Déterminants de l’investissement

2.3 Les déterminants de l’investissement

Cette partie a pour objectif de réfléchir à ce qui déclenche la décision d’investir de la part de l’entreprise. C’est une décision qui est réfléchie car elle a un coût important (emprunt par exemple) et doit donc se traduire par un succès (hausse des ventes, augmentation des parts de marché …). Il s’agit donc pour l’entreprise de prendre la bonne décision : investir ou pas.

L’investissement dépend de la demande.
Une entreprise a pour objectif de satisfaire une demande : soit en augmentant les capacités de production si l’offre est trop faible par rapport à la demande, soit en proposant de nouveaux produits ou des innovations sur les produits qu’elle vend.

S’il n’y a pas de demande, il est inutile d’investir (bien entendu l’entreprise avec la publicité et le marketing va « créer » la demande, mais il faut qu’elle préexiste dans une certaine mesure à ces outils de vente.

Donc l’entreprise regarde l’évolution des débouchés et lorsqu’elle anticipe une croissance durable de la demande, alors elle investit. Keynes a formalisé cette notion de demande anticipée sous le vocable « demande effective »

Lire le document 4 p61 et p67 le principe de l’accélérateur (que nous reprendrons en TD)

Deuxième catégorie de déterminants de l’investissement : les variables financières.

L’investissement représentant une dépense, un coût et un pari sur les recettes futures, il est nécessaire de se demander si l’entreprise peut supporter ce coût (même s’il s’agit d’autofinancement, l’entreprise aurait pu décider d’utiliser l’argent pour un autre investissement).

Un élément essentiel est la capacité d’endettement de l’entreprise. On ne peut pas s’endetter sans fin, il y a une limite qui est la fragilisation de l’entreprise. L’entreprise doit donc évaluer le niveau maximum d’endettement qui lui permette de ne pas se fragiliser.

Pour cela, elle dispose de plusieurs indicateurs : le taux de marge (p69) , c’est un indicateur de la répartition de la valeur ajoutée donc de la richesse produite par l’entreprise ; la rentabilité (p69) c’est à dire ce que rapporte un capital investi, le revenu produit par le capital ; la profitabilité (p71) rapport entre la rentabilité financière et le taux d’intérêt réel (on espère obtenir plus en investissant que si l’on plaçait les capitaux. De cette dernière notion découle l’effet de levier (p70) qui montre que la dette peut être plus utile à l’entreprise qu’un autofinancement.

Troisième déterminants : le coût relatif des facteurs de production (cf. document 1p63)

Un investissement peut occasionner une substitution du capital au travail. Il faut dans ce cas que le coût de l’investissement soit inférieur à l’économie réalisée par la disparition de la main d’œuvre.

Enfin, ce n’est pas véritablement un déterminant mais c’est un élément qu’il faut prendre en considération si l’on décide d’investir :

2.4 Le rôle de l’Etat

Il existe deux dimensions principales :

– l’Etat investit par stratégie (pour obtenir l’autosuffisance alimentaire, pour se défendre en fabriquant des avions ou des armes) ou parce qu’il s’agit de situation de monopole naturel. C’est à dire que les coûts fixes sont trop élevés pour être supportés par une entreprise privée (pas de rentabilité), on peut prendre l’exemple des routes.

– l’Etat incite les entreprises à investir : parce que l’investissement génère de la croissance laquelle permet d’enclencher un cercle vertueux qui améliore le bien être de la population. Ainsi l’Etat va mettre en place des politiques d’incitation : zones franche (pas d’impôts, des formalités administratives simplifiées …), des réductions d’impôts, des exonérations de charge (par exemple la réduction de la TVA pour les restaurateurs devaient déboucher sur des créations d’emploi, de la modernisation de l’outil de travail …)

http://www.lexpansion.com/economie/actualite-economique/baisse-de-la-tva-dans-la-restauration-l-arnaque_203221.html

 

Financement de l’investissement

 

2.2 Le financement de l’investissement

Cette notion renvoie à la capacité ou au besoin de financement.

Il s’agit donc de permettre la rencontre de ces deux types d’agents. Soit directement sur un marché financier par exemple, soit indirectement par l’intermédiaire des banques. Le premier cas s’appelle financement direct ou financement de marché, le second financement indirect ou financement intermédié.

Le financement peut être interne (autofinancement), l’entreprise épargne pour financner son investissement. Elle n’est pas dépendante de l’extérieur, mais elle est limitée dans le montant (petits investissements, sinon nécessite d’épargner beaucoup)

Le financement peut être externe. On obtient des fonds de l’extérieur, soit par l’intermédiaire des banques (couteux taux d’intérêt, et dépendance à la banque) soit directement sur les marchés (il faut être une entreprise d’une certaine taille pour accéder aux marchés financiers). On peut émettre des actions (part de l’entreprise qui peuvent donner des droits de vote et permettre de recevoir des dividendes) ou lancer un emprunt obligataire sur le marché (émission d’obligation pas de propriété de l’entreprise mais risque de ne pas pouvoir lever tous les fonds nécessaires à l’investissement).

 

La situation actuelle

La situation actuelle est intéressante à analyser, sous plusieurs aspects.

Un premier aspect concerne la démocratie : jusqu’où un pouvoir légitimé par les urnes peut il aller ? être élu autorise-t-il à prendre toutes les décisions, y compris celles qui sont impopulaires ?

Un deuxième aspect concerne les conflits sociaux. On peut évoquer la guerre des chiffres des manifestants. Un enjeu important pour les deux parties, pour minimiser la réussite ou pour peser dans les discussions.

Un troisième aspect concerne la responsabilité des jeunes. Un adolescent peut-il prendre des décisions seul ou est-il nécessairement influencé ? Le gouvernement a fixé à 13 ans l’age de la responsabilité pénale, peut on considérer qu’à 15 ou 16 ans, on ne peut pas comprendre un projet comme celui de la réforme des retraites ?

Ensuite, il y a aussi la place des médias et leur rôle dans les conflits.La télévision et la radio ne semblent pas tellement neutres. Il suffit de voir l’interview de la trésorière de l’UNEL sur France 2 pour constater que le présentateur (est-il vraiment journaliste) avait vraiment envie de la mettre en difficulté. Pourtant, il ne fait pas preive d’autant de pugnacité lorsque des hommes politiques répondent à ses questions.

