ENTRETIEN François Dubet : « Notre modèle social est devenu illisible » Extraits

Vous dites que le régime des inégalités a changé. Qu’entendez-vous par là ?

Les explications généralement avancées à ces ressentiments mettent en avant l’explosion des inégalités. Les ressentiments exprimés constitueraient, tout d’abord, une réaction à cette dernière. Bien sûr, les inégalités se sont beaucoup accrues dans certains pays ; dans d’autres, comme la France, cela a moins été le cas. Les très riches se sont renforcés, mais ils restent une minorité. Mon hypothèse est que l’expérience des inégalités a changé de nature. En effet, pendant très longtemps, sous l’Ancien Régime, le système des inégalités était plutôt un ordre de castes, comme dans l’Inde actuelle où les individus sont assignés à leur catégorie sociale sans pouvoir en sortir. Puis, les sociétés industrielles ont longtemps constitué un régime d’inégalités de classes : les classes sociales ont enchâssé les inégalités de telle sorte que les individus se sentaient d’abord victimes d’une sorte de destin collectif, pris dans un « nous » de classe. Surtout, les inégalités de classes ont engendré un mode d’expression politique très particulier opposant la gauche à la droite, les travailleurs aux bourgeois, etc.

Mon hypothèse est que les mutations du capitalisme, d’un côté, et les transformations des parcours individuels, de l’autre, font que les inégalités se sont à la fois multipliées et individualisées. Il existe toujours des classes dirigeantes, mais l’expérience des inégalités, elle, est devenue beaucoup plus singulière, puisque les individus peuvent dire : « Je suis inégal, je suis méprisé “en tant que” :  en tant que femme ; en tant que minoritaire ; en  tant que personne vivant dans tel territoire ; en tant que non-diplômé ; en tant que jeune… »

Avec le déclin du régime des classes sociales, nous avons progressivement abandonné un idéal de justice sociale que l’on pouvait appeler le socialisme : la réduction progressive des inégalités entre les positions sociales, entre les classes. Aujourd’hui, la figure de l’injustice est plutôt celle des discriminations. Je suis « inégal » parce que je suis discriminé en tant qu’individu – en tant que femme, jeune, vieux, etc. L’horizon de justice n’est plus le socialisme, mais l’égalité des chances. Or, ce régime d’inégalités multiples et individualisées n’a pas d’expression politique, ni de prise en charge par les syndicats.

Dès lors, dans ce vide, explosent les ressentiments, les haines, les malaises, les dénonciations. Ce que l’on appelle les populismes essaient de donner une expression à ces émotions inégalitaires. Les électeurs de Trump se sentent moins exploités qu’humiliés. Ceux qui ont voté pour le Brexit se sentent moins exploités qu’ignorés. On a changé d’imaginaire social ainsi que de répertoire d’interprétation des inégalités. Chacun veut être reconnu et traité dans sa singularité. Une revendication qui est parfaitement légitime mais très difficile à satisfaire, puisque la reconnaissance des uns appelle parfois la non-reconnaissance des autres.

Assiste-t-on du coup à la lutte de tous contre tous, à une nouvelle conception de la justice ?

Non, ce n’est pas forcément la guerre de tous contre tous. Mais les individus qui sont victimes d’une injustice vont à la fois dénoncer les riches, les élites, et ceux qui sont en dessous d’eux. Ils se sentent déclassés et ignorés. Les électeurs du Rassemblement national dénoncent à la fois les riches et ceux qui « ne méritent pas » qu’on s’occupe d’eux : les « faux chômeurs », les « faux pauvres », ceux qui « abusent » des aides sociales, les immigrés… On vit un moment où les sentiments d’inégalités n’ont pas trouvé d’expression politique capable de les transformer en vision de l’avenir et en revendications politiques.

Si on se projette sur la façon dont cette perception des inégalités par tout un chacun fait son chemin, comment voyez-vous l’avenir à moyen terme ?

Depuis une trentaine d’années, nous avons construit des politiques sociales de plus en plus fractionnées, de plus en plus singulières et particulières, et cette évolution a complètement fait éclater le sentiment de solidarité. La France est un pays dans lequel les prélèvements sociaux et la redistribution sont extrêmement élevés, ce qui a permis d’éviter que les inégalités explosent autant qu’ailleurs. Mais en même temps, ce système est devenu complètement illisible. Plus personne ne perçoit le contrat social qui sous-tend ces politiques, et il y a une véritable crise de confiance. Ceux qui payent disent « je paye pour rien » et ceux qui reçoivent disent « je ne reçois rien ». Et dans les deux cas, c’est faux. Il faudrait être capable, et c’est peut-être un enjeu pour la gauche, de reconstruire l’idée de contrat social, c’est-à-dire de repréciser ce que l’on doit à la société et ce qu’elle nous doit. Cette idée était forte au lendemain de la Libération, alors qu’aujourd’hui, ce maillage de politiques et de dispositifs a pour effet que plus personne ne se sent solidaire et redevable, et que tout le monde se sent abandonné.PROPOS RECUEILLIS PAR CATHERINE ANDRÉ

29/08/2019 ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°393

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