Le conflit est créateur de structure

Le conflit politique local est la base de l’identité locale. La campagne pour les élections municipales est l’occasion de mettre en scène la localité, ses groupes et ses conflits ; les pires accusations peuvent être portées sur l’adversaire ; toute l’histoire est mobilisée pour montrer la valeur des uns et les turpitudes* des autres. Les villages du sud-ouest de la France sont particulièrement habiles à cette mise en scène périodique d’eux-mêmes. Puis, l’élection passée, les mêmes, ou presque, reprennent le pouvoir, et la vie municipale reprend son cours.

Dans une étude sur Borsaline, petit village du Cotentin, M.Robert montre admirablement que l’existence locale naît du conflit. Au début de l’étude, le petit village était tellement somnolent qu’il songeait à se laisser absorber par la commune voisine, un gros bourg… Borsaline comptait deux cents habitants, presque tous agriculteurs, mais n’avait ni commerce ni école et son église était sans prêtre… Un retraité racheta la maison abritant le débit de tabac et de boissons et pour s’occuper, réanima le commerce, voulut installer une terrasse, et pour ce faire supprimer la pompe, fontaine municipale qui d’ailleurs ne fonctionnait plus. C’était s’attaquer au dernier symbole de l’existence de Borsaline. Il s’ensuivit une bagarre, un bras cassé et une campagne électorale virulente, quand, l’année suivante, le nouveau cafetier étranger au village, prétendit se faire élire au conseil municipal. Les vieux clivages, qu’on croyait morts, se ravivèrent. Les familles d’anciens journaliers agricoles firent front contre les vieilles familles de paysans… Le maire fut réélu et le cafetier devint conseiller … la mairie entreprit de réaliser tout un programme, notamment pour mieux rentabiliser le bord de mer.

H.Mendras et M.Forsé, Le changement social, 1983

synthese du chapitre changement et conflits

Nous avons vu les théories cherchant à expliquer le changement social par l’existence de déséquilibres et de conflits. Le changement social est interne à la société. Celle-ci connaît des tensions permanentes, des groupes ou des classes se structurant pour mieux défendre leurs propres intérêts. Ces actions peuvent aboutir à de véritables ruptures.

Ces analyses sont basées sur la théorie marxiste (la lutte des classes est le moteur de l’histoire) mais certains auteurs s’en sont éloignés voyant au centre des luttes, d’autres enjeux que ceux qui découlent de la lutte pour la propriété des moyens de production..

MARX explique le passage des sociétéspar différents stades , chacun correspondant à un mode de production régi par une série de lois. Les lois modifient le système, créant les conditions de sa propre destruction. exemple ; le système capitaliste est condamné à cause de la baisse tendancielle du taux de profit.

DAHRENDORF reconnaît les apports de Marx mais préfère mettre au centre du conflit la recherche de l’autorité c’est à dire, la capacitéà exercer un pouvoir sur les agents. Il existe une division de la société entre dominants (détenteurs de l’autorité) et dominés (soumis à l’exercice de celle-ci). Il révise la notion de classe car le pouvoir dépend de la sphère dans laquelleon se trouve (professionnelle, religieuse, politique…) la constitution de la société ne peut donc se résumer à deux groupes.

TOURAINE pense qu’il existe un problème de validité de la théorie par rapport à l’histoire (historicité). L’opposition classe dominante/classe dominée provient de la détention par les premiers des moyens de production (comme Marx) mais aussi de l’orientation que les dominants imposent(modèle technologique, culturel…)

Les conflits viennent de la volonté de partager les prises de décision.

WEBER et BOURDIEU privilégient l’importance du symbolique dans la compréhension des rapports de groupe. Il existe un soucis de la distinction (appartenance à un groupe ou une classe) qui justifie l’adoption de conduites spécifiques.

On assiste à une évolution des conflits sociaux :

– les conflits du travail se modifient

Le nombre de journées de grèves diminue en France depuis les années 70, comme le nombre d’adhérents des syndicats. Les conflits du travail débouchent parfois sur d’autres formes d’organisation extérieures aux syndicats (coordinations)

– la transformation des conflits de classe

la structure sociale n’est plus clairement établie autour de deux pôles. Les classes moyennes apparaissentremettant en cause la théorie de Marx (moyennisation de Mendras et recul du conflit de classe)

Bourdieu pense que le conflit de classe existe toujours mais qu’il s’est déplacé et concerne désormais des enjeux symboliques.