Enfin, on pourrait réfléchir aux raisons d’un mouvement d’une telle ampleur. Pourquoi maintenant et pas quelques mois plus tôt … Quelles serons les conséquences sur le dialogue social dans notre pays …

Bref, beaucoup de questions à se poser pour comprendre ce mouvement et plus largement le fonctionnement de notre société.

Projet de loi de finance 2011

Le projet de loi de finances pour 2011 a été présenté en conseil des ministres. Il prévoit une réduction du déficit public à 6 %, la suppression de 31 638 postes dans la fonction publique d’Etat et une réduction des niches fiscales qui devrait rapporter 9,4 milliards d’euros. (source LeMonde.fr, 29/09/2010

Conformément aux recommandations de la commission européenne, la France décide de réduire son déficit budgétaire dès 2011 pour le ramener à 6% du PIB (Traité de Maastricht 3%) et 3% en 2013. Il s’élèvera à 7,7% en 2010.

Certes la vertu est toujours encouragée en matière de politique économique, mais le moment semble très mal choisi pour limiter le déficit budgétaire. En effet, la France sort tout juste d’une forte crise économique (taux de croissance attendu entre 1,5% et 2%) et pratiquer une politique d’austérité en sortie de crise n’apportera que des problèmes.

Si l’on regarde quelques mesures de réduction des dépenses prévues dans le projet de loi :

– réduction des niches fiscales et sociales. Ce sont des avantages liées à des situations exceptionnelles et qui permettent une réduction de l’impôt ou des cotisations sociales.

Ces mesures feront grimper le taux de prélèvements obligatoire de 41,9% cette année à 42,9% en 2011 puis 43,2% en 2012 (niveau de 2007). Rappelons que le parti au pouvoir dénonce depuis des années le taux de prélèvement obligatoire trop élevé qui bride l’initiative personnelle ! La solution pour réduire le déficit augmenter un taux que l’on prétendait réduire de 4 points durant le mandat présidentiel.

– suppression de 31 638 postes dans la fonction publique d’État (équivalents temps pleins) dont 16 000 pour l’Éducation Nationale. Trop de fonctionnaires, trop de traitements à verser. On ne remplacera pas un fonctionnaire partant à la retraite sur deux. Quelle est la cohérence de cette mesure ? Il ne s’agit pas de rationaliser la fonction publique en supprimant des postes là où il y en a trop, il s’agit de moins dépenser. Pour l’Éducation Nationale, toujours la plus touchée par ces suppressions de postes, peu importe les conséquences sur la qualité de l’enseignement, sur les taux d’encadrement, sur l’accompagnement des élèves … Il faut moins de fonctionnaires. Probablement, les taches effectuées par les fonctionnaires non remplacés seront réalisés par des vacataires, contractuels et autres contrats de droit privé, sans véritable formation. La France n’a pas besoin de former des élites, d’élever le niveau de formation de sa population. Elle a besoin d’équilibrer son budget. Peu importe les conséquences sur l’avenir.

Anecdotique, les services du premier ministre disposeront de 55 fonctionnaires supplémentaires. Les économies de moyens doivent commencer par les autres !

– les crédits d’impôt accordé aux ménages pour l’achat de panneaux solaires vont être réduits de moitié.

Le solaire n’est pas l’avenir de l’énergie. D’ici trente ans, la pénurie de pétrole aura des conséquences sur les économies. Mais pas sur la notre, car nous aurons appris à remplacer le pétrole par des pompes à chaleur, des panneaux photovoltaïques … encouragés par l’Etat !

Ces quelques mesures montrent que le gouvernement se trompe totalement de direction. Le déficit budgétaire se réduira si le pays connaît une croissance forte et durable. Pour cela, il faut consommer, exporter et investir … bref, croire en l’avenir. Les mesures prises sont des économies immédiates qui se traduiront par des coûts futurs beaucoup plus importants.

Il faut impérativement que l’on explique l’économie à nos dirigeants.

Plan de relance ?

Article du journal 20 minutes du 15 septembre 2010

Le grand plan de relance était censé revitaliser l’économie française. Il a finalement coûté bien plus cher aux finances publiques qu’il n’a rapporté en termes de croissance. C’est ce que révèle un rapport de la Cour des comptes, présenté hier à l’Assemblée nationale.
D’abord estimé à 26 milliards d’euros, le plan de relance s’est finalement chiffré à 34 milliards d’euros sur 2009 et 2010. Cette augmentation s’explique par des prêts aux constructeurs automobiles, et des aides ciblées aux ménages les plus touchés par la crise. Le plan de relance a coûté l’équivalent de 1,4 % du produit intérieur brut (PIB). Mais n’a stimulé la croissance qu’à hauteur de… 0,5 %.
Ce plan de relance était très axé sur l’aide aux entreprises. Il a donc permis d’éviter ou de reporter de nombreux dépôts de bilan. Et ses effets sur la croissance viendront peut-être plus tard. Car beaucoup de sociétés ont pu renforcer leur trésorerie et affichent maintenant une meilleure santé.G. W.

Conclusion : la relance n’était peut être pas celle qu’il fallait mettre en place. Privilégier les entreprises qui en profitent pour augmenter leur profit sans investir et sans embaucher n’était sans doute pas la bonne solution pour sortir de la crise. Dans une société individualiste, non solidaire, l’aide ciblée peut n’être avantageuse que pour ceux qui la reçoivent.

Shukuru

Droits de douane et commerce international

Les Etats Unis ont décidé de tripler les droits de douanes imposés aux importations de roquefort.

Il s’agit d’une mesure de rétorsion, prise de manière unilatérale par ce pays. Cette mesure vie à munir la France, qui n’accepte pas les importations de boeuf aux hormones en provenance des Etats Unis.

Cette mesure est donc destinée à faire plier le gouvernement français pour qu’il modifie sa législation et permette à la libre concurrence de s’exercer.

Le processus est assez simple. En choisissant un produit “typique”, connu de tous, et en le taxant très fortement, les Etats-Unis freinent les importations de ce produit dans le pays.

Les producteurs de  roquefort devraient réagir en demandant au gouvernement français de leur permettre d’exporter sans contrainte. Pour cela, il faut lever l’interdiction d’importation de boeuf aux hormones américain.

