôles et les sanctions inhérentes vont améliorer le fonctionnement du marché du travail relève plus du domaine de l’idéologie que de la mise en œuvre d’une politique aux fondements bien établis. La sagesse serait d’en tester les effets avant de l’imposer. En outre, d’autres voies existent.

Améliorer par exemple l’adéquation entre demandeurs d’emploi et postes. Les besoins des entreprises sont souvent très différents les uns des autres mais les attentes des chômeurs aussi. Il y a des gains importants à les rapprocher au mieux. De nombreux outils modernes et innovants peuvent être mobilisés pour cela et testés.

Dette publique : pas de quoi paniquer !

Les mesures annoncées par Emmanuel Macron pourraient porter un coup à la dette française qui frôle les 100 % du PIB. Est-ce si grave ? Ce n’est pas elle qui devrait nous inquiéter le plus. Plongée dans ses arcanes.

En juin 2018, la dette publique française représentait 2 300 milliards d’euros, l’équivalent de 99 % du produit intérieur brut (PIB), à la limite de la barrière symbolique des 100 %. Mais les symboles sont importants : l’économiste britannique John Maynard Keynes nous a expliqué depuis longtemps que la psychologie joue un rôle clé dans le comportement des ménages, des entreprises et des investisseurs financiers. Faut-il donc s’inquiéter du niveau actuel de notre dette ?

Pour les économistes libéraux, la réponse est oui : il reflète une excroissance de la présence de la puissance publique dans l’économie. Et tout ce qui va financer les administrations publiques représente autant d’épargne disponible en moins pour les affaires privées. Chez les économistes héritiers de Keynes, la réponse est également positive, mais pour une autre raison : plus la dette monte, plus les rentiers reçoivent les intérêts de la dette et accroissent leur richesse sur le dos des contribuables et de l’économie productive.

Pourtant, aucune étude ne démontre qu’une dette publique pose un problème à partir d’un niveau particulier. Les économistes américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff pensaient avoir montré que toute progression de la dette publique au-delà de 90 % du PIB entraînait des conséquences néfastes pour l’économie. Mais quand un jeune thésard a refait leurs calculs, il a découvert qu’ils s’étaient trompés dans leurs chiffres… De fait, avec une dette publique de l’ordre de 55 % du PIB, l’Argentine est en pleine crise tandis que le Japon vit sans souci avec ses 235 %. En réalité, la situation de la dette publique s’apprécie au cas par cas pour chaque pays. Qu’en est-il pour la France ?

1. Comment la dette publique française a-t-elle évolué ?

Pour bien comprendre la dynamique de la dette publique française, il faut prendre du recul. Une mise en perspective historique sur un siècle et demi en dévoile les trois déterminants clés : les conflits, les crises et la dérégulation libérale des dernières décennies. Les deux premiers éléments se comprennent facilement.

Les guerres entraînent un surcroît énorme de dépenses publiques qui creuse les déficits et les dettes. La faiblesse, voire la chute, de l’activité lors des crises économiques se traduit par une diminution des recettes fiscales, en même temps que les dépenses d’un Etat-providence peu développé (années 1930) ou plus développé (post-subprime) s’accroissent. Cela accentue les déficits publics et les dettes en même temps que le PIB s’effondre : le ratio dette sur PIB ne peut qu’exploser.

Un regard sur la longue période montre que la France a déjà connu un niveau de dette proche de 100 % du PIB. Du fait des deux guerres mondiales, à cause de la Grande Crise des années 1930 – aux effets bien plus forts de ce point de vue que ceux de la crise récente -, mais aussi en période normale, à la fin du XIXe siècle.

Au-delà de ces événements exceptionnels, on s’aperçoit que la dette publique française connaît une croissance quasi continue depuis la fin des années 1970. Pour l’économiste de l’université Paris 1 Bruno Tinel, cette évolution se retrouve dans d’autres pays industrialisés et représente « un fait stylisé de la période néolibérale »1. Il montre, d’abord, que le taux de croissance en volume de la dépense publique française était très fort dans les années 1960, sans que la dette progresse, et il n’a cessé de décroître depuis : ceux qui expliquent la montée de la dette par une explosion des dépenses se trompent. L’explication se trouve ailleurs.

D’abord, dans la forte montée des taux d’intérêt entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990. La priorité donnée à la lutte contre l’inflation a incité les banques centrales à augmenter de façon conséquente le niveau des taux. De ce fait, le coût de la dette a grimpé, une partie croissante de la nouvelle dette servant à rembourser l’ancienne dans un effet boule de neige délétère.