– de nouveaux mouvements apparaissent

Les noirs aux Etats-Unis, les étudiants 1968, les féministes, les écologistes, les régionalistes…

Ces conflits concernent des valeurs,des pratiques sociales et culturelles et non plus la production et l’économie

Touraine y a vu le passage de la société industrielle à la société postindustrielle. Le mouvement ouvrier était caractéristique de la société industrielle, quel sera celui de la société postindustrielle

– l’action collective

Quelles sont les conditions d’émergence d’une action collective ? Mancur OLSON a montré que l’action collective n’existait pas uniquement parce que les membres d’un groupe partageaient un intérêt commun (problème du coût de la participation).

Le mouvement social revivifié

Occupation d’un immeuble vide rue du Dragon par des mal-logés en 1994, marches européennes des chômeurs en 1997, occupation de l’église Saint-Bernard à Paris par des familles d’immigrés souhaitant obtenir la régularisation de leur statut… L’un des phénomènes marquants de ces dernières années est l’irruption de mouvements sociaux nouveaux, et notamment ceux des « sans » : sans logement, sans emploi, sans papiers. Tous ceux qui, en marge de la société salariale, semblaient jusque là incapables de se mobiliser, faute de disposer d’une identité sociale commune. Preuve que l’individualisme croissant qui caractérise nos sociétés n’entraîne pas une disparition de l’engagement collectif, même si celui-ci change de forme.

Le sociologue Pierre Bourdieu, qui a mis ne évidence le rôle du capital culturel (principalement le diplôme) et social (le réseaux de relations) dans la représentation des intérêts individuels, avait qualifié de « miracle social » la mobilisation des « sans », en particulier celle des chômeurs. « Un miracle dans la mesure o^ù les exclus, les pauvres, les assistés, ont toujours ou presque été envisagés en négatif du mouvement ouvrier quant à leurs capacité de mobilisation, car ils seraient privés d’identité positive, d’homogénéité sociale, de projet collectif » souligne Isabelle Sommier.

La mobilisation des « sans » révèle donc d’abord les limites d’une analyse des mouvements sociaux consistant à expliquer les ressorts de l’action collective par l’existence d’un groupe sociologiquement homogène, qui seule fonderait une identité sociale ou professionnelle, et donc des intérêts communs. Un schéma qui a pu conduire à annoncer que la diminution du nombre d’ouvriers dans l’industrie devait se traduire par une extinction progressive des conflits sociaux et de la lutte des classes. La preuve n’en était-elle pas donnée par la diminution du nombre de jour de grèves et par la baisse du taux de syndicalisation au cours des années 80 et 90 ?

La diversification et la généralisation du salariat, liées à la tertiarisation de l’économie, sa féminisation et l’élévation du niveau culturel, qui engendrent une réelle diversification des aspirations, allaient conduire inexorablement à l’avènement d’un nouvel individualisme post-moderne, où chacun développerait ses propres stratégies personnelles. Dans une telle société, les plus faibles, faute de capacité d’initiative ou d’autonomie, seraient voués à être exclus et, selon les pays, plus ou moins assistés.

… Les mouvements sociaux ont non seulement survécu à la montée de l’individualisme, mais celui-ci en libérant les personnes des vieilles soumissions, a permis l’apparition de nouvelles revendications collectives…

Ainsi le mouvement des femmes a pu se développer quand un nombre croissant d’entre elles a rejeté la morale dominante, qui les enfermait dans un statut d’être humain de seconde zone, banalisé et infériorisé. L’individualisme leur a permis d’affirmer à la fois leur spécificité et leur égalité, ouvrant la voie à une défense de leurs intérêts. Une analyse voisine peut-être appliquée à l’essor du mouvement homosexuel.

On voit ici que le ressort de l’action collective ne dépend pas seulement de l’existence d’une cause susceptible de soulever l’indignation, mais aussi des moyens propres à favoriser une mobilisation…

Inversement, de nombreuses catégories restent mal défendues parce que mal représentées et faute d’être parvenue à bâtir une identité sociale forte, reconnue par les médias…

L’addition de ces nouveaux mouvements sociaux suffit-elle à produire un intérêt collectif commun à l’ensemble de la société ? Où sont-ils , au fond, le symptôme d’un éclatement du social qui apporterait de l’eau au moulin des défenseurs d’un libéralisme sans bornes, les intérêts entre les différents groupes étant devenus trop divergents pour s’unifier ?

… La place centrale longtemps occupée pas la classe ouvrière a masqué le fait que le salariat s’est fortement diversifié…

Carole Yerochewski et Philippe Frémeaux, Alternatives économiques HS n°52, 2 trimestre 2002