Les Etats-Unis pensent être dans leur droit en utilisant de telles pratiques. Ils utilisent le protectionnisme pour promouvoir le libre échange !

Le principe de précaution, derrière lequel se réfugie le gouvernement français, consiste à dire qu’un produit pouvant être dangereux pour la population, ne doit pas être commercialisé.

Le principe de libre échange s’oppose à ce principe de précaution : ce serait aux consommateurs de choisir si un produit peut être dangereux ou non à la consommation.

Deux arguments à opposer à cette vision des échanges :

– le consommateur est-il suffisamment informé pour faire un choix objectif

– le consommateur a-t-il un pouvoir d’achat qui lui permet de ne pas acheter un produit potentiellement dangereux pour la santé mais moins couteux qu’un produit “sain” (traçabilité de la viande en France ?)

“En 2007, 3.800 tonnes de roquefort ont été exportées à l’étranger, sur un total de 19.000 tonnes commercialisées cette année-là. Au niveau des exportations françaises, qui concernent une centaine de pays, les Etats-Unis arrivent en troisième position, derrière l’Espagne et l’Allemagne. Cette filière implique 4.500 producteurs de lait de brebis, plus 2.000 salariés qui travaillent pour sept fabricants de roquefort, et concerne l’économie de six départements du Sud-Ouest (Aude, Aveyron, Tarn, Lozère, Hérault, Gard).”

Le nouvel Obs . com   16 01 2009

Les classes sociales

Les classes sociales

XAVIER MOLÉNAT

Qu’est-ce que c’est ?
Classes réelles ou classes à faire ?
La France s’est-elle « moyennisée » ?
Peut-on encore parler de classes sociales ?

Qu’est-ce que c’est ?

Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas Karl Marx qui a créé le concept de classe sociale. Lui-même reconnaissait volontiers avoir repris le terme et le schéma de la lutte des classes à ses prédécesseurs. Aux économistes tels que David Ricardo, il emprunte l’idée que les classes sont des ensembles d’individus occupant une position similaire dans le processus de production (qui est toujours, pour Marx, un processus d’exploitation), et définis par la nature de leur revenu (dans le système capitaliste : rente du propriétaire foncier, profit du capitaliste ou salaire du prolétaire). Mais, avec des historiens tels qu’Alexis de Tocqueville ou François Guizot, il leur donne également la dimension politique de groupes en lutte pour le contrôle de la société.

Les classes ne se définissent donc que dans un rapport de classe : « Les individus isolés ne forment une classe que pour autant qu’ils doivent mener une lutte commune contre une autre classe. » Leur nombre est sujet à fluctuation : parfois deux (comme dans le Manifeste du parti communiste), trois (dans le dernier volume, inachevé, du Capital) ou sept (comme dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte). L’existence d’une classe comme groupe réel, mobilisé (la classe « en soi »), se double nécessairement, chez ses membres, d’une conscience de classe, c’est-à-dire la conscience d’appartenir à cette classe et d’en partager les intérêts (la classe « pour soi »).

Chez Max Weber, la division en classes se fonde aussi sur le processus économique. Mais il est beaucoup plus prudent que Marx : les classes regroupent simplement des individus possédant des chances égales d’acquérir certains biens sur le marché, porteurs des mêmes « chances de vie » (Lebenschancen). Elles n’impliquent aucun sentiment d’appartenance (ce dernier étant propre à la communauté) : les classes sociales sont simplement une manière (d’autres sont possibles) de découper et d’analyser la réalité.

Une autre approche a été entreprise par le sociologue américain Loyd W. Warner. Analysant une ville moyenne des Etats-Unis, il recueille les représentations spontanées qu’ont certains habitants de la structure sociale. Il définit ainsi trois grandes classes et sept sous-classes hiérarchisées, de la lower-lower class (population précaire) à l’upper-upper class (aristocratie sociale). Originale, sa méthode a été vivement critiquée, car « la structure sociale [y] semble réduite à la représentation qu’en ont certains membres de la communauté » (1). En fait, il s’agit plus d’une étude du statut perçu que des divisions en classes.

Classes réelles ou classes à faire ?

L’oeuvre de Pierre Bourdieu constitue une synthèse originale des approches classiques des classes sociales. Il reprend l’idée d’un espace social hiérarchisé, mais, au capital économique comme principe de division, il ajoute le capital culturel (saisi essentiellement par le diplôme). Ainsi, les positions sociales se définissent-elles non seulement par le volume global de capital (toutes espèces confondues), mais aussi par sa structure. Au sein des classes dominantes, possédant un important volume global de capital, les enseignants (riches en capital culturel mais pauvres en capital économique) s’opposent aux patrons de commerce à la structure de capital inversée. Au bas de l’échelle sociale, les ouvriers spécialisés possèdent peu des deux espèces de capitaux.

Bourdieu adresse cependant une critique plus fondamentale à la théorie de Marx. Il lui reproche son réalisme, c’est-à-dire de considérer les classes sociales comme des groupes réellement mobilisés, existant concrètement dans la réalité, que le chercheur n’aurait en quelque sorte plus qu’à nommer. Pour Bourdieu, les classes telles que les construit le chercheur, les classes « théoriques », ne sont pas des classes réelles, mais seulement des classes « probables » : elles agrègent, sur le papier, des agents qui, occupant des positions proches dans l’espace social, sont susceptibles de se rassembler dans la réalité. Mais les classes ne sont pas données : elles sont à construire, par un travail de mobilisation et de construction d’une identité collective (via une représentation politique ou syndicale par exemple), qu’il appartient au sociologue de décrire. Marx a en fait omis d’intégrer, dans sa théorie, l’effet de théorie qu’il a lui-même exercé : en nommant les classes, il a plus qu’aucun autre contribué à les faire exister.

Cette critique avait été précédée de celle de l’historien Edward P. Thompson. Dans la préface à son livre La Fabrication de la classe ouvrière anglaise (2), il critiquait la tendance des marxistes à « voir dans les classes une chose ». Pour lui, la classe est avant tout « un phénomène historique, unifiant des événements disparates et sans lien apparent, tant dans l’objectivité de l’expérience que dans la conscience. […] Je ne conçois la classe ni comme une “structure”, ni même comme une catégorie, mais comme quelque chose qui se passe en fait […] dans les rapports humains ».