Evolution de la dette publique française, en % du PIB

Ensuite, les baisses d’impôts inaugurées par le Premier ministre Jacques Chirac à la fin des années 1980 seront renforcées au début des années 2000 par le président Jacques Chirac, suivi par Nicolas Sarkozy. L’effet sur la dette ? Selon un rapport remis en 2010 par Paul Champsaur, alors président de l’Autorité de la statistique publique, et Jean-Philippe Cotis, alors directeur général de l’Insee, 400 milliards de recettes ont été perdus et « en l’absence de baisses de prélèvements, la dette publique serait environ 20 points de PIB plus faible aujourd’hui qu’elle ne l’est en réalité »2. Un écart énorme.

Il faut ajouter qu’avec la montée des inégalités sociales, lorsqu’il y a augmentation de la richesse, cela se traduit par des revenus se dirigeant de manière croissante vers les personnes les plus riches, qui sont davantage portées vers l’épargne que la consommation. De plus, avec le capitalisme actionnarial, les profits se transforment plus en dividendes qu’en investissements. Autant d’éléments qui pèsent sur le rythme de croissance et qui contribuent à faire monter le ratio dette sur PIB.

Une politique monétaire très rigoureuse, des coupes dans les recettes fiscales, la financiarisation de l’économie et la montée des inégalités représentent les ferments de la poussée de la dette publique française.

2. Qui détient notre dette ?

En dépit de la montée structurelle de la dette, la puissance publique n’a jamais eu de mal à la financer. Qui sont les investisseurs qui nous font confiance ? Il y a encore peu de temps s’appliquait, en gros, la règle des trois tiers : un tiers de Français (compagnies d’assurances, fonds d’investissement…), un tiers d’Européens non Français et un tiers de non-Européens.

Mais, avec le lancement des politiques monétaires dites de quantitative easing, c’est-à-dire l’achat de titres de la dette publique par la Banque de France pour le compte de la Banque centrale européenne (BCE), la donne a changé. De ce fait, la part des investisseurs domestiques a grossi de manière importante. Ainsi, la Banque de France détient aujourd’hui environ 20 % de la dette française, le même niveau que les compagnies d’assurances. Le poids des investisseurs étrangers a de ce fait diminué.

Répartition de la dette publique française par type de détenteurs en 2017, en %

Source : Bruegel

A partir de janvier 2019, la BCE n’achètera plus de nouveaux titres de dette publique. Cela aura-t-il un effet sur notre capacité à la financer ? A priori non, et pour deux raisons. D’une part, à chaque fois que les titres déjà détenus arriveront à échéance, la BCE continuera à réinvestir l’argent dans l’achat de nouvelles dettes. D’autre part, les investisseurs en quête de placements sans risque en Europe voient fondre le marché de la dette allemande : le pays accumule les excédents budgétaires, il rembourse sa dette ancienne sans en créer de nouvelle. Nombre d’investisseurs devraient se tourner de plus en plus vers la dette française. Pas d’inquiétude donc sur notre capacité à la financer.

3. A quoi a servi l’argent ?

Une dette maîtrisée et financée peut tout de même devenir inquiétante si l’argent a été utilisé n’importe comment. Mais ce n’est pas le cas en France. Un indicateur simple permet de s’en rendre compte. Il suffit de recalculer le déficit budgétaire hors dépenses d’investissements publics. Si le déficit persiste, voire s’accroît, cela signifie qu’il est dû à un surcroît des dépenses de fonctionnement et de remboursement de la dette par rapport aux recettes fiscales. Une situation qui, si elle est durable, est mauvais signe.

Déficit de l’Etat français hors dépenses d’investissements publics, en % du PIB

Source : Ameco

Qu’en est-il en France ? En moyenne, sur la période 1978-2017, le solde budgétaire hors investissements publics a été excédentaire de l’équivalent de 0,8 % du PIB. La dette de l’Etat a donc à peu près servi à financer intégralement de l’investissement, avec même un petit surplus pour les autres administrations publiques. Seules les années de fort ralentissement de l’activité (le début des années 1990, la période de crise des subprime et de la zone euro) correspondent à des situations dégradées. Mais, de manière structurelle, la dette de l’Etat français finance surtout de l’investissement.

4. Doit-on s’inquiéter du coût ?

On a pris l’habitude, dans le débat public, de mesurer la dette en pourcentage du PIB. C’est une façon de faire courante et qui facilite les comparaisons internationales. Mais qui n’a pas forcément grand sens sur le plan économique. La dette est un stock accumulé que l’on ramène à un flux, la production de richesse d’une année. Et il n’y a pas de niveau de dette sur PIB prédéterminé qui permette de savoir si le niveau est soutenable ou pas.