L’ensemble de ces réflexions « constructivistes » a inspiré, en France, le travail de Luc Boltanski sur les cadres (3), ainsi que ceux d’Alain Desrosières et Laurent Thévenot sur les catégories socioprofessionnelles (CSP) (4).

La France s’est-elle « moyennisée » ?

L’hypothèse d’une « fin des classes » apparaît en même temps que se développe la société de consommation et, en son sein, une importante classe moyenne. Dès 1959, aux Etats-Unis, Robert Nisbet relève plusieurs phénomènes qui appuient cette hypothèse :

– Au plan politique, diffusion du pouvoir dans l’ensemble de la société et autonomisation des comportements vis-à-vis du groupe social d’appartenance.

– Au plan économique, développement du secteur des services dont les emplois n’entrent pas dans le schéma de classe habituel.

– Au plan social, une certaine harmonisation de la consommation et des niveaux de vie brouille les clivages habituels, vouant la lutte des classes au déclin (5).

En France, Henri Mendras a soutenu, dans les années 80, la thèse de « l’émiettement des classes » (6). Selon lui, entre 1965 et 1984, la société paysanne traditionnelle a disparu en s’ouvrant au confort et à la technique moderne. Les ouvriers, qui représentent une part décroissante de la population active, ont accédé eux aussi au confort bourgeois. Leur activité professionnelle elle-même a évolué vers des tâches qui ne demandent plus d’effort physique important. Dès lors, « s’il n’y a plus de prolétaires, il ne peut plus y avoir de bourgeois ». D’autres facteurs viennent brouiller les schémas ordinaires : travail des femmes, multiplication de nouveaux métiers, diversification des situations familiales. H. Mendras envisage ainsi la société française bâtie autour d’une vaste « constellation centrale », qui engloberait l’ensemble de la population à l’exception d’une « élite » d’un côté, des pauvres et des immigrés de l’autre. Au sein de cette vaste classe moyenne, les frontières entre les différents groupes sont poreuses, et une culture commune apparaît. Par exemple, le barbecue et son rituel campagnard ne sont plus une pratique discriminante : elle s’est diffusée dans tous les milieux, de l’ouvrier au cadre supérieur. Seules les modalités de la pratique varient.

Plus généralement, les vingt dernières années ont vu diminuer, dans la population, le sentiment d’appartenance à une classe donnée. Parallèlement au déclin du marxisme scientifique et politique, d’autres grilles de lectures et d’autres découpages de la société ont surgi, basés sur des critères « ethniques » (clivage Français/immigrés, « beurs »), culturels (homosexualité, religion) ou sociaux (« chômeurs », « exclus », « bobos ») qui ont contribué à délégitimer l’approche en termes de classes.

Peut-on encore parler de classes sociales ?

Certains auteurs s’efforcent aujourd’hui de réhabiliter les classes sociales. Louis Chauvel, dans un article synthétique (7), montre que les tenants de la « fin des classes » s’appuient sur l’exceptionnelle conjoncture économique des trente glorieuses, qui fut effectivement une période de forte réduction des inégalités salariales, avec une croissance annuelle du pouvoir d’achat ouvrier supérieur à 3 %. Mais, selon lui, cette dynamique a été stoppée dès 1975 et, depuis, les écarts stagnent : un cadre gagne aujourd’hui en moyenne 2,5 fois le salaire d’un ouvrier, contre 3,9 fois en 1955, mais le pouvoir d’achat ouvrier ne progresse plus que de 0,6 % l’an… D’autre part, la stagnation des salaires masque les très fortes inégalités de patrimoine, qui tendent à devenir déterminantes. Les écarts dans le domaine vont de 1 à 70, et 20 % de la population n’en possède aucun.

Les styles de consommation continuent d’être très différenciés : alors que les ouvriers se contentent globalement de couvrir les besoins de base, les cadres peuvent acheter le travail des autres sous forme de services (garde à domicile, par exemple). Leurs vacances sont plus fréquentes et plus longues. L’accès aux écoles les plus sélectives est devenu encore plus difficile pour les enfants des catégories populaires : ils représentent 16,2 % des effectifs à la fin des années 90, contre 26,9 % au début des années 80. L’homogamie (fait de se marier au sein du même groupe social), elle non plus, ne faiblit pas.

Chauvel montre aussi que l’identité de classe, certes fragilisée, se maintient. S’il a diminué en trente ans, le sentiment d’appartenance à une classe, mesuré par les sondages, s’est toujours maintenu à un haut niveau, et remonte depuis la fin des années 80. Dans le domaine politique, le « non-vote », ajouté au vote PCF et FN, distingue nettement un vote populaire, « critique, voire radical », d’un vote bourgeois porté vers le Parti socialiste, les centristes ou la droite libérale.

Enfin, paradoxalement, la focalisation sur le « peuple » empêche de voir que, à l’autre bout de l’échelle sociale, un groupe possède tous les attributs d’une classe sociale au sens marxiste : la bourgeoisie. Consciente de ses intérêts et de ses limites, elle cultive, via des lieux réservés (clubs privés, rallyes), un « entre soi » qui met les importuns à l’écart. Rapprochant des personnes exerçant les plus hautes responsabilités du privé et du public, les liens de sociabilité ainsi tissés sont inséparablement des solidarités économiques. Elle se présente ainsi comme la seule classe mobilisée, capable de maîtriser son destin (8). Marx n’est donc peut-être pas tout à fait mort…


NOTES

1  S. Bosc, Stratification et classes sociales, Nathan, 4e éd. 2001.

2  E.P. Thompson, La Fabrication de la classe ouvrière anglaise, EHESS/Gallimard/Seuil, 1988.

3  L. Boltanski, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Minuit, 1982.

4  A. Desrosières et L. Thévenot, Les Catégories socioprofessionnelles, La Découverte, 1988.

5  L. Chauvel, « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, n° 79, octobre 2001.

6  H. Mendras, La Seconde Révolution française, 1965-1984, Folio, rééd. 1994.

7  L. Chauvel, « Le retour des classes sociales », op. cit.

8  M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot, Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, rééd. 2003

Synthèse Commerce international, croissance et développement

Synthèse

Commerce international, croissance et développement

Les théoriciens économiques se sont intéressés au commerce international et plus particulièrement au libre échange comme vecteur de croissance.

Adam SMITH, a montré dès 1776 avec la théorie des avantages absolus qu’un pays avait intérêt à échanger avec les autres. Le fondement de l’échange repose sur les coûts de production. Le pays se spécialise dans la production pour laquelle il est le plus performant, c’est-à-dire là où les coûts sont les moindres (mesurés en temps de travail).

Il est donc naturel que les pays exportent les biens pour lesquels ils sont les plus performants et importent ceux pour lesquels ils ne sont pas compétitifs (les prix seront moins élevés).

Le principal problème posé par cette théorie concerne les pays qui ne disposent pas d’avantage absolu. Ils sont donc condamnés, soit à ne pas échanger (et payent donc plus chers leurs produits), soit à s’endetter pour financer leurs importations.

David RICARDO résout le problème créé par la théorie de SMITH, en développant la théorie des échanges relatifs.

Pour RICARDO, les pays ont intérêt à échanger les produits pour lesquels ils disposent d’un avantage relatif (moindre coût de production par rapport aux autres produits) ou d’un moindre désavantage (produits pour lequel ils sont le plus performant, même s’ils le sont moins que les autres pays)

Grâce à cette théorie tous les pays peuvent échanger.

Le libre échange permet un gain de bien-être grâce à une production mondiale plus importante. Le commerce va donc générer de la croissance. Par ailleurs, la spécialisation entraînera des gains de productivité, une meilleure qualité des produits et une baisse des prix. Cette diminution des prix va permettre de baisser les salaires puisque chez les classiques, les salaires sont utilisés pour acquérir des biens de première nécessité (pour la survie de l’individu). Ainsi la théorie de Ricardo permet de stopper la baisse des profits.

Quelques restrictions à la théorie de RICARDO :

les spécialisations sont « orientées » dans l’exemple qu’il construit. Ainsi la Grande Bretagne se spécialise dans la production de drap, bien industriellement reproductible, ce qui permet de bénéficier des économies d’échelle. Le Portugal se spécialisant dans la production de vin, connaîtra des rendements d’échelle décroissants.

Le travail est mobile à l’intérieur d’un pays et non internationalement.

Les prix d’échange sont fixés à 1, alors que les rapports de force entre pays peuvent générer des prix différents.

Dans la première moitié du 20ème siècle Hecksher, Ohlin et Samuelson vont construire un modèle de spécialisation plus proche de la réalité économique.

La spécialisation des nations repose sur leurs dotations en facteurs de production : travail (pour les pays disposant d’une main d’œuvre abondante et peu onéreuse) capital (pour les pays riches)

Leontief montrera que si les Etats-Unis exportent des biens utilisant beaucoup de facteur travail, celui-ci est très qualifié. Ceci permettra de compléter le théorème HOS en distinguant trois facteurs de production (Travail non qualifié, travail qualifié et capital).

Les développements récents des économies ont permis d’affiner encore les théories du commerce international, en constatant que le commerce mondial reposait désormais sur trois composantes : le commerce intra branche (échange de produits similaires entre pays), le commerce intra firme (achat et vente de produits semi finis entre filiales d’une firme transnationale) et le commerce traditionnel de produits nettement différenciés.

Le GATT qui a permis la diminution des tarifs douaniers, puis l’OMC depuis 1995 ont facilité le développement des échanges dans le monde.

Aujourd’hui les accords régionaux se développent provoquant des créations de trafic, mais aussi des détournements (pour les pays exclus des accords).

La mondialisation poursuit son développement même si le protectionnisme n’a pas totalement disparu (tarifaire ou non tarifaire) notamment dans le sens de List (éducateur) afin de protéger les industries naissantes.

La mondialisation a permis l’extension des marchés ainsi que de forts gains de productivité. A contrario, le pouvoir des états semble s’être amoindri.

L école républicaine est-elle égalitaire

Si le niveau global d’instruction a considérablement augmenté en France, les inégalités n’ont pas disparu pour autant. Un constat qui révèle d’abord un problème de société.

Le manque d’emploi renforce la compétition à l’école. Si les parcours scolaires se sont allongés pour tous, les inégalités demeurent. Le haut de la hiérarchie scolaire reste peu accessible aux enfants des catégories popu­laires. On est loin de l’égalité des chances.

Le niveau de diplôme s’élève

La seconde moitié du XXe siècle aura été marquée en France par une élévation considérable du niveau scolaire. Dans la génération née en ­1932, seuls 30 % des personnes ont poursuivi des études après l’âge de 16 ans. Dans celle de 1962, ce pourcentage a atteint 90 %. Depuis, il a encore légèrement progressé, Le ­niveau de diplôme de l’ensemble de la population ne cesse donc de ­croître. De même, l’âge moyen de ­fin d’étude était de 14 ans et demi en 1935, il est passé à 18 ans en 1985 et à 21 ans en 1995. Avec près de 60% des jeunes de moins de 30 ans en cours d’études, la France a ainsi un des taux de scolarisation les plus élevé d’Europe. Et ce mouvement est destiné à se poursuivre. En effet la loi d’orientation de 1989 a fixé l’objectif d’amener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat en l’an 2000, un objectif déjà pratiquement atteint.

Cette élévation d’ensemble a permis de réduire très fortement la traditionnelle inégalité selon les sexes. C’est là un bouleversement social sans précédent à l’échelle historique. Certes, il existe encore des différences dans la répartition des garçons et des filles, selon les filières de l’enseignement scolaire général et de l’enseignement supérieur. Ainsi, la traditionnelle opposition entre la Terminale L, littéraire (plutôt féminine), et la Terminale S, scientifique (plutôt masculine), ne se réduit qu’avec une extrême lenteur. Du coup, les formations scientifiques et les écoles d’ingénieurs demeurent largement masculines, tandis que les facultés de Lettres sont féminines à plus de 70%. Cependant, la poussée féminine est générale et continue. La parité est atteinte dans la plupart des grandes écoles de commerce. La classique opposition entre la médecine masculine et la pharmacie féminine n’est plus valide ; Les facultés de Droit et de Sciences économiques se féminisent de même.