De manière plus pertinente, on peut s’intéresser au coût de la dette. Les intérêts payés chaque année en pourcentage du PIB ramènent un flux (de paiement) à un flux (de production de richesse). Et une montée rapide du ratio signale un problème certain. De ce point de vue, le coût de la dette publique française est nettement orienté à la baisse : la France ne paie pas plus aujourd’hui que ce qu’elle payait quand sa dette ne représentait que 20 % de son PIB.

Lorsque les banques centrales, notamment la Banque de France, se sont engagées dans des politiques monétaires restrictives pour lutter contre l’inflation, les taux d’intérêt ont beaucoup monté. Cela s’est ressenti sur les intérêts à payer sur la dette publique, qui ont culminé à l’équivalent de 3,5 % du PIB en 1997. Depuis, le coût de la dette française n’a cessé de diminuer.

Intérêt de la dette de la France sur PIB, en %

Source : Ameco

La perspective de la création de la zone euro a donné confiance aux investisseurs, qui ont largement financé à bas coûts les dettes publiques européennes – quelques fois avec trop de zèle, sans apprécier suffisamment les capacités de remboursement de pays comme la Grèce. Par la suite, l’épargne mondiale disponible pour s’investir s’est retrouvée à un niveau plus élevé que ce que les entreprises et les administrations publiques étaient prêtes à investir, poussant le loyer de l’argent – les taux d’intérêt – à la baisse.

Après la crise financière et celle de la zone euro, les politiques monétaires des banques centrales ont contribué, par leurs interventions, à maintenir les taux d’intérêt à un niveau faible. Mais, du fait de l’excédent d’épargne mondiale, ceux-ci étaient déjà orientés à la baisse avant l’intervention des banques centrales. La fin du quantitative easing, on l’a vu, sera très progressive puisque la BCE va réinvestir pendant un moment – aucun terme n’a encore été fixé – ce qu’elle touche en remboursements. Elle a par ailleurs indiqué qu’elle ne commencerait à remonter, graduellement, ses taux d’intérêt qu’après l’été 2019. Enfin, la baisse du volume de la dette allemande, on l’a vu, devrait inciter les investisseurs à vouloir acheter de la dette française, ce qui contribuera également à en maintenir le coût à un niveau faible.

5. Aucun souci donc ?

N’y a-t-il donc aucun sujet d’inquiétude à propos de la dette française ? Si, il y en a même trois. D’abord, si le niveau actuel apparaît supportable, bien financé et peu coûteux, une nouvelle crise importante – par exemple des tensions dans la zone euro dues aux problèmes budgétaires italiens, à un Brexit dur, à la faillite retentissante d’une Deutsche Bank mal en point, etc. – emmènerait la dette vers des niveaux plus risqués et moins contrôlables. La France se doit donc de maîtriser la progression de ses déficits publics et de sa dette.

Dette des entreprises non financières en France et dans la zone euro, en % du PIB

Source : BRI

Ensuite, au-delà de ces événements conjoncturels et qui ne dépendent pas de la France, la tendance structurelle de la montée de la dette française résulte pour une partie significative de l’idéologie anti-impôt des gouvernements de tous bords qui se sont succédé au cours des vingt dernières années. La présidence Macron poursuit la même trajectoire et adopte le même discours volontaire de réduction de la dette, tout en se privant des moyens d’y arriver en supprimant des recettes fiscales.

Enfin, s’il faut s’inquiéter d’une dette, c’est aujourd’hui plutôt celle des entreprises privées qui suscite des craintes. Le Haut Conseil de stabilité financière, l’organisme chargé de surveiller le système financier français afin d’éviter les prochaines crises, s’en est déjà ouvert plusieurs fois au cours des derniers mois. De fait, on constate une montée rapide de l’endettement des entreprises françaises, une utilisation d’une partie des fonds empruntés pour de la spéculation financière et une évolution complètement à contre-courant par rapport aux autres pays européens.

De ce point de vue, les données de la Banque de France ont tendance à minimiser le sujet. Elles indiquent un taux d’endettement des entreprises non financières équivalent à 72,7 % du PIB à fin mars 2018. Mais ce chiffre n’inclut pas les prêts entre entreprises, qu’elles soient d’un même groupe ou étrangères l’une à l’autre. Lorsque l’on inclut cette dette supplémentaire, comme le fait la Banque des règlements internationaux (BRI), on constate un taux d’endettement de 134,1 % du PIB à fin mars. Un niveau bien plus élevé que celui de la dette publique. Mais qui, pourtant, ne fait pas l’occasion d’un débat public. Parlons dette ? D’accord, mais de celle qui est vraiment préoccupante.

CHRISTIAN CHAVAGNEUX17/12/2018  Alternatives économiques