Les Inégalités sociales se déplacent

Depuis l’institution du collège unique en 1975, relayée par la loi Savary de 1984 et la loi d’orienta­tion de 1989, le système scolaire français offre une formation théori­quement uniforme jusqu’en classe de Troisième (en réalité, il existe des inégalités de moyens selon les régions, les départements et même les établissements). Il opère ensuite une première sélection en orientant les adolescents soit dans des filières générales, soit dans des filières dites techniques ou professionnelles. Le caractère social de cette sélection est manifeste puisque ces dernières filières sont massivement occupées par des jeunes issus des couches populaires. De plus, à la fin du collège, plus de 5 % des élèves (issus presque exclusivement des couches populaires) ont été exclus ou bien ont d’ores et déjà quitté l’école.

Au total, chaque année, près de 80 000 jeunes sortent du système sans aucun diplôme. Pour eux, l’ave­nir est déjà très obscurci.

Si le niveau scolaire d’ensemble ne cesse de s’élever, les inégalités n’ont pas disparu pour autant. Elles se sont déplacées vers le haut. Après le tri opéré à la fin de la Troisième, l’entrée puis le maintien dans l’enseignement supé­rieur constitue la seconde grande bar­rière sociale qui joue de deux manières. D’abord, par la nature des études, supérieures les bacheliers d’origine ouvrière s’orientent massivement vers les filières courtes ou généralistes de l’université, tandis que les grandes écoles accueillent essentiellement des enfants issus de familles de cadres supérieurs et d’en­seignants.

La durée des études supérieures oppose également les milieux sociaux. Un tiers des étudiants de premier cycle universitaire sont issus de familles de cadres supérieurs et d’enseignants, contre seulement 14% d’enfants d’ouvriers. A l’arrivée en troisième cycle, les premiers repré­sentent la moitié des effectifs, contre seulement 7% pour les seconds.

Le ralentissement de la crois­sance et ses conséquences sur la structure des emplois a accru la sélection sociale au haut de l’échelle scolaire. Le nombre de cadres a continu à augmenter, mais pas aussi massivement que celui des diplômés. Du coup, la lutte s’est accrue pour les meilleures places, favorisant les enfants des catégo­ries supérieures. Le même méca­nisme a conduit à une dévaluation des titres : un niveau de diplôme donné ne donne plus accès aux mêmes positions sociales.

Pourquoi l’égalité des chances n’est-elle pas assurée ?

L’école républicaine n’assure donc pas l’égalité des chances. Le constat est ancien. Pour qui cherche des solutions, la difficulté réside dans l’interprétation. La simple dénonciation du “ système”, incluant les enseignants et leurs pratiques pédagogiques paraît aujourd’hui insuffisante.

Tout d’abord sans doute parce que les gouvernements affichent presque toujours leur volontarisme, les politiques publiques d’éducation ont été trop rarement mises en cause. Pourtant, la grève des enseignants de Seine-Saint ­Denis au printemps 1998 a révèle ce que les enquêtes di­sent depuis de nom­breuses années derrière l’unité ap­parente du système, se cachent en réalité des disparités géo­graphiques. Les éta­blissements disposent de dotations budgétaires et de taux d’encadre­ment très différents, engendrant des inégalités considérables. Mais surtout, la ségrégation spatiale – qui s’explique en partie par le prix de l’immobilier – fait en sorte que les bons élèves des catégories favori­sées, se retrouvent entre eux, quitte à accepter dans certains cas des classes surchargées.

Ces inégalités structurelles sont plus ou moins bien connues des parents d’élèves. La maîtrise de l’in­formation peut parfois s’avérer déci­sive. Contrairement aux milieux populaires, les milieux aisés et les milieux cultivés (notamment les enseignants) choisissent avec soin les filières d’orientation et se bat­tent pour obtenir ce qu’ils souhaitent pour leurs enfants. La relation qu’entretiennent les familles avec le système scolaire joue un rôle central. Les études sur les aspirations des lycéens et des lycéennes ont montré que leurs parents ont des représentations différentes de ce qui constitue la “réussite” pour un garçon et pour une fille, Le même rai­sonnement peut être fait en fonction du milieu social, sans doute est-il plus déterminant encore. Le niveau de ce qui sera considéré comme un “succès” n’est pas le même pour un enfant de cadre supérieur et pour un enfant d’ouvrier. De même, du côté des élèves, la connaissance et le jugement sur la difficulté des filières dépend aussi de la position de leurs parents. Le fait d’avoir des parents qui sont “passés par-là” est un plus évident.

Que ce soit à travers les moyens mis en œuvre ou l’or­ganisation du système d’en­seignement (programmes, filières, etc.), l’école a sa part de responsabilité dans les inégalités de fin de parcours, comme dans les difficultés d’insertion de nombreux jeunes. Pour autant, ce n’est pas en réformant le système scolaire qu’on réduira le chômage, ni qu’on supprimera les inégalités sociales. On ne peut demander à l’école seule ce que la société ne sait pas, ou ne veut pas, faire.

Alternatives Economiques HS N°40, 2e trimestre 1999

Fascinations pour un nouveau mysticisme

AOUT 1997 LE MONDE DIPLOMATIQUE

DE LA SERIE « THE X‑FILES » A LA VOGUE NEW AGE

Fascinations pour un nouveau mysticisme

Comment expliquer le succès planétaire d’une série télévisée comme « The X‑Files » (« Aux frontières du réel ») ? Le « je pense » de Descartes aurait‑il cédé la place à un « je crois » très mystique, très New Age, sorti de la nuit des temps ? De nouvelles fascinations intellectuelles, culturelles et religieuses ont envahi ces dernières années les médias de masse, journaux, livres, films, télévision, Internet. Nos sociétés en quête de spiritualité, déboussolées semblent prêtes à se laisser séduire. Pourquoi ? Que signifie cette nouvelle vague de symbolisme contemplatif ? Par PIERINE PIRAS

Des croix à l’envers, le chiffre 666 (« le nombre de la bête » de l’Apocalypse) tracé sur des tombes, les profanations dites « sataniques » sont devenues monnaie courante, comme un phénomène de mode qui ferait tache d’huile et submergerait une jeunesse sans repères. Certains sociologues y voient une forme actuelle de rébellion, comme si la fin du XXe siècle par un étrange retour en arrière, se devait de replonger dans les ténèbres après les années « heureuses » de l’essor industriel et du progrès technologique.

Un sondage récent donnait à connaître les mots les plus représentatifs aux yeux des jeunes français. Après «chômage» «préservatif» et «Internet», 19 % d’entre eux citaient «The X‑Files», la série américaine de C.Carter, produite par la Fox, diffusée en France par la chaîne M 6 sous le titre «Aux frontières du réel» et dont tous les épisodes commencent par cette affirmation «La vérité est ailleurs».

L’essayiste S.Leys très critique de notre temps et de ses idoles, écrit : « Un ancien philosophe grec avait remarqué avec justesse que, si les chevaux avaient des dieux, ces dieux auraient des figures de chevaux. »

Chaque époque place dans ses panthéons les icônes qu’elle mérite, et en qui elle se reconnaît. Notre âge aura été jusqu’au bout celui de la Frime et de L’Amnésie ».

Que « The X‑Files » soit érigée en guide ‑ on parle d’ elle comme d’ une «série culte» ‑ peut surprendre mais que ce feuilleton, dans une société dite évoluée propose comme explication des problèmes du monde contemporain , « un complot venu d’ailleurs » est préoccupant.

« The X-Files » phénomène médiatique, se décline aussi en revues, guides, livres, sites internet, cassettes vidéo et fan club avec leurs produits commerciaux. Lors des dernières fêtes de Noël, les magasins à grandes surfaces, ainsi que les maisons de la presse proposaient par piles les livres X-Files – l’éditeur J’ai lu en aurait d’ailleurs vendu 1,5 millions.

L’hebdomadaire Télérama dans son numéro du 14 décembre 1996, s’interrogeait en couverture : «The X‑Files à qui profite le complot ?», et, plus récemment, le quotidien italien la Stampa précisait que pas moins de 850 sites Internet étaient dédies à «The X‑Files». Télérama évoquait la mise en scène d’ «un monde désenchanté où règnent le désordre, le trouble, le mensonge et la complexité », où les vrais gouvernants de la terre appartiennent à un club secret et « collaborent avec des extraterrestres depuis la seconde guerre mondiale ».

Pour l’essayiste M. J.Attali, la série «The X‑Files » prépare un jour où l’on pourra dénoncer un groupe social comme responsable des malheurs du monde. L’extrême droite semble corroborer cette analyse : ainsi A.Sanders du Front national, a déclaré : «Tous les jours on a la preuve qu’on nous cache quelque chose, qu’on ne nous dit pas tout, que la vérité est ailleurs.» Et d’encourager les militants lepénistes à rejoindre les fan‑clubs de la « série culte » qui compteraient, en France, quelque 10 000 membres.

Dans un autre domaine qui ne se pare pas des plumes de la fiction, le magazine de Jacques Pradel intitulé «L’odyssée de l’étrange», sur la chaîne TF1, avait lancé en France, en octobre 1995, l’affaire de l’«extraterrestre de Roswell», auquel la majorité de l’opinion publique américaine croirait. Environ 25 000 cassettes vidéo représentant l’«autopsie d’un extraterrestre» ont été vendues en France à la suite de la diffusion de l’émission. La chaîne TF1, qui a commercialisé le film ‑ réalisé par un cinéaste de l’armée américaine resté anonyme ‑, s’est vue contrainte de diligenter une enquête… pour vérifier s’il s’agissait d’une supercherie ! Et la productrice Pascale Breugnot n’écarte pas, dans l’affaire Roswell, la piste des néonazis.

Bien que la littérature soit un art tissant réel et imaginaire, les engouements du public disent également les espoirs et les craintes qui animent notre époque. Plusieurs phénomènes de librairie, par les ventes extraordinaires qu’ils suscitent à l’échelle européenne reflètent le nouveau mysticisme qui se répand dans nos sociétés déboussolées par la crise économique et sociale. Ce mouvement témoigne d’un véritable courant de «pensée» : les best‑sellers de la littérature New Age sont autant de signes, d’indicateurs de I’état actuel des mentalités collectives.

Avec le roman L’Alchimiste de l’auteur brésilien Paulo Coelho ‑ un livre qui se veut une sorte de conte moderne incitant à la réflexion, à la façon du Petit Prince d’Antoine de Saint‑Exupéry ‑ on a assisté à un record international de diffusion. Trois ans après sa parution, cet ouvrage, traduit dans de multiples langues, reste en France sur les listes des meilleures ventes…

Chez nos voisins transalpins, la polémique fait rage depuis plusieurs années au sujet de la personnalité et des oeuvres de l’écrivain devenue célébrissime, Susanna Tamaro. Cette romancière à la mode remplit les colonnes des journaux littéraires. L’immense réussite de Va où ton coeur te porte, confère à S.Tamaro le rôle de symbole européen pour toute une jeunesse en mal de valeurs. Du récit d’initiation, voyage à la recherche de soi, se dégage une philosophie ainsi résumée : « Le coeur est le centre de l’esprit » On y parle de spiritisme, de karma, de réincarnation, d’astrologie… et une grande violence affective traverse la vie de la narratrice, d’abord contre une mère qui, juive, doit se cacher pendant la guerre sans qu’on sache rien de sa situation, ensuite contre un mari qu’elle n’aime pas et qui s’avère ne pas être le père de sa fille, enfin contre cette fille, une révolutionnaire ou supposée telle…

Le conte préféré de la narratrice était dans son enfance une histoire d’anticipation où, à bord d’une soucoupe volante on pose la question : « et les anarchistes, les révolutionnaires, ils existent encore ? Oh! bien sûr qu’ils existent avait répondu leur guide en souriant. Ils vivent dans des villes rien qu’a eux sous la glace des pôles, de sorte que, si par hasard ils voulaient nuire aux autres, ils seraient incapables de le faire (… ) Les anarchistes, Les révolutionnaires ! Que de cauchemars. Ces deux mots ont suscités durant mon enfance ! »

Cet auteur prodige qui tient une rubrique régulière dans l’hebdomadaire catholique Famiglia cristiana, semble se sentir investie d’une mission salvatrice. Elle trouve des accents par moment, quasi paranoïaques et se réfugie dans le mysticisme dont elle imprègne ses personnages.

… Les scores du dernier ouvrage de la romancière Italienne, Anima Mundi, sont aussi époustouflants dans la péninsule Ibérique. En Espagne, ce livre se classe sixième et, au Portugal, il est premier, alors que Va où ton coeur le porte demeure cinquième sur la liste des livres les plus vendus. La polémique a récemment rebondi dans la presse littéraire portugaise : la critique souligne la faiblesse des oeuvres et s’interroge sur les raisons de l’engouement du public pour S.Tamaro. Cet événement sociologique en dit sans doute long sur l’identification de nombreux lecteurs aux personnages romanesques d’un auteur qualifié par certains critiques, dans son propre pays, de réactionnaire et démagogue

Dans le domaine de la littérature de grand tirage, l’heroic fantasy, envahit les rayons. Très prisé par le jeune public ce genre a, pour une large part, remplacé la science‑fiction des années 50‑70. Il fait appel, non plus au futur cher à la science‑fiction classique qui voyait les hommes vivre les conséquences ultimes d’une certaine modernité, mais à un ailleurs qui les replonge dans le Moyen Age, les temps obscurs et les abîmes primitifs. Dans cet ailleurs, sont convoqués, pèle‑mêle, les puissances du bien et du mal, les ténèbres, l’univers gothique de la confrontation avec l’inhumain, les sorcières, les ombres, la nuit, la forêt…

Des collections d’une prolixité étonnante ont récemment vu le jour. Chez J’ai lu, la formule qui orne la quatrième de couverture donne à elle seule le style et la profession de foi des auteurs : « Un prodigieux voyage au coeur du songe là où la magie fait briller l’aventure. »

Ces récits mystico‑mythologiques mettent en jeu des angoisses existentielles. Et les sectes veillent au grain.

Ainsi, la revue CyberDreams (« Les nouveaux mondes de la science‑fiction ») fait état de I’inquiétude de lecteurs à propos des éditions New Era, liées à l’Église de scientologie… CyberDreams argue, pour sa défense, du fait que les autres éditeurs sont liés à des groupes finan­ciers, immobiliers, industriels, voire d’armement !

L’église de scientologie souvent mise en cause pour sa manipulation des esprits, a vu ses adeptes se multiplier au cours de la dernière décennie. Des pétitions en sa faveur circulent à Hollywood. wood et des artistes connus les signent.

Le journal italien La Repubblica n’hésite pas à publier à la « une » une publicité en faveur du livre du fondateur de I’Eglise de scientologie Ron Hubbard Dianetics (17 millions d’exemplaires vendus en 21 langues). Des journaux américains ont publié, en 1996, des articles ou des tribunes pour dénoncer les attaques contre les scientologues et soutenir la ” liberté de religion ‑en danger ». Certains sont même allés jusqu’à établir une comparaison entre les attaques contre les scientologues par les Etats démocratiques et la persécution des juifs par les nazis.

L’examen du cédérom du journal Le Monde (qui contient la totalité des articles publiés depuis 1987) est un bon indicateur de la multiplication des informations concernant les sectes, tout au long de ces dernières années. En cinq ans, l’accroissement du nombre des articles répertoriés sous le mot « sectes » a été de 290 % ! Si l’on ajoute à cela la place grandissante dévolue aux religions dans les journaux et les revues – l’énorme médiatisation du bouddhisme par exemple – il semble clair que l’on assiste à une orientation nouvelle de notre monde culturel et spirituel. N’est‑il pas remarquable de voir le quotidien communiste italien L’Unita après avoir ouvert il y a quelques années une page Bourse veut créer une page « religion » ?

Une bibliographie établie par la base de données Electre dans Livres hebdo, recense près de 500 ouvrages récemment parus ou à paraître en 1997 sur le thème de l’ ésotérisme..

En cette fin de siècle, le sacré est devenu commercial et le spirituel sert parfois des fins vulgaires. Est‑ce si étonnant quand on nous dit chaque jour que la vraie valeur est la Bourse, pouvoir invisible et occulte, magie même ? Si le virtuel suffit à combler nos fantasmes, pourquoi ne pas désirer une vie de simulacre, de passivité plutôt qu’agir selon la raison ?

Les errements de l’âme ne sont pas les seuls dont parlent les best‑sellers de cette fin de millénaire. Les maladies du corps constituent un véritable filon dont certains entendent profiter. C’est ainsi que reviennent à la mode de nouvelles thérapies qui promettent la guérison par la prière. Le rapport sur les sectes en France donne d’ailleurs comme typologie dominante ou associée 19 fois le terme « guérisseurs » pour 36 sectes répertoriées. Nombre d’ouvrages parus récemment aux Etats‑Unis (et traduits en Europe) font l’apologie d’une « médecine », souvent fortement matinée d’orientalisme qui vante le pouvoir curatif de la foi.

Une enquête menée par l’hebdomadaire américain Time et la chaîne CNN auprès de 1 400 lecteurs, évalue à 82 % les « croyants » en cette forme de traitement L’Indien Deepak Chopra, qui serait endocrinologue, a professé aux Etats‑Unis une médecine fondée sur le mysticisme hindou. « Maître à penser de nombreuses stars du cinéma, scientifique et médecin réputé » annonce l’éditeur dans un ouvrage récemment paru dont le titre, Le Retour de Merlin, laisse présager une curieuse scientificité. Du même auteur et dans la même veine vient de paraître la Voie du magicien, où l’on apprend que les ouvrages de Deepak Chopra sont traduits en 25 langues et que le maître. non content de conseiller les vedettes, aide également des chefs d’entreprise et des responsables politiques…

L’aveuglement de toute raison ouvre la voie qui mène au culte du chef, prépare l’individu à la passivité et à l’adhésion fanatique. Ainsi, lorsqu’on dit que les croyances apportent une solution à la crise du sens, il s’agit pour certains d’offrir une explication hors du sens, hors de la raison. Toute démarche intellectuelle se voit dès lors dissuadée, car le « non‑sens » est l’explication d’un monde où la raison devient tabou, afin de mieux servir les passions (le fanatisme) ou la passivité (le suivisme). C’est la porte grande ouverte aux sectes qu’elles soient religieuses ou politiques, l’abdication par le citoyen de la maîtrise ou du choix de son futur.

La confiance dans la raison, qui coha bita pendant des siècles avec les utopies sociales, est en perte de vitesse. L’idée que l’homme est raisonnable, capable de penser l’universel engendrait naguère des illusions cohérentes des espoirs collectifs et positifs. L’ascension de l’irrationnel, la fascination par l’extase contemplative, risquent de colorer notre futur en noir. On peut craindre en effet que, comme l’affirmait Goya, le sommeil de la raison engendre des monstres.